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Critique de film
Le film

La Montagne Jaune

(The Yellow Mountain)

Partenariat

L'histoire

Menlo (Howard Duff) et Bannon (John McIntire) sont concurrents dans la petite ville du Nevada de Goldfield en cette année 1880 ; non seulement ils possèdent chacun leur saloon de chaque côté de la rue principale mais ils sont également les principaux propriétaires des terrains miniers alentours. Menlo voit arriver son ex-partenaire Andy (Lex Barker), qui n’a pas apprécié s’être fait flouer et qui le lui annonce d’emblée lors de leurs retrouvailles en lui envoyant de grands coups de poings en guise de poignée de mains. Mais leur amitié va vite refaire surface malgré aussi leur rivalité concernant Nevada (Mala Powers), la ravissante fille de Jackpot (William Demarest), un prospecteur malchanceux. Ils vont de nouveau s’associer pour contrer les tentatives de malversations de Bannon qui ne sort jamais sans être accompagné de Drake (Leo Gordon), son inquiétant homme de main sans scrupules...

Analyse et critique


Au sein de la courte filmographie au cinéma de Jesse Hibbs (seulement 11 films avant de ne plus travailler que pour la télévision pour laquelle il réalisera pas mal d’épisodes de séries dont beaucoup pour Rawhide et Gunsmoke), La Montagne jaune se situe à peu près à mi-parcours. Avec L’Etoile brisée (Ride a Crooked Tail) en 1958, Jesse Hibbs mettra un terme à sa carrière cinématographique, faisant une dernière fois tourner Audie Murphy, son acteur de prédilection. Deux ans plus tôt, il avait réalisé Walk the Proud Land (L’Homme de San Carlos) avec déjà ce même comédien qui tourna donc six fois avec le réalisateur, une honorable et digne réussite, un western pro-Indien assez inhabituel par sa quasi-absence d'action et la non-violence de son héros principal. L’année précédente, il avait dirigé Audie Murphy alors qu’il interprétait son propre rôle dans un film basé sur sa vie de soldat et de héros de la Seconde Guerre mondiale, L'Enfer des hommes (To Hell and Back) ; grâce à ce fait assez rare dans l'histoire du cinéma, il s'agit encore aujourd’hui de son œuvre la plus connue. Mais avant de passer derrière la caméra, Jesse Hibbs fut footballeur avant de devenir assistant réalisateur auprès, entre autres, de John Ford, Anthony Mann - pas moins que sur Winchester 73 - et Ray Enright qui sera en quelque sorte son mentor.


Dans le domaine du western, il avait débuté par la très plaisante Chevauchée avec le diable (Ride Clear at Diablo) qui voyait la rencontre jubilatoire entre Audie Murphy et Dan Duryea. Puis ce fut, avec John Payne, le très agréable Seul contre tous (Rails into Laramie) avant qu'il tourne Les Forbans (The Spoilers), une cinquième adaptation du célèbre roman de Rex Beach avec le duo Rory Calhoun / Jeff Chandler, une version assez terne surtout si on la compare avec celle de Ray Enright qui mettait en scène un duo de stars bien plus prestigieuses, John Wayne et Randolph Scott. La réputation de Hibbs auprès de la critique française a toujours été désastreuse ; malgré cette extrême sévérité, son petit corpus westernien nous a pourtant octroyé, à défaut de grands films, quelques œuvres pour la plupart très divertissantes si l’on excepte à mon humble avis le très mauvais Black Horse Canyon. La Montagne jaune ne déroge pas à la règle, petite série B en Technicolor sans prétention mais bien écrite et efficacement troussée. Il faut dire que les trois scénaristes ne sont ni des débutants ni des médiocres ; pour s'en persuader en ne citant que deux films dont ils sont chacun auteurs, Incident de frontière (Border Incident) d'Anthony Mann ou Ecrit sur du vent (Written on the Wind) de Douglas Sirk pour George Zuckerman, Des Monstres attaquent la ville (Them !) de Gordon Douglas ou L’Homme de nulle part (Jubal) de Delmer Daves pour Russell S. Hughes, et enfin pour Robert Blees, Deux rouquines dans la bagarre (Slightly Scarlett) d'Allan Dwan ou Le Secret magnifique (Magnificent Obsession) de Douglas Sirk. On a connu pire comme cartes de visite !


L’histoire qu’ils ont écrite en commun est très classique et ne devrait pas soulever l’enthousiasme mais elle a le mérite d’être carrée, efficace et de se dérouler dans un milieu que - si on le compare à d'autres - nous aurons finalement assez peu eu l’occasion de côtoyer dans le western, celui des propriétaires de mines et des "essayeurs" (les chimistes qui devaient identifier la présence ou le degré d’or contenu dans les échantillons de roches apportés par les prospecteurs). Ici en plus, la personne qui exerce ce métier est une femme, la ravissante Mala Powers dont on comprend qu’elle suscite la gentille rivalité amoureuse entre les deux associés, Howard Duff et Lex Barker. Alors qu’habituellement Jesse Hibbs avait fait tourner sous sa direction des spécialistes du genre - Audie Murphy, Joel McCrea ou John Payne -, pour La Montagne jaune il a préféré embaucher ces trois comédiens qui n’étaient pas vraiment des habitués du western même si les deux hommes en avaient déjà tourné quelques-uns ; d’où peut-être la plus grande rareté et la difficulté jusqu'ici à visionner ce film par rapport aux autres titres de sa filmographie ? Et pourtant, l’on peut constater que le trio fonctionne parfaitement bien : Howard Duff (inoubliable Sam Bass dans La Fille des prairies de George Sherman, étant même parvenu à nous arracher quelques larmes au final) en businessman filou mais pas mauvais bougre, Lex Barker, l’ex-Tarzan et futur Old Shatterland des adaptations de Karl May (qui feront de lui une star internationale dans les années 60) en associé un peu naïf, le cœur sur la main mais avec le coup de poing facile, ainsi que Mala Powers (Outrage d'Ida Lupino, elle-même épouse à la ville de Howard Duff) semblent s’être bien amusés sur le tournage, et en tout cas si ce ne fut pas le cas, leur chaleureux trio fait plaisir à voir jusqu’au plaisant happy-end.


A leurs côtés, on trouve d’autres très bons acteurs : John McIntire dans un de ses innombrables rôles de salauds et d'hommes d’affaires corrompus jusqu’à la moelle (le plus inoubliable étant dans Je suis un aventurier - The Far Country d'Anthony Mann) qui ici tente de déposséder ses adversaires en essayant par tous les moyens de semer la discorde entre eux ; William Demarest, comme très souvent, lui aussi, à nouveau dans la peau d’un vieil homme amical mais candide ; sans oublier Leo Gordon qui nous aura une fois de plus paru extrêmement inquiétant et dangereux avec ses glaçants yeux bleu acier. On relève quelques notations intéressantes sur la concurrence que se faisaient les propriétaires de mines en jouant sur l’augmentation journalière du salaire de leur main d’œuvre ainsi que sur les règles juridiques concernant les mines, galeries et gisements. Ce récit de rivalité pour une femme et des terrains miniers n’aura été jamais surprenant ni réellement captivant, mais constamment plaisant avec ses multiples et incessantes alliances et mésalliances, ses cavalcades et séquences d’action parfaitement maitrisées et réglées par des cascadeurs chevronnés - que ce soit la poursuite du chariot rempli d’or en plein désert ou le gunfight final en milieu de rue -, la beauté des paysages naturels du désert de Mojave ainsi que la légèreté de son ton d’ensemble. Le spectateur avait compris dès la première scène que tout cela ne porterait pas à conséquence et que nos gentils mais roublards protagonistes principaux s’en sortiraient envers et contre tout.


L’ensemble ne va pas sans quelques lourdeurs (les rencontres souvent viriles des deux associés), la romance n’est pas spécialement émouvante, mais l’impression finale restera plutôt très agréable d’autant que la musique supervisée par Joseph Gershenson et la photo en Technicolor de George Robinson (Joe Dakota) se révèlent elles aussi plutôt inspirées. Il faut dire que dans le domaine de la série B destinée aux doubles programmes, les westerns Universal de l’époque étaient ce qui se faisait de plus professionnel dans le genre et que les équipes techniques étaient alors parfaitement rodées. Sans génie, sans surprises et sans prétention mais également sans défauts apparents : voilà du travail d’artisan bien troussé pour un film rare, sympathique, solide et bien rythmé qui méritait de sortir de l’oubli ; si nous l'aurons sans doute oublié un mois après l'avoir visionné, nous aurons pu tout du moins passer devant lui un bon après midi en famille.

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Par Erick Maurel - le 15 juin 2019