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Critique de film
Le film

L’Effroyable secret du docteur Hichcock

(L'Orribile segreto del Dr. Hichcock)

Partenariat

L'histoire

Londres, 1885. Le Docteur Hichcock, brillant chirurgien à l’University College Hospital, quitte la capitale britannique après le décès brutal de sa jeune et belle épouse. Il n’y revient que douze ans plus tard, en compagnie de sa nouvelle épouse, Cynthia. Elle aussi, belle et jeune… Le couple s’installe dans la vaste demeure que possède le Docteur Hichcock aux alentours de Londres. Mais, dès la première nuit, Cynthia devient la proie de phénomènes aussi étranges qu’angoissants… Quel est donc le secret du docteur Hichcock ?

Analyse et critique

Étranges contrées cinématographiques que celles dans lesquelles L’Effroyable secret du docteur Hichcock (1962) entraîne le spectateur ! Reprenant les recettes esthétiques et scénaristiques qu’il avait testées avec succès en réalisant Les Vampires (1) (1956), Riccardo Freda confronte de nouveau son spectateur à un univers filmique dont la singularité formelle constitue l’impressionnant écrin d’un récit explorant quelques-uns des recoins les plus sombres de la psyché (in)humaine…

C’est en effet un monde d’une radicale irréalité que la mise en scène de Riccardo Freda déploie à l’écran. La composition de cet espace proprement anormal s’appuie, en grande partie, sur le travail de la lumière. Ainsi, le cinéaste aime souvent à éclairer ses scènes d’une lumière ostensiblement colorée, drapant alors ses personnages comme les lieux où ils évoluent dans de vifs à-plats : les uns rouge-sang, les autres bleu-nuit. À moins que cette monochromie ne soit inhérente au décor lui-même. Dans pareil cas, Riccardo Freda fait alors le choix d’un éclairage très cru, mettant spectaculairement en valeur la couleur dominante de l’espace qu’il filme. L’artificialité picturale ainsi conférée à L’Effroyable secret du docteur Hichcock fait, bien entendu, écho à l’esthétique alors en vogue du Pop-Art. Elle annonce, en outre, les expérimentations chromatiques qui constitueront l’une des caractéristiques essentielles du giallo. Et lorsque dans L’Effroyable Secret du docteur Hichcock la lumière se fait rare, tandis par exemple qu’un personnage chemine dans une obscurité seulement percée par la flamme d’une chandelle, ce sont dès lors de saisissantes ombres portées qui se dessinent sur les murs. À moins que celles-ci ne soient fugitivement esquissées par les violents éclairs d’un orage déchirant la nuit de L’Effroyable secret du docteur Hichcock.

Derrière ces nappes d’ombre peut se dissimuler une porte escamotée qui, lorsqu’on vient à la découvrir, donne accès à un passage secret s’enfonçant dans les entrailles du castel formant le principal lieu de cet Effroyable secret du docteur Hichcock. À l’étrangeté de la lumière Riccardo Freda combine en effet celle d’une topographie pareillement troublante. Cette dernière voit coexister les luxueuses pièces au confort tout victorien du manoir du docteur Hichcock, ou bien encore la rutilante modernité de l’hôpital où il officie, avec l’archaïsme d’un caveau aux murs ornés de bas-reliefs macabres, à demi dissimulés par des lambeaux de tapisseries arachnéennes. Aux crânes sculptés sur les parois de ce temple de la mort répondent des ossements, réels, émergeant de cercueils rongés par les années. Et entre lesquels évolue la spectrale silhouette d’une femme - morte ? vivante ? morte-vivante ? - dont le visage se dissimule sous un voile décati, peut-être un reste de linceul…

C’est donc dans ce décor authentiquement gothique (2) qu’errent les personnages de L’Effroyable secret du docteur Hichcock. Des uns, la caméra de Riccardo Freda capte la terreur. Notamment celle de l’héroïne, Cynthia, à qui la mythique Barbra Steele prête ses yeux démesurés et ses puissantes cordes vocales (3), outils idéaux lorsqu’il s’agit d’exprimer de manière visuelle et sonore la peur la plus pure. Le cinéaste multiplie ainsi les gros plans sur le visage de sa comédienne, iconisant ainsi ses traits altérés par l’effroi provoqué par la découverte soudaine d’un crâne dans sa couche… ou lorsqu’elle vient, enfin, à percer L’Effroyable secret du docteur Hichcock ! Car si certains des protagonistes du film n’éprouvent que panique dans cette univers gothique où les précipite le cinéaste, d’autres de ses personnages y évoluent au contraire avec une aisance certaine, en retirant même une extraordinaire jouissance.

Tel est, ainsi que l’annonce sans ambages le titre du film lui-même, le cas du docteur Hichcock (Robert Flemyng). Mais soucieux de ne pas gâcher le plaisir (coupable) de la découverte dudit secret par ceux encore ignorants de cette œuvre, on se gardera de dévoiler plus avant la part (très) obscure dissimulée par ce brillant chirurgien. Contentons-nous de dire que, bien que tenu par ses pairs pour un génie scientifique et considéré par ses patients comme un bienfaiteur de l’humanité, le docteur Hichcock recèle en réalité un psychisme troublé. Pour le moins… Trouble à propos duquel le titre donné à son long-métrage par Riccardo Freda livre, là encore, au spectateur attentif un indice de taille. Le nom même du "héros" fait bien entendu référence - à une lettre près… - à celui (4) qui a réalisé deux années auparavant Psychose, film dans lequel le cinéaste britannique franchissait un seuil spectaculaire dans son exploration obsessionnelle des rapports parfois singuliers entretenus par Eros et Thanatos. Or ce sont ces mêmes pulsions qui sont à l’origine du dérangement dont le docteur Hichcock est le siège. Et dont l’état ne s’améliorera guère au fil du film, faisant bientôt basculer le médecin dans la folie : celle-ci se dévoilant à l’occasion d’un climax horrifique mêlant le sang et le feu, le sexe et la mort… et durant lequel Barbara Steele aura tout loisir d’écarquiller ses yeux incroyables et de gonfler sa volumineuse cage thoracique pour laisser s’en échapper un hurlement, peut-être, final.

Mais là encore n’en disons pas plus. Et conservons ainsi presque intacte la jouissance, matinée de frisson, que procurera leur surprenante rencontre avec l’effroyable docteur Hichcock à ceux n’ayant pas encore "consulté" cet inhabituel praticien…

(1) Rappelons que Les Vampires, réalisé pour l’essentiel par Riccardo Freda, fut terminé par Mario Bava - son directeur de la photographie - ainsi que l’explique Jean-Pierre Dionnet dans le bonus qui accompagne ce film dans l’édition qu’en avait faite Carlotta en 2009.
(2) On aura bien entendu reconnu là quelques-uns des attributs caractéristiques de ce qu’il est convenu d’appeler le roman gothique. L’anthologie Romans terrifiants publiée dans la collection « Bouquins » constitue une excellente introduction à ce sombre versant de la littérature, réunissant quelques fleurons du genre comme L’Italien ou le confessionnal des pénitents noirs d’Ann Radcliffe ou Le Moine de Matthew Gregory Lewis.
(3) Sur ce point, les puristes pourront peut-être objecter que ce n’est pas la voix de la britannique Barbara Steele que l’on entend dans la version originale italienne… Certes. Mais peut-être nous concéderont-ils que la comédienne, à la bouche charnue et à la poitrine conséquente, simule remarquablement le cri ? Capacité qui, aux dires d’autres puristes, suffit à faire d’elle la plus grande des Scream Queens de l’histoire du cinéma d’épouvante…
(4) Le film est littéralement hanté par la présence d’Alfred Hitchcock, ainsi que le rappelle Gerard Lenne dans le bonus proposé par Artus Films. Le scénario d’Ernesto Gastaldi est un évident décalque de celui de Rebecca (1940), à tel point que L’Effroyable secret du docteur Hichcock prend in fine des allures de remake déviant du classique d’Alfred Hitchcock ! Le film multiplie, en outre, des références évidentes à des scènes-clefs de Soupçons (1941) ou des Amants du Capricorne (1949) que les hitchcockiens avertis auront certainement plaisir à reconnaître...

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 26 juin 2012