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Critique de film
Le film

L'Enfer des tropiques

(Fire Down Below)

Partenariat

L'histoire

Felix Bower et Tony Finn, qui vivent de petits trafics au large des Caraïbes grâce à leur modeste bateau, acceptent la mission de transporter Irena, une mystérieuse clandestine, jusqu’à l’île de Santa Nada. Ils tombent tous les deux sous le charme de leur passagère et leurs rapports se détériorent.

Analyse et critique

L’Enfer des tropiques n’est pas tout à fait un film de Robert Parrish, du moins pas dans la version qui nous est aujourd’hui connue. Dans leur 50 ans de cinéma américain, Tavernier et Coursodon nous précisent que le film a été remonté par les producteurs contre la volonté de Robert Parrish et du scénariste du film, Irwin Shaw. Les deux auteurs nous rappellent que ce n’est pas le seul cas où Parrish a vu son film être repris par les producteurs, ce qui décrit assez bien les tentatives de mise en scène singulières du réalisateur dans un système hollywoodien encore largement sous la domination des studios. Robert Parrish fait ainsi partie, par exemple, de ces réalisateurs qui ont cherché à introduire un certain relâchement dans des genres souvent caractérisés par la tension ou l’action (policier, western...). De fait, L’Enfer des tropiques contient de nombreux, voire d’interminables relâchements, mais qui s’apparentent ici davantage à des longueurs plutôt que des lenteurs. C’est un film étrange, bancal, surprenant maladroitement le spectateur, qui navigue jusqu’au bout entre scènes captivantes et moments très faibles.


L’ouverture du film, particulièrement insignifiante, annonce d’ailleurs tristement la couleur : Robert Mitchum et Jack Lemmon jouent chacun leur partition dans une scène qui remplit très consciencieusement sa mission de « présentation des personnages », et introduisent un film qui se réduit souvent au seul plaisir de voir la réunion de ces deux personnalités aux charismes très différents. En refusant la construction en flash-back prévue par Shaw et Parrish (où les scènes de Jack Lemmon coincé dans le bateau devaient constituer le récit premier), les producteurs proposent d’assister passivement à cette histoire désincarnée. Ils ont ainsi accouché d’un film qu’on peut diviser en deux parties distinctes : la première installe la relation entre les trois personnages tandis que la seconde se concentre sur Tony, prisonnier du bateau. Or les deux parties posent globalement problème. Les enjeux narratifs de la première n’apparaissent qu’assez tardivement tandis que le récit de la deuxième est démesurément long.


Il faut tout d’abord souligner que le rapport entre les deux personnages masculins déçoit largement, surtout au regard de ce formidable choix de casting ; rien, ou si peu, ne vient donner de profondeur à leur relation dans la première partie du film. L'Enfer des tropiques s’attarde plutôt sur des considérations exotiques qu'Albert R. Broccoli, l’un des producteurs du film, développera sans retenue dans la série des James Bond, dont il deviendra l’un des producteurs principaux : nous assistons ainsi à une interminable danse de limbo, à des plans de carte postale sur une mer turquoise et des îles au sable fin et aux gigantesques palmiers, etc. Le rapport entre Felix et Tony n’étant pas établi, la tension qui surgit très rapidement entre eux à cause de la présence d’Irena sur leur bateau se réduit à une jalousie très banale qui n’a pas grand intérêt. La bagarre entre les deux personnages, sous les yeux impuissants d’une Rita Hayworth qui ne sait pas où se mettre, est ainsi dépourvue de toute intensité dramatique, ne pouvant soutenir la comparaison avec les luttes entre « amis » mises en scène par Howard Hawks.


Il faut ainsi passer cette première demi-heure poussive pour aborder la partie la plus intéressante du film. L’échange entre Felix et Irena, au bal du carnaval, et tout ce qui suit, révèle enfin toute la complexité des personnages et développe leurs rapports ambigus. Les dialogues sont brillants, la mise en scène est au cordeau et les trois acteurs principaux donnent pleinement chair à leur personnage. La scène du bal, où Parrish parvient à saisir la naissance d’un sentiment amoureux, celui de Felix pour Irena, est remarquable : d’abord amusé par la situation ridicule dans laquelle se trouve Irena au début de la scène (emportée par une foule dont elle n’arrive pas à s’échapper, emmêlée dans des serpentins), il termine fasciné devant la prestation de celle-ci ; le jeu tout en nuance de Mitchum permet d’esquisser les contours d’un changement de rapport entre son personnage et celui de Rita Hayworth plutôt que de le souligner grossièrement. Entre ce début et cette fin de scène se déroule une conversation dont la rudesse évoque notamment les grands dialogues de Jules Furthman pour Seuls les anges ont des ailes. Les mots extrêmement durs de Felix envers Irena semblent réduire celle-ci au silence, jusqu’à ce que sa danse vienne apporter une réponse cinglante au personnage masculin. Rita Hayworth livre une performance exceptionnelle, passant d’une expressivité tout en retenue lorsqu’elle écoute Felix à une dépense intensive lorsqu’elle réalise sa prestation. Cette tension se poursuit quelques minutes plus loin, lorsque Felix retrouve Irena dans sa cabine et qu’ils échangent un premier baiser éloigné des standards hollywoodiens ; la femme ne se donne pas, attendant « qu’on [la] touche avec gentillesse. » Piqué au vif, Felix refait une tentative avant d’abandonner : « Je suis fier, je ne fais pas l’amour à une morte » lui dira-t-il en la quittant.


Tony prend alors la première place dans le film, en faisant d’abord le choix d’accompagner Irena après l’avoir déposée sur l’île de Santa Nada. Là encore, des dialogues particulièrement bien écrits et la mise en scène soignée de Parrish permettent de donner une réelle complexité à la relation entre Tony et Irena, dont le spectateur n’arrive pas à cerner les véritables sentiments. Cette partie vraiment intéressante du film se termine après les adieux de Tony à Irena, joliment filmés, et sa fuite après l’incident avec les gardes-côte. Toute la deuxième partie du film se concentre alors sur la menace qui pèse sur Tony et fait du sur-place avec son personnage : le pauvre Jack Lemmon est contraint de voir s’accumuler les bouteilles de bière devant lui, de défendre en deux ou trois scènes l’intégrité de son corps pendant que les discussions sur l’avenir du bateau en proie aux flammes n’en finissent pas. Nous ne nous appesantirons pas davantage sur ce long moment d’ennui et d’embarras et soulignerons plutôt la vigueur retrouvée du film dès que Felix rejoint Tony dans le bateau, et jusqu’à la dernière scène, qui conclut joliment ce film dont la réussite reste à l’état de promesse.


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La fiche IMDb du film
Par Benoit Rivière - le 7 novembre 2019