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Critique de film
Le film

La Fureur des hommes

(From Hell to Texas)

Partenariat

L'histoire

Tod Lohman (Don Murray) est poursuivi par Otis Boyd (Dennis Hopper) et ses hommes. Le père d’Otis, le gros rancher Hunter Boyd (R.G. Armstrong), accuse Tod d’avoir tué l’un de ses fils lors d’une rixe qui les a tous deux opposés durant un bal. Lohman a beau clamer son innocence, expliquant que la victime s’est tuée accidentellement en tombant sur son arme blanche, l’irascible éleveur ne veut rien savoir ; il n’a qu’une idée en tête, poursuivre la traque jusqu’à ce sa vengeance soit accomplie. Le jeune et naïf Tod devra combattre à contrecœur, lui qui fuit avant tout pour ne pas être obligé de tuer à son tour même si c’est en état de légitime défense ; en effet, la mort d’un homme le rend malade. Sur son chemin, il trouve de l’aide auprès d’Amos Bradley (Chill Wills) et de sa fille Juanita (Diane Varsi), cette dernière n’étant pas insensible au charme du doux jeune homme. Préférant les abandonner pour ne pas risquer leur vie, Tod, après avoir donné du fil à retordre à ses poursuivants, rencontre Jack Leffertfinger (Jay C. Flippen), un vieux trafiquant d’armes qui l’invite à poursuivre la route à ses côtés. Après avoir échappé à une attaque des Comanches, le vieil homme conduit Tod jusqu’à la petite ville où il espère retrouver son père qu’il recherche depuis maintenant trois ans, depuis que ce dernier l’a abandonné ainsi que sa mère. C’est là que vivent les Bradley qui l’accueillent à nouveau. Mais Boyd et ses hommes sont arrivés à ce même endroit ; l’affrontement semble inévitable...

Analyse et critique

Quelle est la réputation de ce western au sein du genre et de la filmographie de l’excellent cinéaste qu’est Henry Hathaway ? Et d’ailleurs, pourquoi cette interrogation ? Parce que Bertrand Tavernier, pour prendre sa défense, affirme qu’il s’agit du western de Hathaway le plus méconnu et que ce serait la raison pour laquelle il n’est pas plus souvent cité dans les différentes anthologies du genre. Il est tout à fait légitime (et même sain) de vouloir défendre bec et ongles un film que l’on porte aux nues, et tout le monde a dû un jour ou l'autre exagérer son argumentaire pour se montrer encore plus convaincant. C’est à mon avis le cas ici, car contrairement à ce qu’avance Bertrand Tavernier, la plupart de ceux qui ont écrit sur le western connaissaient le film qui a d’ailleurs été diffusé à la télévision non seulement sur les chaines du câble et du satellite, mais déjà du temps du hertzien en prime time, notamment dans la célèbre Dernière séance d’Eddy Mitchell et Gérard Jourd’hui. Bref, il serait étonnant que la plupart des aficionados du genre ne l’aient pas autant vu que d’autres westerns du cinéaste tels Rawhide (L'Attaque de la malle-poste) ou Garden of Evil (Le Jardin du diable) ; en revanche, ses westerns suivants avec John Wayne ou Paul Newman ont, il est vrai, été diffusés plus souvent. Tout cela pour dire que si La Fureur des hommes n’est pas plus souvent mis en avant dans les différents ouvrages consacrés au genre, c’est que probablement les auteurs n’en ont pas ressenti la nécessité ; pour ma part, je n’en fais pas grand cas non plus, estimant qu’il s’agit de l’un des westerns les plus faibles du grand cinéaste. Le mieux est donc de vous forger votre propre opinion, en sachant également qu’un grand spécialiste du genre aux USA, William K. Everson, considère From Hell to Texas comme le meilleur western sorti entre Wagon Master (Le Convoi des braves - 1950) de John Ford et Ride the High Country (Coups de feu dans la Sierra - 1962) de Sam Peckinpah.

Henry Hathaway n’avait plus abordé le western depuis l’inoubliable Jardin du diable en 1954. L’attente devait être donc assez grande concernant La Fureur des hommes. Avec le souvenir du magnifique thème de générique signé Bernard Herrmann pour Garden of Evil, la déception arrive d’emblée à cause du compositeur Daniele Amfitheatrof qui écrit probablement ici l’une des plus épouvantables musiques de générique de western jamais encore entendue, horriblement mal mixée et orchestrée, les percussions imitant le galop d’un cheval venant phagocyter la mélodie qu’il est impossible d’entendre et d’écouter correctement. Quant on est très sensible à la musique de film, la mise en bouche s’avère tout de suite catastrophique. Ce n’est certes qu’un détail mais qui peut avoir de l’importance par le fait de plomber le film d’entrée de jeu ; d’ailleurs le reste de la musique composée pour le film restera totalement anodine, aucun air spécifique arrivant à nous rester en tête. Heureusement, une fois que le film a démarré, on oublie cette déplorable mise en route et l’on est immédiatement intrigué par la situation qui nous est présentée, le film de Hathaway nous plongeant directement dans l’action, sans préambules. Un jeune homme apparemment inoffensif est traqué au sein d’amples paysages par six hommes qui tentent de lui loger une balle dans la carcasse ; il réussit à fuir en provoquant la mort d’un des hommes du groupe. Lorsque ces derniers ramènent le corps à son père, on apprend alors seulement que celui-ci cherche à se venger de la mort de son fils tué par le fugitif. On éprouve immédiatement de la sympathie pour ce père pourtant pas commode et malgré le fait que celui-ci cherche à se faire auto-justice ; on peut en effet arriver à comprendre son chagrin même si l’on ne partage pas ses idées de représailles, et c'est tout à l'actif du scénariste d'y être arrivé. Durant ces dix premières minutes, on constate aussi d’emblée une belle utilisation du Cinemascope mais néanmoins sans commune mesure avec le travail de Milton S. Krasner pour Le Jardin du diable et sans que la photo soit aussi marquante que celle en noir et blanc du même chef opérateur pour Rawhide. Disons pour être plus clair qu'en voyant From Hell to Texas, on ne se surprend pas forcément à s'extasier devant son aspect esthétique même si de ce point de vue il s'agit d'une réelle réussite.

Retour auprès du jeune "meurtrier" poursuivi par un autre fils du rancher joué par un Dennis Hopper très sobre ; ses relations avec le cinéaste furent parait-il orageuses sur le tournage, une anecdote rapportant que Hathaway lui fit retourner 85 fois une même séquence pour un seul plan. La scène réunissant le chasseur (Otis) et son "gibier" (Tod) est celle au cours de laquelle on englobe enfin en leur ensemble le postulat de départ et les enjeux dramatiques qui devraient en découler : le jeune homme poursuivi raconte à celui qui venait de tenter de l’achever qu’il n’est pour rien dans la mort de son frère, ce dernier s’étant tué accidentellement en tombant sur son couteau. On comprend aussi à ce moment-là que le fuyard a horreur de la violence et qu’il est malade rien que de savoir qu’il pourrait tuer l’un de ses poursuivants dans le but de sauver sa vie. D’un côté nous trouvons donc un innocent non violent mais habile de la gâchette et de l’autre un homme fou de douleur et qui, ne voulant rien entendre, décide de faire du premier son bouc émissaire. Cette situation est parfaitement bien pensée et immédiatement intéressante même si d’emblée Don Murray ne nous fait pas forte impression, le spectateur pouvant légitimement penser qu’il n’a pas quitté la peau de son personnage de Bus Stop de Joshua Logan. Alors qu’Otis retourne au ranch prévenir son père qu'il échoué dans sa mission d’appréhender "l’assassin" de son frère, ce dernier croise la route d’un vieil homme et de sa fille. Si Chill Wills est très convaincant dans un rôle qui a son importance en temps de présence, il n’en va pas de même pour la jeune Diane Varsi. La séquence calme au bord de la rivière qui se déroule entre les trois personnages reste néanmoins encore attachante malgré quelques fautes de goûts pseudo-humoristiques en rapport à la timidité du héros (dans le même registre, Jeffrey Hunter était bien plus à son aise dans The Searchers) ; on apprend d’autres bribes du passé de Tod et notamment sa situation familiale (son père a quitté le foyer voici trois ans). Puis, au matin, arrive le groupe des poursuivants, le père Boyd proposant à celui qu’il souhaite tuer une monture et quatre heures d’avance avant qu’il ne se lance à sa poursuite ; un élément scénaristique tiré des Chasses du Comte Zaroff assez peu crédible ici : comment un homme aussi obnubilé par son chagrin et par sa vengeance peut-il se lancer dans un tel jeu ?

Au cours de sa fuite, Tod est obligé de tuer un des hommes de Boyd qui l’attendait au détour d’un chemin : la mort de John Larch, écrasé par un énorme rocher dont la chute a été délibérément déclenchée par des tirs de balles, est une séquence qui tire vers le serial sans que ce ne soit très gratifiant pour un film censé être très réaliste. Avec la rencontre qui s’ensuit avec Jay C. Flippen en plein territoire Comanche, nous assistons à une séquence similaire à celle de Stagecoach (La Chevauchée fantastique) : l’attaque de la diligence (carriole en l'occurrence) par les Indiens, avec force cascade pour détacher les chevaux. Une scène sur laquelle s’extasie Bertrand Tavernier pour des raisons (de fond) qui me laissent totalement dubitatif (mais je ne vais pas rentrer dans les détails ici), la passion et l’enthousiasme étant déclencheurs d’exagération comme chacun le sait. Une séquence efficace mais qui n’arrive pas à la cheville de celle du film de John Ford, un peu handicapée par des plans en studio moyennement bien intégrés, et au cours de laquelle Harry Carey Jr. se fait tuer à son tour. Et c’est à ce moment-là que l’on commence à déplorer le sous-emploi de tous ces grands seconds rôles tels Dennis Hopper, John Larch, Jay C. Flippen et Harry Carey Jr. : il est fort dommage qu’ils s’en soient presque tous allés aussi vite qu’ils étaient entrés en scène sans avoir eu le temps de faire grand-chose entretemps. Et puis au bout d’une heure, tout semble avoir été dit ; le reste ne servira plus qu’à faire durer le film jusqu’aux 90 minutes "réglementaires" pour une production de série A. Le personnage joué par Don Murray arrive donc à ce moment-là dans une petite ville au sein de laquelle se déroulera le dernier tiers du film : un décor assez original constitué de quatre ou cinq maisons disséminées un peu n’importe comment. Avant le conflit final, dont tout le monde sait très bien qu’il va avoir lieu, on aura surtout eu droit à des informations supplémentaires sur la famille du héros sans que celles-ci ne provoquent la moindre émotion, ainsi qu’à une romance sans aucune alchimie entre les deux ternes comédiens que sont Don Murray et Diane Varsi. Heureusement, après une entrée en matière captivante, le final survient pour nous faire un peu oublier la déception de ce qui a précédé, le spectateur retrouvant enfin du très grand Hathaway (si l'on veut bien oublier le dernier plan dont on se serait fort bien passé). La confrontation finale et les quelques lignes de dialogues qui s’échangent entre Don Murray et R.G. Armstrong (le comédien le plus mémorable du film, le personnage le plus intrigant) sont pour le coup totalement inattendus et font rêver à ce qu’aurait pu être le film s’il avait été tout du long de ce niveau. Mais je vous laisse les découvrir sans rien dévoiler, alors que j'ai quasiment raconté toute l'histoire.

A partir d’un schéma classique de chasse à l’homme et de vengeance (thème récurrent chez le réalisateur), on trouve dans ce western des éléments originaux provenant surtout du caractère et du tempérament des deux protagonistes antagonistes (le fugitif timide et gauche ; le père fou de chagrin et rancunier) qui permettent une réflexion assez intéressante sur la violence, son inanité et l’inéluctable engrenage qu’elle déclenche, finissant de transformer en tragédie un vulgaire accident, détruisant une famille entière par le fait d'avoir voulu venger un seul de ses membres. Dommage que le scénario ne soit pas plus rigoureux, que le film se traîne parfois bien trop, que les acteurs principaux manquent de charisme au point de rendre mièvre leur histoire d’amour et que les seconds rôles soient autant sacrifiés ; dans le cas contraire, nous aurions pu nous trouver devant un grand western. Cette fois, Henry Hathaway n’opère pas de miracles, alors que ses deux précédents westerns s’étaient révélés d’un tout autre niveau. Mais cet avis est, comme je le disais dès le début, loin d’être partagé par tout le monde. Au contraire, aujourd’hui une majorité de cinéphiles s’accorde à voir en La Fureur des hommes l’un de ses plus beaux films. Une seule chose vous reste à faire : le visionner pour vous forger votre propre opinion !

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Par Erick Maurel - le 30 août 2014