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Critique de film
Le film

La Chute des feuilles

(Giorgobistve)

Partenariat

Analyse et critique

Après Avril, Iosseliani réalise La Fonte, un documentaire réalisé en 1964 sur son expérience en usine, salué à sa sortie par Georges Sadoul. Ce dernier insiste d’ailleurs sur l’accent mis, non pas sur les machines, mais sur les hommes qui y travaillent. Pas de glorification des gestes de l’ouvrier, mais un intérêt constant porté aux petits faits quotidiens. La genèse en quelque sorte de La Chute des feuilles, son premier long métrage.

Naum Kleiman, dans l’interview présenté en bonus du DVD, explique que le titre original fait allusion au mois d’octobre, le mois du vin. Mais le titre se double clairement d’une référence historique, mais également cinématographique. Iosseliani rend ainsi hommage à Dovjenko, l'un de ses maîtres qui fut d’ailleurs son professeur pendant ses années au V.G.I.K.. Naum Kleiman va plus loin encore, en précisant qu’en Géorgie, Octobre est le mois de Saint Georges, le saint patron du pays, à qui on ne peut mentir. Et effectivement, il y a un aspect religieux dans cette Chute des feuilles, le film s’ouvrant et se fermant sur la vue d’un monastère : on peut mentir au peuple, mais pas à Dieu. Car dans ce film, il est question d’honneur, de dignité, de résistance aux ordres ridicules et à la hiérarchie corrompue.

Le début du film nous plonge dans la vie d’un petit village où l’on suit avec précision les étapes de la fabrication du vin et dans un même mouvement sa consommation.. Scènes sans paroles, sans intrigue, tournées entièrement vers la description minutieuse et amoureuse de cette société vinicole à l’écart du temps. Cette attention portée aux gestes et aux méthodes, tranche avec l’opacité de la fabrication vinicole qui régnera plus tard. Pour l’heure, le travail semble serein, on crée et consomme et chante dans un même élan. Rupture, c’est l’arrivée des deux amis, Niko et Otar, qui quittent la campagne pour aller travailler en ville. La douceur et la langueur du vin disparaissent, laissant place au rythme effréné d’un monde moderne et efficace. Otar est prêt à prendre à bras le corps cette nouvelle vie. Il soigne son apparence, sermonne Niko pour ses chaussures mal cirées, sa tenue débraillée. Très vite les deux personnages sont typés, et très vite Iosseliani , par la voix de la mère d’Otar, marque sa position : « Pourquoi mets-tu cette chemise noire... j’ai honte de te voir sortir comme ça ! ». Et l’on sait depuis Avril ce que représente le noir dans l’univers du réalisateur... Le silence de la campagne a cédé le pas aux brouhahas continus des radios officielles. Le régime est omniprésent par d'incessantes interventions vantant les réussites extraordinaires des plans quinquennaux. Cette propagande se brisera lorsque le cinéaste aura montré avec ironie ce qui se cache derrière ces exploits, quand la quantité n’est pas un problème à obtenir tant il est simple d’obtenir 10 litres de vin en diluant un ballon...

Niko est naïf et pur. Il déclare tout de go à son employeur qu’il lui arrive de boire, de jouer, qu’il a juste eu passable à son diplôme vinicole, qu’il ne fait pas de sport. Otar, lui, s’empresse de déclarer qu’il n’a aucune de ces tares, et qu’il a eu une mention très bien ! Dès que Niko prend ses fonctions, les premiers conseils qui lui sont prodigués par ses supérieures, c’est qu’il faut savoir s’imposer aux ouvriers. « L’ouvrier, ben… c’est l’ouvrier. » Le peuple a été trahi par les élites, les petits chefs dénigrent leur travail et leurs mœurs. Niko, malgré son statut de diplômé, va faire des ouvriers ses amis. C’est de là qu’il vient, hors de question pour lui de renier par carriérisme ceux parmi lesquels son père travaillait. Il se fond dans cette petite société qui a transporté avec elle les enseignements et le mode de vie de la campagne. On y triche avec l’autorité, on se réserve des espaces de liberté et de détente, on donne discrètement du vin à de vieux paysans fauchés et surtout, le soir venu, on s’installe autour de bonnes tablées. En face, du côté des décideurs, toute l’activité de l’usine tourne autour du respect du plan. Les quantités improbables exigées doivent être respectées, vaille que vaille, il en va de l’honneur des décideurs de l’usine. Celle-ci est constamment envahie par des militaires, des scouts, des touristes en tous genres qui viennent visiter ce parangon de modernité, sous les commentaires lénifiants d’une usine qui se gargarise de toujours produire plus que ne le prévoyait le plan. La fierté est dans le nombre, pas dans la qualité.

L’opposition entre ces deux mondes, ces deux conceptions du travail, éclate lorsque les ouvriers se sentent trahis quand on leur demande de mettre une imbuvable piquette en bouteille. C’est un véritable affront qui leur est fait, un déni de leurs valeurs. Pour Iosseliani, que peut-il y a avoir de plus grave qu’un mauvais vin ! ! ! La critique du régime se fait véritablement acerbe à l’image de cette réplique assénée par un décideur à un Niko révolté : « Ce n’est pas un temps où on a des principes. » Iosseliani prend fait et cause pour Niko qui incarne l’honnêteté, le refus de la duperie, pour toutes ces personnes qui conservent des qualités humaines face à la corruption et au carriérisme. Il n’en faut pas plus pour que le film soit invisible jusqu’en 1968. Et la réalité de rejoindre la fiction, quand le bureau de censure voit dans le numéro 49, porté par le tonneau de vin tourné, une attaque envers le régime : on est alors dans les célébrations du 50ème anniversaire de la révolution.

Iosseliani a un don certain pour rendre sa mise en scène la plus discrète possible. Celle-ci se révèle d’une précision savante, mais jamais le cinéaste ne se gargarise de ses trouvailles, ne les mets crânement en avant. De même, c’est avec discrétion et légèreté qu’il glisse ses splendides idées, comme celle d’un mur qui se construit pierre par pierre sur le chemin de Niko et qui à la fin du métrage va lui cacher son aimée qu’il observait subrepticement chaque matin, vision chargée de promesses.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

La Période Géorgienne d'Otar Iosseliani

Par Olivier Bitoun - le 12 octobre 2005