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Critique de film
Le film

L'Attentat

Partenariat

L'histoire

Sadiel, un opposant politique d’un pays d’Afrique du Nord, s’apprête à retrouver du pouvoir dans son pays. Les services secrets américains et français voient cette situation comme une menace, tout comme le colonel Kassar, ministre de l’Intérieur en place. Alliés de circonstance, ils conçoivent un complot pour éliminer Sadiel. Leur instrument sera François Darien, activiste politique un peu perdu et ami de Sadiel, qui attire ce dernier en France sous prétexte de tourner une émission de télévision sur le tiers-monde. Une fois à Paris, Sadiel est enlevé, mais Darien se rebiffe et tente d’ébruiter l’affaire.

Analyse et critique

Le 29 octobre 1965 devant la brasserie Lipp, Mehdi Ben Barka, chef de file du mouvement tiers-mondiste et principal opposant politique au roi du Maroc Hassan II, est interpellé par des policiers en civil. Il ne sera plus jamais revu. L’affaire est l’un des plus grands scandales de son époque, créant une controverse encore vivante sur l’implication respective de l’Etat marocain et des services secrets français dans l’enlèvement. On peut imaginer que si le même évènement avait eu lieu en Italie, il aurait hanté le cinéma des années 60 et 70, mais le rapport du cinéma français avec son histoire contemporaine a toujours été moins direct. Il est alors logique de voir Yves Boisset, le plus italien des cinéastes français comme le démontraient Cran d’arrêt et Un condé, être le seul de nos réalisateurs à s’emparer du sujet. Ce faisant, Boisset ne va pas se contenter de raconter les faits mais prend le parti de tourner une fiction, partiellement inspirée des faits connus et partiellement romancée, pour s’installer quelque part entre le film dossier et le thriller politique et centrer son récit autour d’un étonnant anti-héros, François Darien, au cœur d’une réflexion complexe sur l’engagement et la loyauté.


Il est assez facile de rapprocher certains des personnages de L’Attentat des protagonistes réels de l’affaire. (1) Sadiel représente Ben Barka et le colonel Kassar le général Oufkir, ministre de l’Intérieur omnipotent du royaume marocain. Le parallèle est indiscutable, et souligné par la photographie qui nous est montrée plusieurs fois dans le film, sur laquelle Sadiel pose la tête sur l’épaule de Kassar, reconstitution fidèle d’une célèbre photographie réelle. Ces évidences laissent entrevoir une reconstitution fidèle, tout comme certains détails : le rendez-vous donné dans le film comme dans la réalité à la brasserie Lipp ou l’arme dont se saisit Kassar dans la villa dans laquelle est enfermé Sadiel. Cependant, si nous voulons continuer à nous prêter au petit jeu des rapprochements, l’exercice se complique. François Darien ressemble au journaliste Philippe Bernier, ami de Ben Barka qui a servi de point de contact, mais aussi à Figon, présenté comme le producteur de l’émission à laquelle devait participer Ben Barka. Pierre Garcin pourrait évoquer l’honorable correspondant du SDECE, Lopez, mais sa fonction et ses actes diffèrent. Quant au rôle de la CIA ou à l’interaction entre le journaliste américain et Darien par exemple, ils relèvent totalement de paris de la part d’Yves Boisset qui a de toute façon besoin de prendre un parti pris pour assurer la continuité narrative de son récit, qui s’inspire d’une affaire qui contient de nombreuses zones d’ombre. Afin de distinguer clairement les choses, il fait d’ailleurs dire au policier interprété par Jean Bouise, qui n’est pas nommé, que Mai-68 a déjà eu lieu. Nous ne sommes pas en 65, L’Attentat est ainsi, malgré son inspiration marquée, une fiction assumée. Ce choix donne à Yves Boisset de la liberté. En s’affranchissant des contraintes d’un récit rigoureusement tenu par la réalité d’un fait historique, il fait de son matériau de départ un véritable terrain de jeu cinématographique, laissant de la place pour la réflexion comme pour le divertissement, tout en s’offrant le luxe d’un substrat réel qui décuple la force de son propos.

Boisset établit ce substrat dès les premières images de L’Attentat. Après une présentation simple et efficace des personnages et des enjeux principaux lors d’un échange entre services secrets français et américain, le cinéaste nous plonge dans le bouillonnement d’une manifestation dans laquelle nous rencontrons Darien. Le montage, particulièrement dynamique, évoque l’instabilité du personnage, qui sera le fil rouge du récit. Darien est présenté comme un activiste de pacotille, fort en gueule devant sa compagne, mais veule devant l’autorité, comme on le voit immédiatement lorsqu’il est interrogé après la manifestation par la police. C’est un idéaliste, mais un idéaliste faible, qui a déjà par le passé cédé devant la pression policière et qui cède à nouveau. Il va alors attirer, sans le savoir, Sadiel dans un piège. C’est ainsi une histoire de trahison que raconte Boisset, celle de Sadiel par Darien. Cette trahison est involontaire, mais elle est tout de même le fruit des concessions de Darrien, de sa faiblesse et de ses arrangements passés. Une situation que résume le plus beau plan du film, lorsque les regards des deux hommes se croisent, dans la villa où est retenu Sadiel. On sent toute la déception, la tristesse de Sadiel dans l’un des regards les plus marquants de l’histoire du cinéma que nous offre alors Gian Maria Volonté. Même en tentant de réparer son erreur, Darien s’enfonce, aucun de ses actes ne permettra de sauver Sadiel et il mettra au contraire d’autres personnes en danger. Il ne retrouvera même pas sa dignité, refusant d’assumer ses actes dans sa confession finale, dans laquelle il affirme que Sadiel ne l’a pas vu. Il y enjolive d’ailleurs son rôle, comme il le dit fermement à son avocat. Voilà l’un des personnages principaux les plus singuliers du cinéma. Ce n’est pas le premier à être imparfait, mais c’est l’un des rares dont on peut autant questionner la loyauté, alors qu’il provoque la mort de son ami sans jamais vraiment assumer sa responsabilité, sans qu’il soit un personnage négatif. Boisset touche certainement à une des réalités absolues de l’être humain : nous avons tous des idéaux, mais nous ne sommes capables de les défendre que jusqu’à un certain point. Dans un monde violent, retors, lorsque les institutions les plus violentes s’en mêlent, l’idéal finit par être dépassé. Darien est perdu dans un monde qui le dépasse, trop fort et trop intelligent pour lui. Malgré sa bonne volonté, il ne peut pas faire le bien. Au contraire, il finit même par faire le mal. Se positionner devant ce personnage est pour le spectateur un vrai cas de conscience, probablement parce qu’il ressemble finalement terriblement à chacun d’entre nous.


Si Boisset recentre son récit en faisant de Darien son personnage principal plutôt que Sadiel/Ben Barka, il utilise cependant tout le mystère qui entoure l’affaire. L’Attentat est un grand thriller politique, dans lequel on ne sait pas à quel personnage se fier. Tout le monde manipule tout le monde. Darien est piloté par son avocat Lempereur, qui est lui-même aux ordres de Kassar et des services secrets français, qui sont eux-mêmes sous l’influence d’espions américains. Nous sommes dans le cinéma typique des années 70, dans lequel le mal est partout, sans que l’on ne puisse identifier un personnage unique qui l’incarnerait. Le récit monte en puissance, de plus en plus oppressant, jusqu’à l’enlèvement de Sadiel. Après ce point de bascule, chaque plan semble pouvoir nous mener au pire : Darien poursuivi est menacé à chaque instant, et chaque personnage semble menacé. Le scénario de Semprun est une mécanique particulièrement bien huilée, qui fait de L’Attentat un film passionnant, au suspense haletant. L’oppression culmine dans un plan mémorable, le long travelling arrière effectué par Boisset dans la salle des écoutes téléphoniques devant lequel un frisson nous parcourt l’échine : nous sommes tous sur écoute, nous sommes tous menacés. Ce récit est servi par l’un des castings - sinon LE casting - les plus impressionnants du cinéma français. Pour chaque rôle, un grand acteur. Au-delà de l’aspect fascinant que cela donne au film, le procédé permet aussi de donner une parole forte à chaque personnage, qui possède des armes pour se défendre grâce au charisme de son interprète. Personne n’est a priori plus faible ou plus fort, personne n’est a priori méchant ou gentil. Chaque personnage est sur un pied d’égalité, ce qui contribue à renforcer notre sentiment d’être plongé dans un monde sans repère.

Avec L’Attentat, Boisset crée un film qui se situe à la hauteur des grands thrillers politiques de son époque et que l’on peut mesurer à Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon ou Cadavre exquis. Sa mécanique implacable le rend fascinant, et elle est magnifiée par la musique sublime d'Ennio Morricone qui crée là l’une de ses plus belles partitions, synthèse de toutes les caractéristiques de sa musique. On n’oubliera pas d’ailleurs de recommander l’écoute de Sinfonia per l'attentato, le mouvement fleuve qui alimente la bande originale du film et qui est peut-être la composition la plus impressionnante du maestro. Comme on l’imagine compte tenu de son sujet, la production du film sera houleuse, Boisset étant obligé de retourner certaines scènes dont les bobines avaient mystérieusement disparu, et la sortie en salle faisant l’objet d’attentats. Le succès public sera toutefois au rendez-vous, une reconnaissance méritée pour la pièce maîtresse de la filmographie de son auteur.

(1) Pour plus de détails sur l’affaire en elle-même, se référer à l’entretien proposé en bonus de l’édition DVD Tamasa, ou aux nombreux écrits et documentaires produits sur le sujet. On recommandera notamment l’excellent numéro que l’émission Les Brûlures de l’histoire lui avait consacré, et qui est facilement visionnable.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 24 septembre 2020