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Critique de film
Le film

L'Homme de Bornéo

(The Spiral Road)

Partenariat

L'histoire

En 1936, le jeune docteur Anton Drager arrive aux Indes néerlandaises. C'est à Batavia qu'il s'installe et devient l'assistant du docteur Brits Jansen, le spécialiste mondial de la lèpre. Els, la ravissante fiancée d'Anton, décide de rejoindre l'élu de son cœur et tous deux décident d'unir leurs destins. N'acceptant pas de voir son assistant s'intéresser à autre chose qu'à son travail, le docteur Jansen renvoie Anton. Scandalisée, Els intervient et obtient que Jansen garde Anton comme collaborateur.


Analyse et critique

L’Homme de Bornéo est la première superproduction de studio de Robert Mulligan où il retrouve Rock Hudson qu’il avait déjà dirigé dans la comédie Le Rendez-vous de septembre (1961). Il s’agit vraiment d’un véhicule pour la star, où l’on ne retrouve que très sporadiquement les thématiques du réalisateur, mais le film n’en reste pas moins plutôt intéressant. C’est plutôt dans la filmographie même de Rock Hudson que l’on peut trouver une continuité avec le sujet du film. Fort de son allure élancée et imposante de mâle alpha américain, ainsi que de son charme de gendre idéal, Rock Hudson a souvent joué des personnages dont le charisme fut mis à mal par un passé/expérience traumatique et qui passe le film à le surmonter à travers une quête initiatique et/ou spirituelle. C’est typiquement l’approche du Secret magnifique (1954) de Douglas Sirk, des Ailes de l’espérance (1957) du même Sirk et, sur un registre plus léger, c’est également le cas entre autres du Sport favori de l’homme (1964) ou du Rendez-vous de septembre.



Il incarne ici Anton Drager, un médecin arrogant venu exercer dans les Indes néerlandaises. Nul sacerdoce mais plutôt une ambition démesurée guide Drager qui souhaite apprendre auprès de Brits Jansen (Burl Ives), un médecin de brousse spécialiste de la lèpre dont il veut soutirer les secrets et en faire sa fortune lors de son retour à la vie civile. Robert Mulligan offre ce qu’il faut de dépaysement, d’exotisme et de pittoresque dans les environnements traversés et les personnalités croisées, dont l’exubérant mais attachant Jansen. Seulement, la photo de Russell Harlan et sa colorimétrie frappante, le score dissonant de Jerry Goldsmith - qui annonce celui de La Planète des singes (1968) - et le jeu tourmenté de Rock Hudson confèrent un ton assez différent à L'Homme de Bornéo du film d’aventure attendu.


L’égoïsme de Drager ne relève pas du seul arrivisme froid mais semble venir d’un mal plus profond. Les rencontres avec des protagonistes ayant perdu pied dans ces contrées sauvages semblent laisser entendre que l’indifférence aux autres et à des forces supérieures, possible dans un milieu urbain, ne s’applique pas si l’on veut survivre en harmonie avec la jungle. Drager, cynique et calculateur, rejette toutes ces valeurs et en particulier la religion, ses objectifs individualistes n’autorisant aucune dépendance terrestre ou spirituelle. C'est un sujet passionnant et qui fonctionne particulièrement bien dans la longue première partie où Drager fait son apprentissage auprès de Jansen. Hudson est excellent en laissant entrevoir un facette quasi maladive dans son égoïsme, rejetant tous les discours bienveillants ou les tableaux poignants (la femme du missionnaire malade et atteinte de la lèpre) qui se présentent à lui. L’explication tardive de cette personnalité clivante viendra d’un traumatisme d’enfance (et rejoint là pour le coup les thèmes de Mulligan) au cours duquel il s’est confronté à l’hypocrisie de ces discours.


Le personnage va donc devoir vivre une expérience qui mettra à l’épreuve son équilibre mental et sa santé pour s’ouvrir au monde. C’est toute la force d’une dernière demi-heure intense mais dont la tonalité hallucinée semble un peu détachée du reste d’un film, bien trop long. On convoque une sorte de mystique vaudoue et un antagoniste jamais évoqué précédemment comme pour amener de manière artificielle et forcée l’épiphanie de Drager. Il n’en reste pas moins que cet épilogue poisseux et cauchemardesque est d’une force rare, avec un Hudson hirsute basculant dans la folie et la dégradation physique. L’ombre de Joseph Conrad plane sur le film qui anticipe Apocalypse Now (1979) et sa relecture d'Au cœur des ténèbres ou son plus contemporain Lord Jim (1964) de Richard Brooks, mais sans aller totalement au bout de sa noirceur. L'Homme de Bornéo n'est pas un film sans défauts donc mais il se montre réellement digne d’intérêt et offre l'une des prestations les plus impressionnantes de Rock Hudson.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 22 avril 2021