Menu
Critique de film
Le film

Le Joueur d'échecs

Partenariat

L'histoire

Wolfgang von Kempelen a mis au point un prodigieux automate joueur d’échecs battant avec régularité ses adversaires les plus titrés. Catherine II de Russie souhaite l’affronter, mais le mannequin mécanique cache en réalité un patriote polonais ennemi de l’empire. Vaincue, l’impératrice ordonne que l’on fusille l’automate...

Analyse et critique

Après le succès international du Miracle des loups, Raymond Bernard prépare une adaptation de L’Homme qui rit de Victor Hugo pour le compte de la Société Générale de Films. Mais le projet tombe à l’eau. La SGF a décidé de reprendre le financement du Napoléon de Gance et Raymond Bernard s’efface avec grâce face à son collègue. A la place, il va se lancer dans une adaptation d’un autre roman d’Henri Dupuy-Mazuel. Cette fois-ci l’intrigue ne se déroule plus en France, mais en Pologne. Dupuy-Mazuel s’inspire d’un fait réel. En 1769, le baron Wolfgang von Kempelen créa un automate qui jouait aux échecs et que l'on surnomma le Turc à cause de son turban. Il se révéla plus tard qu’il s’agissait d’une mystification : un complice était caché à l’intérieur. A partir de cette histoire, l’auteur transporte son intrigue à Vilnius (alors en Lituanie polonaise) en 1776 alors que la Pologne souffre sous le joug russe. Un mouvement de libération clandestin dirigé par le patriote polonais Boleslas Vorowski va tenter de combattre l’occupant russe. Sophie Novinska, qui a été élevée avec Boleslas par le baron von Kempelen, sert d’égérie aux insurgés. Leur tentative d’insurrection est un échec et Boleslas est grièvement blessé. Il doit se cacher et Kempelen décide de le mettre à l’intérieur de son automate joueur d’échecs.

La réalisation du film est encore à grande échelle. Le tournage dure presque un an et le coût total du film atteint 6 millions de francs. On construit au studio de Joinville un décor gigantesque de 5 000 mètres carrés représentant la cour du Palais d’hiver de Saint-Petersbourg à l’époque de Catherine II. Puis les acteurs et les techniciens se rendent en Pologne pour filmer la charge de cavalerie avec la coopération de l’armée polonaise. Albert Préjean est à nouveau du voyage comme figurant et cascadeur. L’équipe de tournage et Pierre Blanchar partent pour Ostrolenka, un petit patelin éloigné de Varsovie. L’armée polonaise vient les recevoir à l’arrivée et leur organise une soirée bien arrosée à la vodka. Le lendemain, les cameramen sont placés en plein milieu de la charge. Préjean est inquiet avec raison. Lorsque la charge est lancée, le réalisateur et les cameramen sont renversés par les chevaux. Bujard a un bras cassé et Mundviller est évanoui. Il revient à lui, mais il est amnésique. Ils s’en sont tirés à bon compte. Raymond Bernard est ravi de voir les superbes gros plans obtenus, malgré le danger.

Le film est plus aventureux techniquement que Le Miracle des loups et contient plusieurs scènes d’anthologie qui restent indélébiles dans la mémoire de tout cinéphile. Au début du film nous voyons Sophie Novinska, seule chez elle, qui imagine la bataille que les patriotes polonais sont en train de mener contre les occupants russes. Elle s’installe au piano et joue une chanson patriotique imaginant la victoire de ses héros. La scène prend une dimension lyrique alors qu’elle chante en gros plan l’hymne d’indépendance avec la charge (qu’elle imagine) victorieuse des Polonais en surimpression. Le montage se fait plus haletant alors que son interprétation gagne en ferveur inquiète. Avec une autre grande scène vers la fin, nous entrons dans l’univers de la fantasmagorie. Alors que le major Nicolaïeff est entré par effraction dans le laboratoire du baron von Kempelen, il va être attaqué par une armée d’automates qu’il est incapable d’arrêter. Il va mourir sous les coups de ces soldats sans âme qui avancent inexorablement vers lui. Pour ces deux scènes, la musique de Rabaud est absolument essentielle pour leur appréciation.

La distribution est à nouveau luxueuse avec un Charles Dullin, malicieux et machiavélique, qui fabrique avec minutie des automates plus vrais que nature. Pierre Blanchar est déjà une star de l’écran depuis le début des années 20, et il est un jeune premier romantique plus naturel que dans certains de ses films des années 30. Edith Jehanne, qui n’avait qu’un tout petit rôle dans Le Miracle des Loups (c’est l’une des femmes attaquées par des soudards lors du siège de Beauvais) est ici l’héroïne du film. On retrouve des seconds rôles de grande qualité avec Pierre Batcheff en Oblomoff et Mme Charles Dullin en Catherine II.

La restauration de ce film est en elle-même une aventure. Lorsque Kevin Brownlow le découvrit au format Pathé-Baby 9,5 mm, il ne restait que cette version abrégée du Joueur d’échecs. En fait, le négatif original avait été dérobé par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale et avait atterri dans les archives de Berlin-Est. Kevin Brownlow et David Gill se lancèrent dans la restauration à partir de cette copie incomplète (la première bobine était manquante). Puis, ils réussirent à combler ce vide avec une copie d’un collectionneur néerlandais et une autre de la Cinémathèque du Luxembourg. Vous pouvez lire l’histoire complète de cette restauration dans l’interview de Kevin Brownlow que j’ai réalisée en 2008. Le compositeur Carl Davis entreprit la restauration de la partition originale d’Henri Rabaud. Il s’aperçut rapidement que ce serait nettement plus ardu qu’il n’y paraissait. Il disait à l’époque : « J’ai cette partition complète de Rabaud, superbement écrite. Superbement mise en page. Elle contient une énorme quantité d’informations sur les plans, les points de synchronisation avec les indications métronomiques du compositeur. Et j’ai pensé que ce serait simple comme bonjour, qu’il n’y aurait guère que deux ou trois jours de travail, que ce serait formidable. Eh bien, c’est un vrai cauchemar ! » (1) En fait, il était extrêmement difficile de synchroniser l’image et la musique. Il fallut modifier constamment la vitesse de défilement du film, et modifier les tempi pour arriver à un synchronisme parfait. Cependant, comme il me l’a dit lui-même, cette partition contenait des informations importantes - comme la présence d’un gros plan à un point donné dans le film - qui ont aidé à la reconstruction du film. C’est une autre preuve, s’il en fallait une, de l’importance de la musique dans la restauration d’un film muet.

(1) Griffithiana - Rivista della Cineteca del Friuli, N°40/42, octobre 1991, p. 170.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Christine Leteux - le 8 novembre 2012