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Critique de film
Le film

Le Cave se rebiffe

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L'histoire

Eric Masson, un petit escroc sans envergure, n’a pas les moyens de rembourser sa dette à Charles Lepicard, un tenancier de maison close mis à la retraite forcée par la loi Marthe Richard. Mais il propose beaucoup mieux que ça : fabriquer de la fausse monnaie. Et pour cela, il a un cave : Robert Mideau, le mari de Solange, sa maitresse. Charles et son banquier Lucas sont sceptiques quant à la faisabilité de l’affaire, mais soudain il leur vient une idée : faire appel à Ferdinand Maréchal, dit « Le Dabe », un expert de la partie.

Analyse et critique

En 1954, Jean Gabin retrouvait le succès populaire et le fil de sa domination au box-office après la Seconde Guerre mondiale et les difficiles années qui avaient suivi pour lui. C’était grâce à Touchez pas au grisbi, polar remarquablement mis en scène par Jacques Becker et adapté du roman éponyme d’Albert Simonin, qui faisait alors ses premiers pas d’auteur au cinéma. En 1961, il est au sommet et construit sa carrière avec une équipe resserrée, se limitant à quelques réalisateurs qui se partagent ses films. En mars, il tient le rôle du Président dans le film d’Henri Verneuil. En août, dans un registre plus léger, il participe à une nouvelle adaptation d’un roman d’Albert Simonin et devient « Le Dabe » dans Le Cave se rebiffe. Deux rôles dans lesquels il est une référence et un patron à l’écran, ainsi qu'un statut qui se prolonge dans le monde du cinéma, dont il devient alors la figure tutélaire.

Le Cave se rebiffe est à l’origine le second roman d’une trilogie consacrée au milieu, débutant avec Touchez pas au grisbi et se terminant avec Grisbi or not grisbi. L’adaptation du premier volet avait été immédiate au cinéma, et s'était faite sous la forme du pur polar. Sept ans plus tard, Michel Audiard, Gilles Grangier et Albert Simonin décident d’orienter Le Cave se rebiffe vers la comédie, en apportant des modifications majeures à l’histoire du roman. A l’écran, aucune connexion directe n’existe entre les deux récits, hormis bien sûr le visage de l’interprète principal. Et si l’intrigue criminelle est bien présente, elle n’est en aucun cas dramatique mais toujours présentée d’un point de vue humoristique, le film fonctionnant essentiellement sur la qualité de ses dialogues et de ses acteurs. Le récit est simple, celui d'une affaire de fausse monnaie, dans laquelle des commanditaires peu au fait des exigences de l'exercice pensent être capable d'exploiter un graveur talentueux, le "cave", avec l'aide d'un champion de la falsification, le "Dabe". Evidemment, les choses ne tourneront pas comme prévu, et les alliances vont se retourner, dans un récit qui décrit avec une grande précision et un ton particulièrement ludique le processus de création de faux billets de banque. L’humour étant un critère des plus subjectifs, il est difficile d’en faire l’argument principal de défense d’un film. Mais il est encore plus difficile de l’ignorer dans le cas du Cave se rebiffe tant les mots et les situations font mouche. Pour l’amateur des dialogues du petit cycliste, nous sommes incontestablement dans le haut du panier de son registre gouailleur, sur un podium qui pourrait accueillir Les Tontons flingueurs et Cent mille dollars au soleil. Entre des répliques intemporelles, dont l’incontournable « Les bénéfices ça se divise, la réclusion ça s’additionne » et des morceaux de bravoure mémorables, tels les portraits de « Monsieur Eric » par Bernard Blier d'abord et Jean Gabin ensuite, ou le dialogue entre  Gabin et Blier sous les tropiques, nous sommes face à un festival du dialoguiste, porté par ses meilleurs interprètes.


Devant cette avalanche de bons mots, la mise en scène se fait discrète. Grangier est un cinéaste plutôt neutre, a la mise en scène plutôt classique. Nous ne trouvons pas ici les fulgurances ambitieuses d’un Georges Lautner, pourtant il serait injuste de considérer que Grangier est passif et laisse les choses se faire. Sa mise en scène donne la priorité aux acteurs, valorisant leur performance. Elle s’adapte aussi aux dialogues, pas seulement en laissant la place aux éclairs de génie d’Audiard mais aussi en les utilisant pour fluidifier le récit et proposer un montage qui n’aurait pas pu exister sans leurs fulgurances. Un des exemples de cette utilisation se trouve au début du film, lorsque Charles LePicard décrit à son banquier Eric Masson. Après quelques plans dans lesquels nous voyons Eric en petit vendeur de voiture, le monologue dit par Bernard Blier vient apporter un contrepoint aux images, un nouvel éclairage sur le personnage, avant que nous ne retrouvions le point de vue de Charles Lepicard pour entrer directement dans l’intrigue. Ici, la qualité de l’écriture permet d’accélérer la mise en place du récit, notamment lorsqu'il s'agit de décrire un protagoniste. Une simple phrase, plutôt que de nombreux plans, permet de décrire un personnage, et par les mots choisis elle permet aussi de situer celui qui la dit : le premier monologue du film nous présente autant Eric Masson, un demi-sel sans envergure, qu'il situe Charles Lepicard, ancien proxénète ayant perdu de sa superbe mais qui se voit toujours dans le haut du panier. Cette possibilité, Grangier l’exploite pleinement durant tout le film, évitant les possibles longueurs d’un tel film en créant une forme de synergie entre les mots et les images. Le Cave se rebiffe est ainsi l’un des films qui prend le mieux en charge les mots d’Audiard : les choix de mise en scène intègrent totalement le dialogue, le récit s’en trouve fluidifié et les mots placés sur un piédestal.

Sur ce piédestal se trouvent également les acteurs, et c’est bien le moins pour un casting aussi luxueux. Il y a bien sûr les incontournables seconds rôles du cinéma d’Audiard, et notamment Maurice Biraud. La même année, celui-ci avait trouvé son premier rôle d’importance dans Un taxi pour Tobrouk et il obtient ici son seul rôle-titre puisque le cave, c’est bien lui. Parfait dans ce costume de personnage a priori innocent qui finira par rouler les autres, il offre magnifiquement la réplique à ses partenaires. Grâce à lui, ces derniers s’en donnent à cœur joie. Franck Villard s’offre ainsi son seul rôle mémorable au cinéma (si l’on omet sa réapparition dans la version Redux d’Apocalypse Now) pour camper un imbécile magnifique, sûrement l’un des plus beaux du cinéma français. Bernard Blier rappelle qu’il est le plus beau porte-voix de la langue d’Audiard, dans un rôle qui préfigure celui qu’il tiendra dans Les Tontons flingueurs, notamment lorsqu’il fait visiter son lupanar clandestin à Martine Carol, scène à laquelle fera écho son dialogue avec Sabine Sinjen dans le film de Lautner. Et au milieu de tous trône Gabin. Fait étonnant, la tête d’affiche du film n’apparait qu’après un bon quart d’heure, une audace étonnante pour un film dont le financement repose essentiellement sur l’identité de sa star. Gabin n’est pas un habitué de la comédie, et il faut attendre 1959 pour identifier dans sa filmographie le premier vrai film du genre, l’excellent Archimède le clochard. Après Les Vieux de la vieille, Le Cave se rebiffe est sa troisième opportunité d’évoluer dans le registre, toujours devant la camera de Gilles Grangier. Et le moins que l’on puisse dire est qu’il excelle dans l’exercice. Dans un rôle taillé sur mesure pour lui, sa prestance et son aisance font des ravages. Il peut remettre à leur place les impudents avec un naturel confondant, et son abattage peut se faire impressionnant comme dans la scène centrale dans laquelle il accueille le cave, où il se fait tourbillonnant et excessif, dans un numéro mémorable. Gabin ne sera jamais aussi convainquant dans ce registre que dans ce film, à tel point qu’il citait lui-même le rôle du Dabe comme une de ses interprétations de référence, aux côtés de ses grands rôles des années 30.

Le Cave se rebiffe sera un grand succès public, accumulant trois millions d’entrées en première exclusivité. Il va lancer la mode de la comédie policière et, sur la lancée de sa production, il sera question de l’adaptation du troisième roman, à nouveau avec Gabin. C’est cette fois Lautner qui est pressenti pour la réalisation. Mais ce dernier veut travailler avec son équipe de techniciens, quand Gabin a ses habitudes avec la sienne. L’acteur quittera le projet et Lautner tournera Les Tontons flingueurs sans lui, mais il est évident que son film n’aurait pas pu exister, en tout cas pas sous la forme qu’on lui connait, sans la réussite du film de Gilles Grangier.

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Par Philippe Paul - le 23 décembre 2020