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Critique de film
Le film

La Conquête de la planète des singes

(Conquest of the Planet of the Apes)

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Analyse et critique

LA CHIENLIT

On devine l'excitation qui fut celle des spectateurs de 1972, attendant avec impatience la sortie du nouveau film de la saga produite par Arthur P. Jacobs, devenue un véritable feuilleton à raison d'un épisode par an. Le film précédent avait en quelque sorte initié une réaction en chaîne, avec la promesse de reconstituer progressivement la chronologie des événements qui ont mené l'humanité à sa chute. Le scénario désormais suivi a définitivement rompu les amarres avec le point de départ du roman de Pierre Boulle. Nous voici par rapport à Escape from the Planet of the Apes un peu plus avant dans le futur, soit en 1991. Milo, le fils de Cornelius et Zira, a été renommé César - nom prémonitoire s'il en est - par son père adoptif, Armando, interprété par le toujours excellent Ricardo Montalban. Dans ce nouveau présent, la société des hommes a carrément tourné à la dictature policière, avec tout l'apparat qui l'accompagne : uniformes sombres, haut-parleurs délateurs et bruits de bottes. Domestiqués, les singes sont devenus à la fois animaux de compagnie et esclaves. C'est la découverte du traitement infligé à ses semblables qui va provoquer un irrépressible sentiment de révolte en César, seul singe à être éveillé puisqu'il possède l'intelligence supérieure de ses parents.


S'inspirant des émeutes de Watts de 1965, et véritable maître d'œuvre de la franchise depuis le deuxième volet, le scénariste Paul Dehn va faire de Conquest of the Planet of the Apes un spectacle glaçant, éminemment politique, dénonçant sans ambiguïté les inégalités sociales et raciales, et qui aujourd'hui encore surprend par son audace. Sans plus de modération, le film prend à bras-le-corps les problèmes les plus brûlants de son époque, imaginant le triste monde qui nous attend si l'on n'y prend pas garde. Désireur d'éveiller les consciences, tout en assumant sa dimension de fable, son scénario est entièrement tendu vers l'inéluctable appel à la révolte. Et Conquest of the Planet of the Apes déroule le fil des événements jusqu'à ce jour où les singes ont appris à dire « Non ! »


De la même manière qu'avec Taylor dans le premier épisode, le spectateur est invité ici à emboîter le pas d'un protagoniste malchanceux, clandestin perdu dans un monde effrayant qu'il ne connaît pas, et qui doit ravaler sa dignité pour survivre, constamment menacé et humilié. Il découvre avec lui les affreux traitements réservés à ses semblables, qui rappellent les pires heures de notre Histoire. Planet of the Apes filait la même métaphore mais le tableau proposé ici semble sans commune mesure, tant il est éprouvant.


SOUS LES PAVÉS LA PLAGE

Tourné pour seulement 1,7 million de dollars alors que c'est sur le papier le plus ambitieux de la série, puisqu'il est contraint de représenter une civilisation humaine technologiquement avancée, le film va tirer profit d'un tout nouveau complexe commercial et résidentiel de Los Angeles, architecture froide et quasi inhumaine qui sera le théâtre principal de cette apocalypse. Le décorateur Philip Jefferies aura à peine à le modifier pour renforcer son aspect futuriste, tandis que des matte paintings donneront plus d'ampleur à certains plans larges.

Jacobs confie la réalisation au Britannique Jack Lee-Thompson, yes-man qui avait déjà travaillé avec le producteur sur What a Way to Go ! (1964) et The Chairman (1969). Son emploi fréquent de la caméra à l'épaule renforce efficacement l'impression de réalisme dérangeant. Sa mise en scène compose une convaincante atmosphère de claustrophobie, écrasant ses personnages entres les lignes de force des décors. Et il est bien aidé par la belle photo nocturne de Bruce Surtees (chef opérateur attitré de Clint Eastwood jusqu'à Pale Rider), qui multiplie les éclairages fantastiques. Malgré ces efforts, les émeutes qui mènent au grand incendie final ne sont pas le morceau de bravoure qu'on aurait espéré. La vision du réalisateur apparaît très étriquée, peut-être coincée entre des décors finalement pas assez vastes. Le montage ne parvient pas davantage à créer l'illusion de la démesure, et c'est assez dommage pour un film qui doit s'achever dans une apothéose révolutionnaire.


Sous son masque, par sa gestuelle, Roddy McDowall prend son rôle de jeune chimpanzé à cœur et réalise de nouvelles prouesses, ayant eu trois films pour parfaire sa maîtrise du maquillage de John Chambers. La scène où il pleure la mort d'Armando est grâce à lui tétanisante. Malheureusement, à quelques exceptions près, les autres interprètes s'avèrent plutôt médiocres, tantôt inexpressifs (Hari Rhodes) tantôt outrageusement excités (Don Murray). Ce sont encore les singes qui s'en sortent le mieux.

IL EST INTERDIT D'INTERDIRE

Par le jusqu'au-boutisme de son propos et par son atmosphère uniformément pessimiste, Conquest of the Planet of the Apes va connaître quelques problèmes avec la Commission de censure. Tous les autres films de la série avaient été labellisés tout public. Menacé d'un R (interdit au mineurs), celui-ci va subir d'importantes modifications dans sa dernière demi-heure afin d'obtenir au moins un classement PG (présence parentale obligatoire) qui ne ruinera pas totalement ses chances de trouver son public. Quelques inserts de plans violents trop explicites passent ainsi à la trappe, et c'est ce qui explique cette impression de demi-mesure dans la révolte des singes, où les coups semblent à peine portés.

Mais c'est surtout la diatribe finale de Cesar qui va subir le plus sévère traitement. À l'origine, avant de laisser massacrer le Gouverneur par la foule, le leader chimpanzé appelait ouvertement ses semblables à un impitoyable soulèvement, avec une force qui effraya les spectateurs des previews. Cesar révélait qu'il était définitivement passé de l'autre côté, poussé au meurtre et à la violence à cause de l'égoïsme des hommes. Par un remontage pas très subtil et une nouvelle postsynchronisation, ce discours va être développé et rendu moins extrémiste, laissant entrevoir une entente possible entre hommes et singes. Cette modération est d'autant plus surprenante qu'elle apparaît en totale contradiction avec tout ce qui avait fait la nature des films jusqu'ici, justement marqués par un désespoir net quant à la nature autodestructrice de l'humanité. Ainsi, l'homme est finalement épargné, comme s'il méritait encore une chance alors qu'il n'a cessé de répéter les mêmes erreurs du passé. Il faudra attendre plusieurs décennies avant de voir enfin proposée en vidéo le film dans son montage intégral, et apprécier enfin la vision initiale de ses auteurs.


Quelle que soit la version, et malgré l'absence d'un metteur en scène démiurge comme pouvait l'être Franklin J. Schaffner, Conquest of the Planet of the Apes demeure l'un des films les plus marquants de la franchise. Le spectacle n'a certainement rien perdu de sa force aujourd'hui, prolongement puissant et radical à un troisième épisode qui lui pouvait encore se permettre de jouer sur la subtilité et la réflexion intime. Consacrant les singes comme nouveaux maîtres de la planète, faisant chuter l'homme de son piedestal, ce titre-ci permettait enfin de boucler la boucle. Mais à nouveau l'homme se révèle faible, et au vu du nouveau succès commercial que connut le film, la Fox n'était pas encore prête à mettre le point final.

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La fiche IMDb du film
Par Elias Fares - le 7 février 2017