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Critique de film
Le film

Le Jeu de la mort

(Game of Death)

Partenariat

L'histoire

Vedette du cinéma hongkongais, Billy Lo doit faire face aux pressions de la pègre qui veut le faire payer pour sa protection. Laissé pour mort lors d'une dernière tentative d'assassinat, il va oeuvrer dans l'ombre pour régler définitivement leur compte à ces truands...

Analyse et critique


Toujours un peu plus près de l'oeuvre définitive, celle qui relaiera parfaitement sa philosophie, Lee est désireux d'obtenir le juste équilibre entre le divertissement et la réflexion. « Avec un peu de chance, j'ai l'intention de réaliser désormais des films à niveaux de lecture multiples, le genre de cinéma où vous pouvez très bien vous contenter de ne voir que l'histoire en surface, mais que vous pouvez aussi regarder plus en profondeur. La plupart des films chinois sont restés jusqu'à présent très superficiels et unidimensionnels. » Sur la base de cette profession de foi, il s'attelle donc à son nouveau projet, Game of Death, l'histoire d’un champion de kung fu forcé par un gang coréen à participer à une chasse au trésor. Le butin est conservé au sommet d’une pagode dont chaque étage est gardé par un maître d’une technique différente. Fidèle à sa méthode désormais éprouvée, Lee va solliciter ses disciples et amis. Wong In Sik et Taky Kimura doivent incarner les gardiens des deux premiers étages. Dan Inosanto, maître de l’Eskrima philippine occupera le 3e (Temple du Tigre), Ji Hanjae, maître d’Hapkido coréen, s'installe au 4e (Temple de l'Or), tandis que Kareem Abdul-Jabbar, la future star des L.A. Lakers, règne sur le 5e et dernier étage (Temple de l’Inconnu). Le casting est complété par James Tien et Chieh Yuan en membres du gang chargés d'accompagner le protagoniste dans sa montée des niveaux. Il est également question d'un rôle pour George Lazenby et de la participation de Sammo Hung. Ce étonnant concept avait été inspiré quelques années plus tôt à Lee lors d'un repérage au Népal en compagnie de James Coburn, en vue d'un autre projet, The Silent Flute, pour lequel il avait obtenu l'accord de la Fox. Lors de ce voyage, il est fasciné par les pagodes à étages et se prend à rêver d'un film dont le final pourrait se situer dans un bâtiment semblable.

A peine achevé le tournage de The Way of the Dragon, Lee profite de la présence de Kareem Abdul-Jabbar, alors en vacances dans la région, pour diriger les scènes de la pagode en studio, dans le secret le plus total. Le scénario n'a pas vraiment dépassé le stade de l'esquisse, alors il se concentre sur la chorégraphie et la mise en scène. On est cette fois dans la technique pure, chaque combat étant une sorte de dialogue sur les arts martiaux et leur esprit, entre un maître et son élève qui tend à le dépasser. En quelques semaines de travail acharné, Bruce Lee met en boîte les trois derniers étages. C'est alors qu'il reçoit un appel d'Hollywood. Fred Weintraub, de la Warner, propose une coproduction avec la Golden Harvest, association totalement inédite. Rappelons que la Warner était déjà en contact avec Lee à l'époque de la préproduction de la série Kung fu. Le succès de ses films hongkongais est parvenu jusqu'aux oreilles du studio, titillant la curiosité du département marketing. Lee ne peut se permettre de laisser passer l'opportunité de toucher enfin de l'intérieur le public américain, donc mondial. Il suspend le tournage de Game of Death et rejoint la Californie. La coproduction en question aura pour titre Enter the Dragon (Opération Dragon).

Historiquement, il s'agit d'une sorte de produit d'appel, conçu pour tester un nouveau marché. Warner Bros. mise sur son poulain tout en injectant quelques éléments alors en vogue - blaxploitation, James Bond - attentive à ne pas trop circonscrire son coeur de cible. Le héros jaune se voit accompagné du héros noir (Jim Kelly) et du héros blanc (John Saxon). On retrouve également Robert Wall, remis de la castration mortelle assénée à son personnage dans The Way of the Dragon. Le scénario, avec cette île où l'usage des armes à feu est proscrit, n'est encore qu'un paresseux prétexte pour justifier les corps à corps. Le studio autorise Lee à faire les modifications qu’il juge nécessaires (le titre est de lui). Conscient de disposer d'une tribune internationale, l'acteur va s'investir à fond dans la limite de sa marge de manoeuvre, supervisant les chorégraphies, conseillant le metteur en scène Robert Clouse. Le budget est sans doute supérieur à tout ce qu'il a connu jusqu'ici, mais reste raisonnable pour ce qui est une authentique série B américaine, confiée à un authentique réalisateur de série B. De la consécration mondiale que semblait lui promettre Enter the Dragon, Bruce Lee ne connaîtra finalement que le seuil. Le 20 juillet 1973, peu de temps avant la sortie du film, le petit dragon décède d'un œdème cérébral et entre dans la légende, ce que les différents services marketing, tant du côté américain que hongkongais sauront exploiter.

Dans les années qui vont suivre, les faux Bruce Lee se multiplient à l'écran, clones grotesques baptisés Bruce Li ou Bruce Le, brassant de l'air dans des films plus fauchés les uns que les autres. Consciente de voir tout un héritage lui échapper, la Golden Harvest décide en 1978 de tirer à sont tour profit du mythe, d'autant plus qu'un inestimable trésor prend la poussière dans ses coffres : les quelques bobines tournées par Lee six ans plus tôt. Ne manque qu'une intrigue permettant d'utiliser ces scènes. Robert Clouse est sollicité. Le réalisateur sera un temps considéré comme le spécialiste du cinéma US d'arts martiaux, chargé d'assurer les carrières de Jim Kelly (Black Belt Jones, 1973) et Jackie Chan (Le Chinois, 1980) pour un résultat mitigé. Son nom reste attaché à celui de Bruce, rendant le projet déjà viable internationalement. Dans cet ordre d'idées, le film sera tourné dans la langue de Shakespeare. On embauche des acteurs anglo-saxons, certains étant de véritables vétérans. Chez les gentils : Gig Young a remporté en 1970 l'Oscar du Meilleur Second Rôle pour sa performance dans On achève bien les chevaux (l'homme connaîtra un destin tragique puisque peu de temps après le tournage de Game of Death, il tue sa femme d'un coup de revolver avant de retourner l'arme contre lui). La délicieuse Colleen Camp incarne le premier rôle féminin. Habituée du cinéma d'exploitation, on la recroisera l'année suivante en playmate dans Apocalypse Now, puis dans la série des Police Academy. Dean Jagger, le big boss du film, a pour sa part joué les sheriffs pour John Sturges ou Samuel Fuller, et compte à son palmarès Henry King, Michael Curtiz, Hattaway ou encore Huston. Son bras droit dans le film, Hugh O'Brian, a tourné dès les années 50 dans d'innombrables westerns dirigé entre autres par Boetticher, Walsh ou Dmytryk avant de se tourner vers la télévision à partir des années 70. Toujours plein de bonne volonté, Bob Wall accepte de se joindre à la bande, de même que Dan Inosanto, tandis que Chuck Norris, flairant le côté malhonnête de l'entreprise, refuse l'invitation (ce qui ne l'empêchera pas d'apparaître malgré lui au générique grâce à la magie des stock shots). Le reste de l'équipe sera entièrement chinois et le film tourné entre Hong Kong et Macao. Désormais incontournable à la Golden Harvest, Sammo Hung se voit confier les chorégraphies. Officieusement il est co-réalisateur à égalité avec Clouse. Sa participation se veut gage de qualité et de fidélité vis-à-vis de Bruce Lee. Il apparaîtra face à Bob Wall dans une belle scène de boxe sur ring.

Des auditions sont organisées pour trouver le sosie idéal qui aura la lourde charge de remplacer le petit dragon dans les séquences qui restent à tourner. Sosie est un bien grand mot, et il n'est pas sûr que ce terme ait réellement guidé le choix des producteurs. Bruce Lee sera donc incarné en fonction des scènes par trois acteurs, dont Yuen Biao pour les figures les plus acrobatiques. Le réalisateur a beau user des stratagèmes les plus éculés, affublées de postiches ou de lunettes noires, le visage bandé ou plongé dans l'ombre, les doublures ne feront pas illusion une seule seconde. De même, les inserts du vrai Bruce Lee, sous la forme de courts extraits de ses précédents films, sont d'une grossièreté à faire frémir. L'heure de rushes tournées en 1972 sera réduite quant à elle à une pauvre dizaine de minutes. Au lieu de développer les quelques éléments déjà en sa possession, Clouse et son scénariste Jan Spiers abandonnent totalement les intentions philosophiques de Lee (en eurent-ils seulement connaissance ?) et bricolent une intrigue bidon. Il sera question d'un acteur de films d'action, Billy Lo, marié à une occidentale et harcelé par la pègre. Les ressemblances avec la vraie vie d'un certain Bruce Lee ne sont nullement fortuites mais guettées bien au contraire avec une sorte de mauvais esprit douteux, encourageant la rumeur selon laquelle l'acteur serait toujours vivant. C'est ainsi que certaines scènes prennent place sur les plateaux de tournage de Fist of Fury et The Way of the Dragon. Le pire étant peut-être atteint avec le détournement des authentiques images de ses funérailles, qu'avaient suivies des milliers de Hongkongais. Autant d'efforts calamiteux qui poussent à considérer l'objet final comme un grand moment de dupes, franchement crétin, voire détestable. Le projet n'a jamais été conçu comme un dernier hommage au petit dragon. On a au contraire l'impression que tout est fait pour bafouer sa mémoire.

Pourtant, une fois admis le fait que le film ne lui doit rien ou si peu, on se retrouve avec une série B parfois agréable, dont certains combats sont tout à fait réussis et dignes, même si très éloignés de ce qu'on avait pu voir précédemment. Ne serait-ce que par sa rapidité, le style de Bruce Lee reste inimitable, et il n'est pas sûr que Sammo Hung ait eu la prétention de s'en approcher. Les différentes scènes d'action, bien que nombreuses, manquent d'ailleurs cruellement de cohérence. En cela, elles sont à l'image du film. La musique très classieuse de John Barry achève de donner une couleur jamesbondienne à ce Game of Death '78 qui, par ses cascades à motos et ses tabassages semble plus souvent lorgner du côté du film d'action occidental que du kung fu pian traditionnel. Les scènes avec les motards, cascadeurs australiens appelés pour l'occasion, jurent en effet avec le style des productions hongkongaises de l'époque. Elles annoncent en quelque sorte les polars urbains des années 80. Le reste, c'est-à-dire les scènes de comédie, est plutôt bien filmé par Clouse, qui a pris ses aises avec le genre depuis Enter the Dragon. Sa mise en scène n'a rien de génial mais elle possède le minimum de prestance qui permet de ne jamais donner l'impression d'avoir affaire à un film de tâcheron.

Tout change radicalement avec l'irruption des fameuses scènes de la pagode. Le plus beau raccord du film nous montre Billy Lo surgir des escaliers avec le corps de Bruce Lee, rayonnant dans son désormais fameux jogging. Bien que le montage ait tranché dans le vif, nuisant à la continuité des chorégraphies, on constate de remarquables progrès dans la mise en scène. Les échanges sont tous magnifiques et superbement mis en valeur par une caméra qui sait parfaitement se placer et se déplacer, comme un acteur à part entière du ballet qui se déroule sous nos yeux. Pureté des enchaînements, réalisme des prises. Entre le duel aux nunchakus face à Dan Inosanto, la puissance des prises d'Hapkido de Ji Hanjae, et la mystérieuse invincibilité de Kareem Abdul-Jabbar, c'est à un ravissement de tous les instants que le spectateur est convié. Le géant Noir, comme le nom de son temple l'indique, possède un style de combat inconnu. Il représente l'ultime étape, l'achèvement du Jeet Kune Do. On assiste alors à un kung fu totalement hors normes, d'une grâce constante et véritablement prodigieux. Progressivement, Lee affine son approche du géant, teste ses points faibles, jusqu'au coup fatal qui n'a plus rien d'orthodoxe. Bien qu'à l'état d'ébauche, le cours magistral de Bruce Lee a été donné, envers et contre tout.

Vendu sans détours comme le dernier film du petit dragon, Game of Death dépassera les espérances de ses auteurs. Le succès est grand dans le monde entier, en particulier au Japon, à tel point qu'il "bénéficiera" d'une improbable suite conçue selon les mêmes procédés : Game of Death 2 (aka Tower of Death). Le filon sera exploité jusqu'à la corde, encourageant toujours plus de vautours à s'engouffrer dans la brèche.

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En savoir plus

La fiche IMDb du film

Opération Dragon de Bertrand Benoliel

Par Elias Fares - le 16 décembre 2005