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Critique de film
Le film

Le Rideau déchiré

(Torn Curtain)

Partenariat

L'histoire

A l'occasion d'un congrès à Copenhague, Michael Armstrong (Paul Newman), un savant atomiste américain, annonce brusquement son intention de se rendre à Stockholm et rompt sans explications avec sa fiancée et assistante, Sarah Sherman (Julie Christie). Celle-ci découvre qu'il a en fait réservé une place dans un avion à destination de Berlin-Est et, ne comprenant pas le comportement de l’homme qu’elle aime, décide d’embarquer également afin de découvrir ce qui lui arrive. Lorsqu’il s’aperçoit de sa présence, Michael s’emporte et la jeune femme doit se rendre à l'évidence : le scientifique a décidé de mettre ses talents au service de l'URSS...

Analyse et critique

Sacré mariage entre comédie, espionnage, aventure et horreur auquel nous invite ici Hitchcock pour l’un de ses derniers films. Démarrant sur un ton léger et décontracté, Le Rideau déchiré s’assombrit pour finalement dépeindre un monde de faux-semblants, de duperie et de manipulation. Une violence sous-jacente qui va grandissant et explose dans la célèbre scène du meurtre de Gromek, Hitchcock voulant « montrer combien il est difficile, long et pénible de tuer un homme » (1). Cette scène programmatique est dans ce film d’aventure loufoque un gouffre de réalisme, une séquence crue qui nous ramène brutalement à la vérité des enjeux de cette guerre latente entre les Etats-Unis et l’URSS.


Car si Hitchcock s’est souvent amusé des récits d’espionnage, avec Le Rideau déchiré son regard sur le genre devient au fur et à mesure que l’histoire se déroule plus sombre, amer, cynique. A l’heure des James Bond (série qui doit énormément aux enseignements du maître qui fut longtemps pressenti pour réaliser le premier épisode de la saga), Torn Curtain  propose un récit tout aussi rocambolesque et improbable avec son lot de communistes fourbes et de formule scientifique convoitée de tous. Mais Hitchcock se désintéresse de manière flagrante de la partie de l’intrigue visant au spectaculaire pour donner de plus en plus de place à une vision réaliste du monde de l’espionnage. Les agents sont des ordures et le héros si typiquement américain du film s’avère être le personnage le plus antipathique de tous.

Une forme de désenchantement terrible s’empare du film. L’espionnage perd ses attributs glamour et exotiques, Le Rideau déchiré finissant par ressembler au superbe M15 demande protection (The Deadly Affair) réalisé par Sidney Lumet la même année. Symptomatiquement, le fait de tuer devient interminable et insoutenable, contrepoint audacieux dans le cadre d’un film de divertissement à l’habituelle représentation des tueries aseptisées dans les aventures du plus célèbre des agents secrets.


Du point de vue de la mise en scène, Hitchcock opère également une déconstruction du genre, affichant les artifices du spectacle pour mieux les détruire (la scène du spectacle, les transparences...) et plonge une grande partie de son film dans une grisaille déprimante. Il utilise ainsi des filtres gris pour atténuer les couleurs et dirige les faisceaux des projecteurs sur des surfaces blanches afin de diffuser et estomper la lumière. Ces procédés, en plus de conférer au film son atmosphère plombante, renforcent l’impression d’une lumière naturelle et par là le réalisme et la crudité du film. Au grand dam du scénariste Brian Moore, Hitchcock se désintéresse de l’intrigue pour s’attacher à des détails. Il fait ainsi le trajet des héros du film avant le tournage pour vérifier leur faisabilité, plonge dans les horaires des aéroports pour choisir la bonne compagnie aérienne et les véritables horaires, introduit des micros en Allemagne de l’est pour ramener des sons d’ambiance… Comme pour chercher dans la matière du réel une échappatoire à ce récit et à ses acteurs qui l’ennuient au plus haut point.

Il faut rappeler qu’au moment où il réalise Le Rideau déchiré, Hitchcock est dans une situation affaiblie. Il vient de sortir de l’échec commercial et critique de Marnie (avec Sean Connery tout droit sorti de James Bond) et Universal ne lui fait plus confiance. Après avoir développé trois projets assez complexes qui restent lettre morte, le studio (dont Hitchock possède des parts) le pousse à réaliser un film commercial avec des stars. Hitchcock finit par accepter à contrecœur l’idée de tourner ce film. L’intrigue ne l’intéresse pas et, côté interprétation, l’idée de diriger Julie Andrews et Paul Newman ne l’enthousiasme guère. Hitchcock aurait aimé avoir Eva Marie Saint, mais Andrews lui est imposée, l’actrice ayant la côte au box office après les succès de Mary Poppins et de La Mélodie du bonheur. Le courant ne passe pas entre eux, Hitchcock ne trouvant rien à quoi se raccrocher dans cette actrice qu’il trouve trop lisse, sans relief. Quant à Newman, il lui aurait préféré Cary Grant mais ce dernier a décidé de prendre sa retraite après un dernier qu’il doit tourner pour la Universal. Le contact avec Newman est désastreux, ce dernier accumulant les marques d’un manque de savoir-vivre lors d’un repas auquel le réalisateur l’a convié (2) et cherchant en bon disciple de l’Actor’s Studio à « comprendre » son personnage, méthode qui fait doucement ricaner Hitchcock et surtout qui n’est pas sans lui poser des problèmes au moment du montage. Comme il s’en explique à Truffaut, « Newman est un acteur de la « méthode », aussi ne sait-il pas se contenter de donner des regards neutres, ces regards qui me permettent de faire le montage d’une scène ». L’animosité du cinéaste pour les deux acteurs (3) n’est certainement pas sans transformer le scénario, Newman incarnant un américain typique, donc aux yeux d’Hitchcock vulgaire et goujat, et Andrews devenant une potiche complètement dépassée par les évènements.

Le tournage ne sera pas des plus agréables, d’autant que depuis ses déboires avec Tippi Hedren, Hitchcock à tendance à se détacher des acteurs. Les choses ne se passent pas mieux avec le fidèle Bernard Herrmann qui compose une partition allant à l’encontre des instructions d’Hitchcock qui lui avait demandé de la musique pop. Hermann se voit ainsi congédié par celui avec qui il entretint sa plus fructueuse collaboration (4). Hitchcock est malade, fatigué et la grisaille du film se fait le reflet d’une fin de carrière que l’on pressent déjà. De fait, lui a qui a tant tourné, ne réalisera plus que trois films en l’espace de dix ans.

Et pourtant, alors que ses derniers films  - à l’exception de Frenzy - sont souvent déconsidérés, Le Rideau déchiré, comme Marnie et Complot de famille, s’avèrent être des œuvres certes bancales et peu aimables, mais au combien passionnantes. Hitchcok tranche avec ses réalisations passées tout en poursuivant ses expérimentations de mise en scène. Obsession et renouvellement, tel est le doublon sur lequel Hitchcock a bâti la plus belle des carrières de cinéma et juste après Torn Curtain, il devait filmer Kaleidoscope (un moment titré Frenzy), un film de serial killer aux scènes de sexe explicites, sans stars, filmé caméra à l’épaule. Œuvre de rupture, Kaleidoscope effraye les producteurs et Hitchcock n’aura pas le loisir de réaliser ce film qui aurait dû le replacer sur le devant de la scène, comme le fit Psychose en son temps. Au lieu de cette œuvre rêvée, les admirateurs du maître devront donc se contenter de piocher dans Le Rideau déchiré, L’Etau et Complot de famille des bribes de son génie. Et c’est déjà énorme, en témoignent dans Torn Curtain l’admirable course poursuite dans un musée qui repose sur les perspectives et l’architecture des lieux et sur les seuls bruits de pas qui résonnent dans ces espaces déserts. Ou encore le meurtre de Gromek cité plus haut, saisissant morceau de bravoure où Hitchcock allonge la lutte et l’agonie au-delà du soutenable, livrant une séquence d’une rare violence pour l’époque qu’il s’amusera à dépasser encore dans Frenzy.


(1) In « Hitchcock – Truffaut » (Ramsay)
(2) Episode raconté notamment dans le « Hitchcock » de Bruno Villien (ed. Colona)
(3) « Cela vous intéressera de savoir que ce total (le salaire des deux acteurs) de 1500 000 dollars est plus important que le coût de tout le reste du film. Mais le business est ainsi aujourd’hui. On veut des noms, et il y a une telle pénurie que ce bétail demande des sommes astronomiques » écrit-il à Truffaut (cité par Patrick McGilligan dans « Alfred Hitchcock, une vie d’ombres et de lumière » ed. Institut Lumière / Actes Sud)
(4) Le score inédit sortira des années plus tard en disque.

DANS LES SALLES

LE RIDEAU DÉCHIRÉ

un film d'Alfred Hitchcock (USA, 1966)

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS
DATE DE SORTIE : 30 JUILLET 2014

La page du distributeur

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 29 juillet 2014