Menu
Critique de film
Le film

Le Journal

(The Paper)

Partenariat

L'histoire

Le journal New York Sun est en proie à de sérieuses difficultés financières, mais une chance de regagner des lecteurs se présente lorsque Henry Hackett, l’un de ses principaux rédacteurs, est amené à penser que deux jeunes Noirs qui viennent d’être arrêtés par la police ont simplement eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment et sont innocents du crime qu’on leur impute. S’engage donc une course contre la montre pour rétablir la vérité et la publier avant tout le monde. Mais Hackett ne peut écarter de son esprit certaines préoccupations personnelles - son épouse doit accoucher d’une minute à l’autre - et, s’il compte plusieurs alliés parmi ses collègues, sa quête acharnée de la vérité passe aux yeux de certains pour un luxe que ne peut se permettre le journal.


Analyse et critique

Le Journal de Ron Howard n’est évidemment ni le premier ni le dernier film ayant pour décor le milieu de la presse écrite. Les variations sur ce thème sont d’ailleurs si nombreuses qu’on ne saurait parler d’un genre. Entre Bas les masques, Superman, Mille milliards de dollars, Spécial première, Viol en première page, Les Hommes du président, Demain ne meurt jamais, Pentagon Papers, Spotlight, C’est arrivé demain, Les Tortues Ninja - c’est volontairement que nous citons tous ces titres en vrac -, la parenté n’est pas toujours très étroite. En fait, le journaliste, tout comme le détective privé, est une figure très commode pour raconter une histoire : pour le public, qui découvre les faits à travers les yeux du héros, l’identification est aisée, immédiate, naturelle. Cette « recette » n’est pas infaillible - que peut bien comprendre aujourd’hui au film de Pakula Les Hommes du président un jeune spectateur qui n’a jamais entendu parler du Watergate ? -, mais elle a suffisamment fait ses preuves pour qu’on la retrouve dans de futurs films. À condition toutefois qu’ils se situent au siècle passé.


Ce Journal, par exemple, ne pourrait aujourd’hui faire l’objet d’un remake : comme l’indique son titre original, The Paper, ce film renvoie à une époque où la presse était encore imprimée sur du papier et était tenue, bien plus qu’aujourd’hui, par des contraintes de temps (signalées d’emblée par un générique qui nous fait pénétrer littéralement dans les rouages d’un mouvement d’horlogerie). Le suspense qui sous-tend l’intrigue principale tourne autour du choix d’une première page totalement différente selon qu’on obtiendra, avant ou après la mise en route des rotatives, la preuve confirmant définitivement l’innocence de deux jeunes Noirs accusés d’un crime dont ils n’ont été que les témoins. Pour dire les choses autrement, le « bon mot » cynique attribué à Pierre Lazareff (longtemps patron de France-Soir) - « Une information erronée suivie d’un démenti, cela fait deux informations » - n’aurait plus sa place aujourd’hui : les chaînes d’information et Internet, tournant en temps réel, débitent des démentis qui, se succédant parfois de minute en minute et non plus par paliers de vingt-quatre heures, sont moins des démentis que des retouches successives. Et, dans ce palimpseste en perpétuel devenir, la notion de scoop n’a plus guère de sens.


Cependant, vingt-cinq ans après sa sortie, Le Journal n’en garde pas moins une force étonnante, celle d’une pièce de théâtre classique où la règle des trois unités n’interdit pas, grâce à l’habileté du scénariste David Koepp, l’intrusion, si l’on peut dire, d’un quatrième mousquetaire. Un lieu, donc : la ville. Un temps : une journée. Mais l’action se dédouble : elle est tout à la fois verticale et horizontale. L’enquête visant à prouver l’innocence des deux jeunes Noirs (et révélant clairement l’existence d’une justice à deux vitesses) s’accompagne d’un conflit « cornélien » à l’intérieur du New York Sun : Michael Keaton, porteur d’un certain idéal de vérité journalistique, se heurte constamment à Glenn Close, managing editor, qui, du fait de ses fonctions, estime que les exigences de gestion doivent déterminer les choix de rédaction et non l’inverse, mais, paradoxalement, chacun à sa manière entend œuvrer pour la réussite du journal. Où l’on retrouve le principe scénaristique hollywoodien de base : un conflit n’est intéressant que si les deux adversaires ont raison.


Le Journaln’étant pas une tragédie, mais, comme le dit fort bien Wikipedia, « a comedy-drama film », se clôt par un happy-end - ou plutôt par plusieurs happy-ends, car nous n’avons pas parlé des soucis personnels des uns et des autres. Mais est-ce pour autant un simple « divertissement » ? Non, ce Journal est bien moins un conte qu’une fable. D’abord parce qu’il n’a pas la naïveté de proposer une résolution pour toutes les situations (aucun coup de baguette magique ne vient guérir de son cancer de la prostate le rédacteur en chef incarné par Robert Duvall). Ensuite parce qu’il s’inscrit dans la filmographie d’un réalisateur qui, pratiquement depuis le début de sa carrière, suit une ligne foncièrement cohérente, mais parfois difficilement repérable du fait de sa nature dialectique : Ron Howard est le grand artisan de la conciliation des contraires.


Il a été copieusement sifflé à Cannes il y a quinze ans lors de la présentation, hors compétition, de Da Vinci Code. Il n’est évidemment pas question de crier au génie devant un film qui n’est, somme toute, qu’un jeu de piste, mais ce jeu est tout entier construit autour de symboles, autrement dit de signes qui, par définition, représentent autre chose qu’eux-mêmes. Aliquid pro aliquo, diraient les latinistes - quelque chose à la place de quelque chose d’autre. Étant entendu que sous l’altérité apparente se dissimule une identité. Celle qui unit, malgré eux, comme nous l’avons dit, le journaliste et la gestionnaire du Journal, mais qui existait déjà dans Splash, là encore à leur insu, entre le jeune cadre interprété par Tom Hanks et la sirène incarnée par Daryl Hannah. Celle qu’on retrouvait plus récemment dans la rivalité-complicité entre les deux pilotes automobiles de Rush, laquelle n’était finalement qu’une autre version de ce « croisement entre un match de boxe et un ballet » - pour reprendre la formule proposée par Rotten Tomatoes - qu’était Frost/Nixon.


On n’oubliera pas non plus Apollo 13, où les astronautes perdus dans l’espace ne doivent leur salut qu’aux calculs effectués sur le plancher des vaches par celui qui, parce qu’il était soupçonné (à tort) d’avoir les oreillons, n’avait pas eu l’honneur de monter dans la capsule. À cette liste déjà longue, on pourra jouer Au cœur de l’océan, intéressant développement sur les rapports entre réalité et fiction à travers le cas du roman Moby Dick, et un film de jeunesse de Ron Howard méconnu en France (alors qu’il donna lieu à une série télévisée aux États-Unis), Gung Ho. Michael Keaton était déjà le héros de cette aventure. Délégué syndical d’une usine automobile américaine en faillite, il s’en allait trouver, pour la maintenir en vie, des repreneurs japonais. Le compromis qui sert d’épilogue à cette histoire est trop beau et trop drôle pour être divulgué ici.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 2 mars 2021