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Critique de film
Le film

La Chute d'un corps

L'histoire

La chute d’un corps se déroule à Paris au début des années 1970. Le film a pour protagoniste Marthe (Marthe Keller), une jeune femme d’origine allemande mariée au français Alain (Daniel Ceccaldi). Lorsque s’ouvre le film, le couple a – comme l’on dit – tout pour être heureux. Jouissant d’une vie bourgeoisement confortable, se déroulant notamment dans un appartement cossu du centre de Paris, le couple semble filer ce qu’il est là encore convenu d’appeler le parfait amour. Du moins jusqu’au jour où Alain part en long voyage d’affaires à New York… Un soir, en proie à l’ennui et à la solitude Marthe se rend au cinéma. Elle est alors abordée par Serge (Jean-Michel Folon). Cédant finalement aux avances plus qu’insistantes du "dragueur", Marthe l’accueille dans l’appartement conjugal et passe la nuit avec lui. C’est au milieu de celle-ci qu’a lieu l’événement donnant son titre au film. Une jeune femme du nom de Carole (Dominique Guezennec) tombe sur le balcon de l’appartement de Marthe, depuis le logement de l’étage supérieur. Se présente alors Nansoit (Fernando Rey), le voisin du dessus. Faisant comprendre à Marthe qu’il sait qu’elle a trompé son époux, il exerce un chantage implicite contraignant la jeune Allemande à ne pas appeler la police et à le laisser s’occuper comme il l’entend de Carole blessée par sa chute. Il ne s’agit là que de la première étape de la relation dès lors nouée entre Marthe et Nansoit. C’est ce lien à la fois étrange et inquiétant entre la jeune femme esseulée et son gourou de voisin qui constituera la matière essentielle de La chute d’un corps

Analyse et critique


La chute d’un corps est le troisième long-métrage réalisé pour le cinéma par Michel Polac. Un nom qui n’est peut-être pas inconnu des lecteurs et lectrices de cette chronique (du moins celles et ceux ayant au moins connu les années 1980…) et que l’on n’associe a priori guère au Septième Art. Avant tout célèbre pour ses activités de journaliste, Michel Polac a à plus d’un titre marqué l’histoire française de la presse audiovisuelle en co-créant en 1955 la fameuse émission radiophonique Le Masque et la Plume, puis celle (en son temps tout aussi célèbre) de Droit de réponse pour TF1 en 1981. Devenu à ces titres une figure majeure du journalisme hexagonal, Michel Polac fut par ailleurs le réalisateur d’une dizaine de films pour la télévision et le cinéma, parmi lesquels l’on compte Un fils unique (1972) récompensé par le prix Georges Sadoul. S’y ajoute encore La chute d’un corps, une œuvre à la fois singulière et stimulante qui, si elle porte l’empreinte de la formation journalistique de son auteur, en révèle aussi l’indéniable talent cinématographique. Manifestement placé sous le signe du réalisme fantastique (1), un courant à la fois théorique et esthétique en plein essor au moment de la réalisation de La chute d’un corps, le film marie en effet de très convaincante manière une fiction frappée du sceau de l’étrange aux codes de l’investigation journalistique.


La chute d’un corps adopte ainsi la forme paradocumentaire d’une enquête sur l’ensemble des rouages du phénomène sectaire. Peu après que Carole ait chu sur la terrasse de son appartement, Marthe est en effet contactée par un reporter de France-Soir (interprété par Jacques Sternberg) afin qu’elle se fasse son informatrice à propos du mystérieux Nansoit. Ladite Carole se trouve être la fille d’un préfet, qui plus est portée disparue depuis des semaines et constituant à ce titre une riche matière à article pour le journaliste du quotidien vespéral. Inquiète à propos du sort de Carole, se sentant en outre coupable de l’avoir abandonnée à Nansoit (mais aussi confusément fascinée par ce dernier…), Marthe accepte la proposition du reporter. Se contentant d’abord d’espionner Nansoit à distance, la jeune femme entre bientôt directement en contact avec lui… ou, plutôt, c’est lui-même qui prend l’initiative de s’adresser à elle. L’homme a en effet aisément découvert qu’elle l’avait très artisanalement mis sur écoute tout en lisant avec aussi peu de discrétion le courrier qui lui est adressé. Si Marthe ne semble dès lors plus guère se préoccuper de fournir des informations à l’enquêteur de France-Soir, le film n’en perd pas pour autant son fil journalistique. Puisque c’est un regard empreint de vérisme que porte Michel Polac sur le basculement de Marthe dans l’emprise sectaire. Sans doute nourri par de précises recherches sur la question, le scénario fait franchir à sa protagoniste de la plus canonique des manières les principaux paliers de la manipulation mentale (2) ourdie à son encontre par le redoutable Nansoit.


L’on voit d’abord le prédateur psychique qu’est ce dernier repérer chez Marthe un état d’instabilité affective (on se rappellera qu’il la surprend au cœur de la nuit en flagrant délit d’adultère) faisant d’elle ce qu’il est convenu d’appeler une proie idéale. Une fois ceci décelé, Nansoit entame une entreprise perverse de séduction idéalement restituée par un Fernando Rey au sommet de son art de comédien. Dégageant un charme aristocratique nimbé d’une aura exotique (parfaitement francophone, le personnage n’en garde pas moins une pointe d’accent à l’origine indéterminée…), l’interprète fétiche de Luis Buñuel (3) circonscrit l’égarée Marthe à l’aide de propos certes sibyllins, mais dans lesquels elle croit deviner des réponses au confus malaise la taraudant. Jouant remarquablement de l’espace et du son, en en exploitant notamment les potentialités fantastiques, la mise en scène suit au plus près le crescendo de la prise de contrôle de la chancelante Allemande par son vénéneux voisin. L’appartement de Marthe semble d’abord comme sourdement parasité par Nansoit (4). Son plafond est ainsi souillé par une tache d’humidité résultant d’une fuite venue du logement du mage. De celui-là s’échappent encore les envahissants échos d’une musique sinistre et dissonante improvisée par Nansoit sur un orgue électronique disposé à l’exacte verticale du salon de Marthe. Ces intrusions immobilières successives laissent bientôt place à une conquête pure et simple de l’espace occupé par Marthe lorsqu’enfin elle redécore ou plutôt "dédécore" son appartement. Appliquant à la lettre l’une des sentences matoisement instillées par Nansoit selon laquelle l’abondance de biens matériels nuit au bien-être de l’individu, Marthe retire de son salon meubles et bibelots. On la voit alors s’allonger à même le sol de la pièce désolée en une pose confusément sensuelle, fixant longuement le plafond de l’autre côté duquel se tient celui qui est devenu son mentor, comme si elle s’offrait à lui…


Le vide absolu de la salle de séjour exprime encore à l’écran la table rase psychique résultant de la séduction délétère exercée par Nansoit. Mais c’est en un autre lieu que l’aliénation de Marthe connaîtra son achèvement, c’est-à-dire en une vaste demeure Art Nouveau abritant un certain « Institut pour le développement harmonieux de l’homme ». Situé dans ce que l’on imagine être une périphérie huppée de la capitale, l’endroit tient lieu de repaire à la secte dirigée par Nansoit. Suggérant au passage la délinquante propension du prétendu Institut à s’arroger l’argent de ses pensionnaires, la considérable demeure est le théâtre de pratiques de lavage de cerveau en bonne et due forme. Celles-ci sont l’objet de séquences d’autant plus impressionnantes que la limite entre fiction et documentaire y est désormais plus que ténue. Celle-ci ne tenant qu’à la présence de l’actrice qu’est Marthe Keller au milieu de femmes et d’hommes se livrant, entre autres pratiques décérébrantes, à une authentique « séance de psychothérapie de groupe » organisée par le lui-même réel « institut de dynamique émotionnelle », ainsi qu’il est inscrit dans le générique final. Devant les yeux de la comédienne trahissant une gêne croissante (feinte ? véritable ?), se déroule un exercice à prétention thérapeutique d’une saisissante brutalité.


Sous l’autoritaire houlette d’un homme que l’on suppose psychologue, mais dont la chemise détrempée de sueur lui donne plutôt des allures de bateleur évangéliste, les unes et les autres en viennent d’abord à dévoiler de très intimes souffrances, jusque-là profondément refoulées. Une fois que cette confession publique leur a été arrachée, s’ensuit une extraordinaire explosion émotionnelle marquée par force pleurs et cris. Ces derniers constituent bientôt l’unique bande-son d’une séquence de plus en plus malaisante, jusqu’à tutoyer les limites du tolérable. Ces dernières sont même franchies pour le personnage de Marthe que l’on voit quitter la séance avant son terme. Elle est en effet incapable de supporter plus avant ce qui sous la caméra de Michel Polac s’apparente à une forme non pas de soin mais de torture. Cette soudaine mise à distance spatiale de la part de Marthe semble alors augurer de sa prise de conscience quant à la spirale aliénante dans laquelle l’a entraînée Nansoit. [Attention, spoiler !] Mais ainsi que le révèle l’amorce de l’ultime séquence du film, montrant Marthe baiser en un geste de soumission pseudopontificale les mains de Nansoit venu lui faire ses adieux après avoir été expulsé de France, l’emprise de la secte demeure. Car, plus vif que jamais, persiste le malaise accablant la jeune femme et dont le gourou (ou un autre ?) continuera sans doute à tirer profit pour la conserver sous sa coupe. [Fin du spoiler.]


Quant aux origines de l’angoisse fragilisant Marthe et la constituant en victime idéale de la prédation sectaire, La chute d’un corps en dessine un convaincant faisceau de possibilités, teintant là encore son regard journalistique d’une touche de troublante étrangeté. Certainement inspiré en cela par le cinéma de Luis Buñuel, et notamment par son Charme discret de la bourgeoisie (5) (1972), Michel Polac dessine avec le personnage de Marthe une figure de névrosée sociale, aussi bien accablée par la domination masculine que par le conformisme matérialiste de son milieu. Ces pesanteurs étant d’autant plus marquées que la jeune Allemande se sent en France telle une éternelle étrangère. À propos du viriarcat, le film dépeint par une très évocatrice série de scènes de la vie conjugale (ou pas…) sa protagoniste en femme-objet. Tenant lieu pour son époux de poupée domestique et érotique (le seul présent qu’il lui rapporte de son voyage d’affaires est une nuisette), Marthe ne se révèle pas plus sujet lors de son aventure adultérine. Car c’est à l’issue d’un incontestable processus de harcèlement (allant de la main dite "baladeuse" à l’intrusion domiciliaire en passant par une poursuite en voiture) que la jeune femme cède à un homme tenant en réalité plus de l’agresseur sexuel (6) que d’un charmant séducteur. Pareille incapacité à dire non au désir masculin révèle chez Marthe une inclination à la servitude volontaire la rendant bien évidemment vulnérable au danger sectaire.


Ce dernier la menace d’autant plus que La chute d’un corps campe par des scènes d’une critique acuité une "bonne" société ayant pour unique finalité le consumérisme et pour seules relations celles de l’entre-soi bourgeois. Or, l’environnement et l’horizon ainsi dessinés génère chez Marthe une frustration profonde. Car c’est à tout autre chose qu’aspire la jeune femme comme le souligne l’ultime enchaînement d’images du film. L’on passe en effet de la vision de Marthe prosternée devant Nansoit à celle d’un ciel constellé d’étoiles, révélant ainsi une aspiration de la jeune femme à un au-delà à la fois spirituel et cosmique que la très prosaïque France des Trente Glorieuses n’était pas à même de satisfaire… et à laquelle la société actuelle peine toujours à répondre, puisque le phénomène sectaire et ses surgeons politico-religieux demeurent d’une inquiétante vivacité. Ainsi désormais cinquantenaire, La chute d’un corps demeure d’une actualité d’autant plus vive que le regard cinématographique s’y fait aussi précis que troublant…

(1) Un patronage que confirme à n’en pas douter la présence parmi la distribution de l’écrivain Jacques Sternberg, collaborateur régulier de Planète, une revue tenant lieu d’organe au courant du réalisme fantastique.
(2) Et que l’on retrouvera notamment et scientifiquement évoqué ici par le psychologue Jean-Claude Maes.
(3) Les plus attentifs et attentives ne manqueront certainement pas de noter la présence du réalisateur de Cet obscur objet du désir en figurant de luxe dans l’une des séquences de La chute d’un corps
(4) Ou peut-être même hanté comme le sont les intérieurs non seulement paranoïaques mais encore empreints de fantastique de Répulsion (1965) et de Rosemary's baby (1968) dont on devine l’influence sur la réalisation de La chute d’un corps.
(5) Un film au générique duquel figure (s’il était besoin de le rappeler…) Fernando Rey mais aussi Jean-Claude Carrière, en tant que co-scénariste, que Michel Polac fait fugitivement apparaître dans une scène de La chute d’un corps aux côtés de Luis Buñuel...
(6) 
Détail ironique : le rôle de ce personnage est tenu par le dessinateur Jean-Michel Folon. Celles et ceux ayant (là encore) au moins connu les années 1980 se souviendront qu’il fut en son temps l’incarnation artistique d’un humanisme poétique a priori fort éloigné de la déplaisante figure que lui fait incarner Michel Polac…

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 8 juin 2023