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Critique de film
Le film

Le Miracle de Fatima

(The Miracle of Our Lady of Fatima)

Partenariat

L'histoire

Dans un pâturage aux abords de Fatima, au Portugal, trois enfants, Lucia, Jacinta et Francisco, assistent à l’apparition d’une belle dame spectrale au-dessus d’un bosquet. Elle leur dit de revenir tous les mois pendant six mois pour écouter ses révélations. En retournant au village, ils s’empressent d’en parler à leur ami Hugo qui, sceptique, leur conseille de se taire. La plus petite, Jacinta, ne peut s’empêcher de tout raconter à sa mère et le bruit se répand rapidement dans le village puis dans la région. Les méchantes autorités anticléricales, pensant à un coup monté par l’église, vont tout faire pour empêcher la population de croire à l’histoire des enfants...

Analyse et critique

John Brahm bénéficie de nos jours d’une petite cote de popularité pour ses thrillers psychologiques des années 40, notamment Jack l'Éventreur (1944), Hangover Square (1945) et Le Médaillon (1946). Mais Le Miracle de Fatima, qu'il réalisa en 1952, est en grande partie oublié aujourd’hui. Film de série A sans star mais au budget confortable, il avait connu un grand succès à l’époque, aux États-Unis et dans le monde. Sorti en France en décembre 1953, il avait fait presque 824 000 entrées et engrangé 4,2 millions de dollars pour un budget de 1,5 millionAutant prévenir dès à présent le lecteur en quête d’illumination, notre objectif ne sera pas de redonner ses lettres de noblesse à quelque chef-d’œuvre oublié ou pépite sous-estimée. Même en passant outre - et ce n’est pas facile - le prosélytisme, la propagande anti-communiste et, plus subtilement, pro-salazariste, le film n’est pas divin : les décors sont bien choisis, la photographie est réussie, le choix de Gilbert Roland dans le rôle d’écornifleur au grand cœur est judicieux, mais les trois enfants jouant les rôles principaux sont assez insipides. Comme John Brahm le reconnaît lui-même, c’est un décalque du Chant de Bernadette sans le charisme d’une Jennifer Jones.


Le Chant de Bernadette

Le Miracle de Fatima

L’intérêt du Miracle de Fatima est plutôt historique : le film nous servira de support pour aborder les liens entre Hollywood et le Portugal salazariste au début des années 50 et pour montrer la façon dont l’anticommunisme influençait la vision américaine du monde. Après le fado dans La Chanson de Lisbonne, cette critique nous permettra de nous pencher sur le deuxième F de la trilogie salazariste « Fado, Fatima, Football ». Il nous restera le football, ce ne sera pas facile... Avant le début des années 40, le Portugal n’existe quasiment pas dans le cinéma hollywoodien et les rares personnages portugais ou luso-américains sont interprétés par des acteurs n’ayant aucun rapport avec le Portugal. Aux yeux des scénaristes hollywoodiens, les Portugais sont des pêcheurs aux cheveux bouclés, pourvus généralement d’une belle moustache et d’un accent exotique. (1) La situation change avec la Deuxième Guerre mondiale. La neutralité du Portugal, l’intérêt des Alliés pour la base des Açores et la volonté des studios de ne pas se fermer un des derniers pays européens encore ouvert aux films américains amènent les scénaristes à se pencher sur ce petit Etat. Se fixe alors l’image du Portugal dans le cinéma hollywoodien pour les vingt à trente années suivantes : lieu de passage des réfugiés vers l’Amérique, le pays est présenté comme un haut lieu d’espionnage entre grandes puissances mais également comme un havre de calme et de paix dans une Europe déchirée par les conflits.

Admirateur de Mussolini à ses débuts, soutien de Franco, Salazar n’est pas un grand partisan des Etats-Unis qu’il considère comme « un peuple barbare illuminé non par Dieu mais par la lumière électrique. » Au début des années 40, il ne soutient pas le directeur du Secrétariat de la Propagande Nationale, Antonio Ferro, dans son ambitieux projet de lobbying visant à promouvoir l’image du Portugal à Hollywood. Il faut attendre Lisbon, tourné en 1956 par Ray Milland, pour que le régime change de point de vue et commence à s’intéresser aux investisseurs hollywoodiens. Sorti en 1953, Le Miracle de Fatima précède ce renversement, il n’a pas été tourné au Portugal et se contente de quelques stock-shots de Fatima.

En ce début des années 50, la Warner tente de se racheter une conduite : dans l’Amérique maccarthyste, ses anciennes sympathies pour le New Deal, son fort antifascisme et son pro-soviétique Mission à Moscou, réalisé durant la guerre, apparaissent comme autant d’éléments à charge. Elle confie aux artisans du fort peu subtil I Was a Communist for the F.B.I., le producteur Bryan Foy et le scénariste Crane Wilbur, un nouveau film portant sur les visions de trois enfants dans un petit village portugais. Les Etats-Unis connaissaient à cette époque un regain de religiosité et le rôle politique des groupes de pression chrétiens s’accroissait. L’Américanisme se définissait de plus en plus en termes religieux : la religion était associée aux idées de liberté, de démocratie et aux valeurs occidentales, à l’opposé du communisme athée, barbare et totalitariste. « In God We Trust » devint ainsi la devise nationale des Etats-Unis en 1956. La récurrence de ces rapprochements dans le cinéma américain amenait les spectateurs à amalgamer capitalisme, anticommunisme et chrétienté. Dans ce contexte, la Production Code Administration (2) exigea des remaniements afin que le scénario respecte « l’authenticité » des événements liés au miracle de Fatima, c’est-à-dire qu’il respecte la version diffusée par les autorités catholiques depuis la fin des années 30. La relecture anticommuniste de l’histoire portugaise ne fut, pour sa part, guère critiquée.

Le Miracle de Fatima débute par la chute de la monarchie et le commencement de la Première République portugaise. Un drapeau rouge laisse place à une sorte de Lénine portugais, casquette et moustache incluses, qui proclame la naissance d’une « république populaire socialiste ». Une voix off explique que cette révolution, « planifiée et exécutée par une minorité socialiste, visait à renverser le gouvernement et établir un état policier. C’était un des premiers exemples de ce qui allait arriver encore et encore dans de nombreux pays européens. » Le Lénine lusitanien poursuit en appelant à la destruction de l’Eglise et l’établissement d’une dictature du prolétariat. « Combien de fois n’avons-nous pas entendu ces mêmes phrases », déplore la voix off. S’ensuit une description des persécutions religieuses et des « rafles policières ». Mais heureusement, dans les petits villages comme Fatima, les gens du peuple ont toujours la foi, se réjouit la voix off. Dans la bande-annonce (cf. ci-contre), synthèse grandiloquente mais assez juste du film, les autorités portugaises de la Première République sont même nommées « forces du mal », accusées de perpétrer des crimes et de vendre au peuple des mensonges.

Faire un parallèle entre la révolution bourgeoise de 1910, menée principalement par des militaires, des avocats et des médecins, et la révolution russe de 1917, il fallait oser. La constitution portugaise de 1911 s’inspirait des régimes français et brésilien, fort peu socialistes. Afin de restreindre l’influence de l’Eglise, très puissante dans les milieux ruraux analphabètes, le suffrage universel était limité aux hommes sachant lire. Le régime était soutenu par l’armée et la marine, les partis étaient nombreux et les alliances fluctuantes, entraînant une très forte instabilité ministérielle. Durant les premières années de la Première République, les gouvernements voulurent instaurer une société laïque et se débarrasser de l’influence de l’Eglise catholique, en particulier des Jésuites. L’anticléricalisme fut effectivement très fort mais ce fut un anticléricalisme positiviste, similaire à celui de la plupart des partis républicains européens. L’influence de la franc-maçonnerie, fortement anticléricale, était notable : 17 % des ministres étaient francs-maçons. La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat était inspirée de la loi française de 1905 et des idées d’Aristide Briand. Plus que la Russie de 1917, la Première République portugaise évoque la Troisième République française, en plus instable et plus violemment anticléricale.

Ces nuances échappent totalement au Hollywood du début des années 50 où l’anticléricalisme ne peut être que communiste. Dans Le Miracle de Fatima, le maire de la municipalité d’Ourém (dont le village de Fatima faisait partie), Artur de Oliveira Santos, est ainsi présenté comme un commissaire politique à la soviétique et comme un homme inutilement violent vis-à-vis d’un prêtre sceptique désireux d’étouffer l’affaire. En réalité, franc-maçon et carbonariste, il était persuadé que les autorités ecclésiastiques, à travers un faux miracle, cherchaient à créer une ferveur religieuse populaire capable de déstabiliser le régime. Cette idée n’était pas saugrenue : si les deux premières apparitions n’avaient eu le droit qu’à un entrefilet dans la presse locale, celle de juillet 1917 avait eu des répercussions nationales et plusieurs personnalités catholiques avaient pris position en faveur des enfants. Un prêtre influent d’une paroisse proche espérait même que Fatima devienne une seconde Lourdes. (3) Cherchant à enrayer ce phénomène, Artur de Oliveira Santos arrêta bien les enfants le 13 août, comme le montre le film : il voulait les empêcher de se rendre à la date prévue sur les lieux des visions. Ont-ils été menacés et/ou jetés en prison ? La question fait encore l’objet de débats de nos jours.

Il est intéressant de comparer le juge joué par Vincent Price dans Le Chant de Bernadette au maire/commissaire politique joué par Frank Silvera dans Le Miracle de Fatima. Les deux personnages ont à peu près le même rôle, deux athées empêcheurs de miracler tranquillement, persuadés que l’Eglise manipule les enfants. Le juge est beaucoup plus distingué, du Vincent Price sûr de lui dans toute sa splendeur, qui finit par abandonner avec dédain le peuple à ses croyances. Il est intelligent, manipulateur mais pas fondamentalement méchant, seulement incrédule et blasé. L’avant-dernière scène du film se termine sur sa tentative de rédemption. A l’inverse, le maire/commissaire est antipathique, hargneux, affecté d’un tic nerveux et se fait facilement duper par Hugo et les habitants du village. Lors du miracle du soleil  (4) à la fin du film, le spectateur l’aperçoit une dernière fois dans sa voiture, terrorisé par la manifestation de la puissance divine.

Parmi les différentes visions des enfants à Fatima en 1917, la plus célèbre est celle du 13 juillet durant laquelle la Vierge Marie aurait demandé « la consécration de la Russie à [s]on Cœur Immaculé », sans quoi la Russie « répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l'Eglise. » (5) Ces paroles de la Vierge sont considérées comme partie intégrante des visions de 1917. Pourtant, dans tous les comptes-rendus et dans tous les entretiens avec les enfants effectués par des journalistes et par les autorités religieuses à la fin des années 10 et durant les années 20, personne ne les évoque. Elles sont mentionnées pour la première fois dans le troisième volume des mémoires de Lucia, éditées en 1941, comme un secret que la Vierge leur aurait confié. Dernière survivante des trois enfants, Lucia entra au couvent à l’âge de 14 ans et écrivit six tomes de mémoires. Dans un contexte de montée de l’anticommunisme au sein de l’Eglise catholique et du Portugal salazariste, cette apparition soudaine d'une demande de consécration de la Russie arrivait fort à propos et ne fut guère questionnée. Incluse dans l'histoire officielle diffusée par les autorités catholiques, cette mention est une belle aubaine pour les anticommunistes de tout bord. Elle est citée dans le livre The Meaning of Fatima de Cyril Charlie Martindale, utilisé comme référence dans la conception du scénario du Miracle de Fatima. Les scénaristes souhaitaient en faire l’apogée du film : ils voulaient déplacer ces paroles sur la dernière vision et changer la date pour la faire correspondre à celle de la révolution d'Octobre en Russie. Ils ont été rappelés à l’ordre par la PCA, qui ne souhaitait pas que soient modifiés les événements bien connus des catholiques. Ils ont tout de même pu insérer un petit ajout entre deux phrases « authentiques » : « En Russie, il y a un projet maléfique visant à détruire la paix sur la Terre. »

Le Miracle de Fatima se termine sur des images de la foule des pèlerins à Fatima, le 13 octobre 1951. Le contraste est fort entre la violence et la répression de la Première République et la multitude de croyants du monde entier libres d'exprimer leur foi sous le Portugal salazariste. La Mocidade Portuguesa, organisation salazariste de la jeunesse, a droit à un plan rapproché. L’État Nouveau de Salazar, construit en partie sur un rejet de la Première République, bénéficie ici d'une formidable publicité : son association avec Fatima le fait apparaître comme un lieu de paix et un fer de lance de la lutte contre le communisme. Le régime salazariste fit d'ailleurs la promotion du long métrage au Portugal : les membres de la Mocidade Portuguesa reçurent des tickets de cinéma gratuits pour aller voir le film et une novélisation fut éditée.

Aux États-Unis et en Occident, les distributeurs s'associèrent aux écoles, aux églises, aux représentants et aux éducateurs religieux, contribuant au grand succès du Miracle de Fatima. Associé à la religion et à des valeurs de paix, le discours anticommuniste et indirectement pro-salazariste fut diffusé et accepté par un large public, là où une propagande plus frontale aurait pu susciter le rejet. Le Miracle de Fatima aida à aplanir l’image d’une des dernières dictatures droitières d’Europe.

(1) Cf. notre panorama non exhaustif : https://hicsuntninjas.tumblr.com/post/113688385755/les-luso-am%C3%A9ricains-dans-le-cin%C3%A9ma-hollywoodien
(2) Administration chargée de vérifier les scripts de tous les films et leur bonne conformité au code de production.
(3) Le prêtre en question, Faustino José Jacinto Ferreira, fut par la suite un des artisans de la transformation de Fatima en lieu de culte et joua également un rôle dans la canonisation des enfants. Il fut même accusé par des républicains anticléricaux d’avoir manipulé les enfants et mis en scène les apparitions (Torgal, 2011, p.200-201).
(4) "Le miracle du soleil" est l’appellation utilisée pour décrire le phénomène observé par la foule des croyants à Fatima le 13 octobre 1917, jour de la dernière vision des trois enfants (cf. Wikipedia).
(5) http://www.fatima.be/fr/fatima/vision/

Œuvres citées :
- Eldridge, David, Hollywood's History Films, London & New York : I.B. Tauris, 2006, 257 p.
- Gameiro, Cláudia, Ourém | Pastorinhos de Fátima foram presos? Dúvidas sobre 13 de agosto de 1917 permanecem, mediotejo, 13 février 2018, http://www.mediotejo.net/ourem-pastorinhos-de-fatima-foram-presos-duvidas-sobre-13-de-agosto-de-1917-permanecem (page consultée le 12/02/2019).
- Horak, Jan-Christopher, The Miracle of Our Lady of Fatima (1952) and John Brahm, UCLA Film & Television Archive, 1er novembre 2013, https://www.cinema.ucla.edu/blogs/archival-spaces/2013/11/01/miracle-our-lady-fatima-1952-and-john-brahm (page consultée le 12/02/2019).
- Labourdette, Jean-François, Histoire du Portugal, Paris : Fayard, 2000, 704 p.
- Lopes, Rui, An Oasis in Europe: Hollywood Depictions of Portugal during the Second World War, 27 juillet 2016, https://research.unl.pt/files/3206604/IHC_Rui_Lopes_An_Oasis_in_Europe._Hollywood_Depictions_of_Portugal_during_the_Second_World_War.pdf (page consultée le 12/02/2019).
- Lopes, Rui, Fado and Fatima: Salazar's Portugal in US Film Fiction, Film History: An International Journal, Volume 29, Number 3 (Fall 2017), p.52-74.
- Martins, Fernando, A crise da paz - Portugal e a Organização das Nações Unidas das origens à admissão (1945-1955), Relações Internacionais, n°47, septembre 2015, p.47-73.
- Neto, Vítor, A questão religiosa na Primeira República portuguesa, dans Mourão, Alda & Angela Maria De Castro Gomes, A experiência da Primeira República no Brasil em Portugal, Coimbra : Imprensa da Universidade de Coimbra, 2014, 470 p.
- Shaw, Tony, Martyrs, Miracles, and Martians - Religion and Cold War Cinematic Propaganda in the 1950s, Journal of Cold War Studies, Volume 4, n°2 (Spring 2002), p.3-22.
- Simsi, Simon, CinéPassions. Le guide chiffré du cinéma en France, Paris : Dixit Éditions, 2012, 416 p.
- Tavares De Almeida, Pedro & Antonio Costa Pinto, Les ministres portugais, 1851-1999: origines sociales et voies d'accès au pouvoir, Pôle Sud, n°22 (2005), p.11-37.
- Torgal, Luís Filipe, O Sol Bailou ao Meio-Dia : A Criação de Fátima, Lisboa : Tinta da China, 2011, 311 p.

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Par Jérémie de Albuquerque - le 25 mars 2019