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La publication en janvier 2010 de L’Étrange vice de Mme Wardh et de Toutes les couleurs du vice, tous deux réalisés par Sergio Martino, porte à dix le nombre des titres de la collection GIALLO initiée par Néo Publishing en 2006. Ce dernier n’est certes pas le seul éditeur français à s’être intéressé à ce sous-genre aussi singulier que fascinant du cinéma criminel transalpin. Opening, Wild Side ou bien encore Carlotta ont ainsi inscrit à leur catalogue des gialli comme ceux de Mario Bava (La Fille qui en savait trop, La Baie sanglante) ou de Dario Argento (Les Frissons de l'angoisse). Mais Neo Publishing, fort d’une ligne éditoriale consistant à mettre à la disposition d’un large public des œuvres du cinéma-bis italien jusque-là peu accessibles, est le seul à présenter en France une palette aussi conséquente de gialli. On ne peut donc que saluer l’initiative de l’éditeur à la tête de mort. Et inviter tous ceux que le giallo passionne, ou même simplement intrigue, à s’embarquer dans l’aventure filmique que constitue le visionnage des dix titres de la collection. Cette dernière offre en effet l’occasion de dresser un véritable portrait du genre car elle met parfaitement en évidence ses caractéristiques fondamentales, tant thématiques que formelles. Film après film, s’élabore ainsi la liste des ingrédients composant la recette de ce cocktail cinématographique - toujours corsé, parfois explosif - qu’est le giallo.

Les dix gialli proposés par Neo Publishing partagent d’abord un même type de cadre scénaristique : celui éminemment classique de l’énigme criminelle. L’essentiel d’entre eux narre les agissements d’un tueur en série dont le mystère de l’identité est soigneusement préservé grâce à des choix de mise en scène se répétant de film en film. La réalisation s’efforce, autant que faire se peut, de ne jamais montrer l’assassin. D’où le recours fréquent à une caméra subjective adoptant le point de vue du tueur lors des séquences de meurtres. Pareille option, hormis le maintien de l’anonymat du criminel, est en outre susceptible de créer un trouble chez le spectateur, de la sorte contraint de confondre son regard avec celui de l’assassin. Quand la mise en scène prend le parti de faire apparaître ce dernier dans le cadre, son visage demeure systématiquement caché ; soit en jouant sur le hors-champ, soit en l’occultant grâce à l’éclairage. Le travail sur celui-ci, jouant volontiers du contre-jour, permet aussi de maintenir l’incertitude quant au corps du criminel en le réduisant à l’état d’une sombre silhouette. Enfin, lorsque la réalisation se décide à photographier un peu plus précisément le tueur, celle-ci se limite le plus souvent à des gros plans canoniques de ses mains gantées de cuir noir. Et quand très exceptionnellement, comme dans Toutes les couleurs du vice, le visage du tueur est dévoilé d’emblée, le caractère apparemment incompréhensible de ses motivations en fait une figure homicide aussi radicalement mystérieuse que celles dépeintes dans les autres films de la collection. Quant à L'Homme sans mémoire, a priori une exception dans l’univers du giallo puisqu’il ne fait pas appel à la figure tueur en série, il joue lui aussi la carte scénaristique de l’énigme criminelle. Comme le suggère le titre, l’intrigue du film consiste en effet en l’enquête menée par Edward (Luc Merenda), frappé d’amnésie, pour découvrir sa véritable identité. Celle-ci ne tardera pas à révéler un passé de truand et une possible participation à des meurtres...

Un giallo est donc d’abord un mystère policier, dont la solution n’est dévoilée que durant les toutes dernières minutes du film. Parfois à l’occasion d’une séquence semblant droit sortie d’un roman d’Agatha Christie à l’instar de Folie meurtrière. On y voit l’inspecteur Luca (George Hilton, acteur récurrent du genre) réunir dans une même pièce tous les suspects et, après avoir exposé ses conclusions, confondre ainsi le meurtrier. Et l’on trouvera, sans doute, la confirmation de cette filiation entre le giallo et le classique roman à énigme britannique - ou whodunit - dans l’inscription de certains des films édités par Neo Publishing dans un cadre spatial anglais. Mais... Qu'avez-fait à Solange ? et Toutes les couleurs du vice se déroulent entièrement à Londres et dans ses alentours. Quant à La Queue du scorpion et L'Homme sans mémoire, ils débutent l’un et l’autre dans la capitale du Royaume-Uni avant de transporter leur action en Méditerranée. Le premier en Grèce, le second en Italie.

Empruntant ses trames narratives au versant le plus traditionnel de la fiction criminelle, le giallo entreprend cependant une relecture résolument moderne de celles-ci par le traitement visuel qu’il leur applique. Celui-ci consiste en effet à montrer de manière explicite ce qui n’était que sous-entendu dans l’univers feutré du whodunit : la violence et le sexe. C’est en usant d’une imagerie au moins sanglante, voire franchement gore, que la plupart de ces gialli donnent à voir l’acte homicide. L’arme blanche y constitue l’outil de mise à mort le plus fréquent, tels le poignard dans Mais... Qu'avez-fait à Solange ? et le rasoir dans L’Étrange vice de Mme Wardh. Pareil choix permet aux gialli de multiplier les plans de corps entaillés et percés, de visages balafrés et de gorges tranchées. Quelques-uns de ces gialli ne se contentent cependant pas de faire appel aux productions de la seule coutellerie pour amener leurs personnages de vie à trépas. D’autres, déployant une imagination particulièrement fournie en la matière, font intervenir une tronçonneuse (L'Homme sans mémoire, connu aussi en France sous le titre La Trancheuse infernale…), une perceuse (Le Tueur à l'orchidée), une scie circulaire et même les mâchoires d’un bulldozer (le bien nommé Folie meurtrière…). Là encore, les mutilations infligées aux corps des victimes sont méticuleusement reconstituées à l’aide d’effets spéciaux certes d’un autre âge - en ces temps "d’avant-numérique", les prothèses en caoutchouc régnaient en maître - mais dont certains demeurent d’une efficacité certaine. Et tous ces gialli font pareillement usage de flots fournis d’hémoglobine.

Montrant frontalement la violence, le giallo se fait presque aussi cru lorsqu’il s’agit d’évoquer la sexualité. Chacun de ces titres recèle d’abord son lot de séquences montrant des corps dénudés et fortement érotisés, avec une prédilection marquée pour les scènes de douches… Et le plus souvent féminins. Comme celui d’Edwige Fenech, icône sensuelle du cinéma de genre transalpin des années 70, dans L’Étrange vice de Mme Wardh, Toutes les couleurs du vice et Nue pour l'assassin (au titre programmatique…). Tel, encore, celui d’Anita Strindberg, autre figure fantasmatique des films-bis italiens d’alors, dans La Queue du scorpion et L'Homme sans mémoire. Ou bien, enfin, celui de Barbara Bach, la future James Bond girl de L’Espion qui m'aimait dans Je suis vivant ! Moins systématiquement exposées, les plastiques des personnages masculins sont cependant parfois mises à nu lors des scènes de sexe. Il en va ainsi fréquemment de celle de George Hilton, notamment partenaire d’Edwige Fenech. Tel est aussi le cas de Fabio Testi avec Mais... Qu'avez-fait à Solange ? ou de Nino Castelnuovo (sans doute plus connu en France pour avoir tenu le principal rôle masculin des Parapluies de Cherbourg) dans Nue pour l'assassin. Ces moments dépeignant les ébats des personnages sont tout aussi chargés d’érotisme que les séquences dénudées. Les gialli mettant en vedette Edwige Fenech, poussant assez loin l’exhibition de l’acte sexuel, prennent même par moments des allures de porno soft.

Occupant donc une place majeure dans le cahier des charges visuel du giallo, la sexualité y joue un rôle tout aussi important dans le domaine scénaristique. C’est en effet une libido pour le moins perturbée que l’on retrouve fréquemment à l’origine des crimes mis en scène dans les gialli. Parmi ces derniers, Mais... Qu'avez-fait à Solange ? et Spasmo présentent sans doute les séquences les plus mémorables en la matière. Dans le premier, l’insaisissable assassin exécute de malheureuses jeunes filles selon un modus operandi révélant un rapport rien moins que déviant à la sexualité : il poignarde celles-ci dans le vagin, réussissant du même coup à commettre en même temps un viol et un homicide. Et si Spasmo ne va pas aussi loin dans l’horreur, l’éros torturé du tueur y est tout de même prétexte à des images non dénuées de trouble. L’énigmatique psychopathe s’y livre en effet à de singulières mises en scène dans lesquelles il inflige à des poupées gonflables - objets sexuels s’il en est - des supplices divers (pendaison, éventrement, etc.). On pourrait encore évoquer le sadomasochisme hardcore de L’Étrange vice de Mme Wardh. Et pour clore - provisoirement - ce catalogue des perversions montrées par les gialli de Neo Publishing, on ne manquera pas de citer les orgies sanglantes organisées par des sectes sataniques dans Toutes les couleurs du vice et Je suis vivant !

Violence extrême le plus souvent empreinte de sadisme, sexualité présentée sous son jour le plus malsain : voilà qui pourrait a priori faire du giallo un univers cinématographique rien moins que sordide et, à terme, difficilement supportable. Or ce n’est finalement nullement le cas. Et ce grâce aux caractéristiques formelles du genre. Fondamentalement déréalisants, les partis-pris esthétiques du giallo génèrent un effet de distanciation entre l’horreur qu’ils montrent et le spectateur qu’ils y confrontent. Angles de caméra inhabituels donnant lieu à des plans décadrés, zooms violents combinés à des contre-plongées volontiers déformantes : voici quelques-uns des éléments de la grammaire visuelle dont use systématiquement le genre. D’emblée baroque, la mise en images capte qui plus est des décors eux aussi profondément étranges. Ce peuvent être de luxueuses demeures anciennes dont les pièces sombres, à l’enchaînement labyrinthique, font immanquablement écho au fantastique gothique ; comme dans Mais... Qu'avez-fait à Solange ? et La Queue du scorpion. Le sentiment de bizarrerie peut être aussi provoqué chez le spectateur en utilisant des intérieurs d’une modernité radicale qui ne sont pas sans évoquer les avant-gardes artistiques de l’époque. Tel est notamment le cas dans Le Tueur à l'orchidée ou bien encore dans Nue pour l'assassin. Et lorsque la caméra se porte à l’extérieur, le paysage visuel offert au spectateur est tout aussi empreint d’étrangeté : jardins déserts et crépusculaires de Schönbrunn dans L’Étrange vice de Mme Wardh, rues désertées de leurs habitants de Londres (Toutes les couleurs du vice) ou de Prague (Je suis vivant !) et dont l’atmosphère rappelle celle des peintures de De Chirico. Les bandes originales, composées par Ennio Morricone mais aussi Riz Ortolani ou Bruno Nicolai, achèvent de conférer une dimension baroque au spectacle ainsi composé par le giallo. Et c’est dans un monde onirique, ou plutôt cauchemardesque, que le spectateur se retrouve de la sorte plongé...

Du mystère, de la violence, du sexe et une esthétique de l’insolite : tels sont, in fine, les ingrédients présidant à l’élaboration de tout bon giallo. Mais si l’un de ces constituants vient à être surdosé, le résultat peut s’avérer indigeste. Tel est le cas de Nue pour l'assassin et de L'Homme sans mémoire. Le premier, insistant excessivement sur la dimension érotique du genre, multiplie des séquences de sexe où le grivois le dispute au vulgaire. Et l’on a finalement plus la sensation d’être face à l’une de ces sexy comedies que le public italien affectionnait alors que face à un giallo. L'Homme sans mémoire - ce que suggère clairement le titre - insiste quant à lui sur l’énigme criminelle au détriment des autres éléments. On regrettera notamment une mise en images particulièrement plate. Et l’on finit par s’ennuyer ferme… Si l’on peut donc se dispenser de ces deux titres, les huit autres gialli édités par Neo Publishing sont en revanche de bons et beaux exemples du genre. Chacun d’entre eux venant pareillement témoigner des singulières et fascinantes couleurs du giallo.

  

Les fiches des films de la collection :

La Queue du Scorpion

L'Etrange vice de Madame Wardh

Je suis vivant

Folie meurtrière

Le Tueur à l'orchidée

Toutes le couleurs du vice

Mais... qu'avez vous fait à Solange ?

Spasmo

L'Homme sans mémoire

Nue pour l'assassin

  

Le test technique de la collecion Neo Publishing

Par Pierre Charrel - le 28 mars 2010

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