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Critique de film
Le film

Le Dialogue des carmélites

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L'histoire

En mai 1789, deux jeunes filles prennent le voile au Carmel de Compiègne. L'une d'elles, Blanche de La Force, semble victime d'une terreur maladive de la mort. Bientôt, le couvent est menacé par les révolutionnaires. Traquées et dépossédées de leurs biens, les Carmélites prononcent le vœu du martyre...

Analyse et critique


Compiègne, mai 1789. Éloignée des prémisses révolutionnaires, l’aristocratie oisienne envoie ses filles aux Carmélites. Catholiques contemplatifs, apparus au XIIème siècle et devenus, entre temps, monastiques, ils ont su se caractériser par une étude poussée de l’oraison (qui est l’art de prier silencieusement). Les réformes de Thérèse d’Avila, puis de Jean de la Croix, donneront à l’ensemble une assise intellectuelle et mystique propre à toutes les interprétations. Gertude von Le Fort, justement, en 1931, fait paraître un roman ayant pour trame la répression de cet ordre par les révolutionnaire français (et notamment l’exécution des carmélites de Compiègne, au nombre de seize). Georges Bernanos, que l’on ne présente plus, et qui entretenait des rapports chaotiques avec l’Église, en produit les dialogues, à des fins de cinéma.(1) Publiés à titre posthume en 1949, ils sont mis en scène au théâtre Hébertot (bien que remaniés) et, de manière assez originale, transformés en opéra italien. Succès aidant, Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger, pourtant de mèche avec Bernanos, décident de reprendre le projet initial et d’en faire un véritable film (conformément aux souhaits premiers de l’écrivain).


Que penser de ces deux réalisateurs ? Philippe Agostini restera un éternel directeur de la photographie : Robert Bresson, Marcel Carné, Claude Autant-Lara, Max Ophüls, Jean Grémillon, Julien Duvivier... Parce qu’au niveau de ses films, que ce soient Le Naïf aux quarante enfants (1958) ou La Soupe aux poulets (1963), c’est médiocre. Au moins nous pouvons imaginer une certaine maîtrise technique. Quant à Raymond Leopold Bruckberger, c’est un prêtre-artiste. Collaborateur de Jean Giraudoux, résistant, ami d’Albert Camus et de Robert Bresson, il fait partie de ces caractères bien trempés capables de donner du souffle à des scénarios a priori trop édifiants. Malheureusement, autour d’eux deux, ce ne sont pas les grandes figures du cinéma français (un Franco-Italien, coproduction oblige) qui viendront s’agréger. Tout juste un chef-opérateur du son comme Antoine Archimbaud (Tartarin de Tarascon, Pépé le Moko, Le Quai des brumes, Jean de la Lune, Sans famille...) ou un compositeur comme Jean Françaix (collaborateur de Sacha Guitry et de Jacques Demy). Au niveau de la distribution d’acteurs, comptez quand même sur Jeanne Moreau, impeccable (et originale) dans son interprétation de mère Marie de l’Incarnation, et sur Pierre Brasseur, étonnant en commissaire de la République. Alida Valli et Pascale Audret sont beaucoup moins connues, bien qu’elles aient tourné, respectivement, pour Carol Reed (Le Troisième homme, 1948) et Georges Franju (Les Yeux sans visage, 1960), ou pour André Cayatte (Œil pour œil, 1955). C’est donc la mise en scène qui pourra sortir ce film du lot.


Passé le générique, grave et annonçant la couleur, on est saisi par la différence entre l’intérieur carmélite, fait de grillages et d’angles morts, et l’extérieur, grandiose et surplombant. L’ouvert et le fermé. Austérité apparente qui montre la société d’Ancien régime et que chaque groupe social va pouvoir questionner. La situation révolutionnaire, qui est fixée dès le début du film, est malheureusement trop peu exposée : mis à part en introduction, avec l’indication spatio-temporelle (Compiègne, 1789), nous n’avons jamais droit à des indications historiques précises. Seuls quelques indices (les massacres de Septembre, la victoire de Valmy...) nous permettront de jauger les rapports de forces et de nous extraire d’un grand fouillis historiographique. C’est d’autant plus problématique que cela donne à la Révolution française une substance totalisante, forcément sanguinaire. Très vite, nous comprenons que ce que nous proposait l’affiche du film (des nonnes déterminées et des révolutionnaires énervés) est une imposture : les scènes sont lentes, les dialogues sont mous, l’intrigue se met difficilement en place. Le quotidien ecclésiastique ne nous est montré que superficiellement, alternant saynètes et intrigues - rien à voir avec un film comme Au risque de se perdre de Fred Zinnemann (1959). La mise en scène est extrêmement sobre, sans aucune ingéniosité, si ce n’est la trop courte scène de l’arbre où les carmélites cueillent des fruits en écoutant La Marseillaise (encore inconnue, ce qui est intéressant). Seule Jeanne Moreau tire son épingle du jeu, avec sa bouille boudeuse et ses saillies provocantes, toujours ambiguës. On se rappellera la manière dont elle tient tête au commissaire de la République qui, contre la logique de la communauté et contre la légitimité de la foi, oppose le (nouveau) régime de la loi. « Cette maison est une Bastille, et nous la détruirons... comme l’autre. » : voilà qui est très bien écrit.


Malheureusement, la lenteur de l’ensemble et le peu d’implication de la quasi-totalité des acteurs fait que notre attention est mise à mal. C’est simple : on s’ennuie ferme. Tout n’est que lenteur et langueur. Sans parler de la vision du peuple, réduite à une foule avide de sang, destructrice, moutonnière, qui n’a pour seul liant que La Carmagnole et le ressentiment (le plan sur la Bible piétinée, tellement en contradiction avec ce qu’était le peuple de la fin du dix-huitième siècle). Nous sommes très en deçà de films comme Andrei Roublev (Andrei Tarkovski, 1966), qui savait montrer l’ambivalence du peuple face à l’Église, sans jamais désigner le Bien et le Mal. Au contraire, des pans entiers de réflexion, comme la symétrie entre deux dévotions (celles de la Foi et celle de la Loi) sont superficiellement étudiées. Il y aurait pourtant eu matière. Extérieure à la morale et au pathos dont nous abreuvent MM. Agostini, Bernanos et Bruckberger. Évidemment, le final est l’aboutissement du film : la montée à l’échafaud est ce que nous retiendrons. C’est d’ailleurs ce qui est qualitativement le mieux tourné : les gros plans ont de la force (formidables nuances, expressivité impeccable, musique qui s’éteint au fur et à mesure des exécutions...), les prises de vues sont multiples, de même que le montage, ingénieux (travellings, zooms, contre-plongées), insuffle du tragique à la technique. Le Veni Creator, chanté à la barbe de l’imbécillité politique, nous rappelle que le martyr, au sens chrétien du terme, n’est qu’acceptation. Préserver le Carmel, telle devient la mission de mère Marie de l’Incarnation, qui témoigne de la nécessité de sa charge.


Le Dialogue des Carmélites est donc extrêmement inégal, avec son dernier tiers qui vaut le coup, mais un ensemble trop lourd et pénible à suivre. Bien sûr, pour qui sait faire abstraction de la cinématographie pour se concentrer sur le sens et le sujet, c’est œuvre à réflexion, mais on ne peut qu’être frustré par tant de gâchis et d’attachement à signifier ce qui est convenu (voir faux). Plutôt qu’un peuple abruti, et qu’une Révolution démoniaque, Agostini et Bruckberger auraient pu mieux explorer la psyché des carmélites. C’eût été plus transgressif.


(1) Considéré comme son testament spirituel.

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 20 mai 2019