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Critique de film
Le film

Korczak

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L'histoire

Evocation de la vie et de l'œuvre du docteur Korczak, défenseur des droits de l'enfant. Il entra dans la légende le 6 août 1942 quand les SS l'obligèrent à livrer les deux cents orphelins dont il avait la garde dans le ghetto de Varsovie. Il refusa de sauver sa vie et emmena les enfants en cortège derrière la bannière frappée de l'étoile de David et embarqua avec eux dans le train qui devait les conduire aux chambres de la mort à Treblinka...


Analyse et critique

Dans le cycle des grands films sur la Shoah, Korczak d’Andrzej Wajda est injustement oublié. La Liste de Schindler et Le Pianiste, venus après lui, ont pris toute la place dans le cœur du public. Pourtant, c’est bien ce beau film de Wajda qui a servi de modèle à Spielberg, aussi bien sur le plan formel (choix d’un noir et blanc documentaire) que thématique (l’histoire d’un Juste), c’est bien lui qui a donné à Polanski, ami et admirateur de Wajda, le courage de se lancer dans son propre récit. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Spielberg et Polanski ont emprunté à Wajda son décorateur, Allan Starski : sa reconstitution de la Pologne des années trente, et particulièrement des ghettos juifs de Varsovie et de Cracovie, est criante de vérité et participe grandement à la force des trois films.


Certes, le fait que Korczak n’a pas de vedettes au générique (comme Liam Neeson, Ben Kingsley ou Adrian Brody) n’a pas aidé à faire venir le public dans les salles. De plus, la sobriété de Wajda est à l’opposé du ton mélodramatique quelque peu « hollywoodien » de Spielberg, cela dit sans péjoration. Disons-le clairement : avec les violons de John Williams et l’héroïsme inattendu du cynique Schindler, Spielberg veut nous faire pleurer, et y réussit. Wajda ne veut pas nous faire pleurer. Quant à Polanski, son récit d’un beau pianiste devenant un fantôme hirsute dans une Varsovie de fin du monde possède une dimension étrange, presque « fantastique », qui peut susciter la curiosité du public. Wajda ne veut pas d’étrangeté. En racontant l’histoire de ce pédiatre reconnu et humaniste, qui cherche à protéger les enfants de son orphelinat en plein ghetto de Varsovie, il veut provoquer en nous une sobre introspection. Et en effet, en observant pendant deux heures la bonté opiniâtre d’un homme au milieu de la barbarie, son intégrité au milieu de la compromission, nous ne pouvons que baisser les yeux.


Janusz Korczak (pseudonyme d’auteur du pédiatre Henryk Goldszmit) est un Juste, c’est-à-dire un homme courageux et généreux qui fait le bien autour de lui. La bonté est le seul spectacle que nous offrira Wajda. Montrer les Allemands « en action » l’intéresse peu : le ghetto en lui-même, avec ses murs de briques aux quatre coins des rues, est un symbole suffisant de leur oppression inhumaine. Une image revient tout au long du film, obsédante : ce grand pédiatre, reconnu internationalement, fouille chaque recoin pour trouver des restes. Il arpente les ruelles, plié en deux avec sa hotte sur le dos, comme un Père Noël de misère. La douce résignation de cet homme bon face aux humiliations perpétuelles accuse encore plus l’absurdité et la monstruosité du régime hitlérien. Korczak, comme Wajda, ignore donc les barbares et se concentre absolument sur ses orphelins. Ne pouvant s’échapper avec eux, il veut du moins les isoler du monde extérieur car il connait bien, pour les avoir longuement étudiées, l’émotivité et la fragilité psychologique des enfants : voir la scène de la conférence médicale où, radiographiant en public la cage thoracique d’une petite fille, Korczak montre à ses élèves le petit organe qui palpite comme une bête apeurée. Et le médecin de conclure par cette parole magnifique : « Quand vous êtes énervés, fatigués, quand les enfants sont insupportables et vous exaspèrent, quand vous vous emportez, quand vous les frappez par colère, ou par manque d’imagination, regardez bien et souvenez-vous : voilà comment réagit le cœur d’un enfant. » Remercions d’ailleurs la réalisatrice Agnieszka Holland, ex-assistante de Wajda et ici scénariste du film, pour la délicatesse de son écriture.


Ainsi, aux plans d’ensemble, c’est-à-dire lointains, sur la machinerie nazie, Wajda oppose les gros plans sur les enfants, sur leurs beaux yeux remplis d’étonnement, de peur ou d’incompréhension. A la mécanique rigide des Allemands, il oppose le mouvement libre des gosses. De même, en termes de structure, il prend soin d’encadrer le corps central de son récit (l’enfermement) par deux séquences de plein air, suggérant ainsi le caractère contre-nature des méthodes nazies : au début, Korczak et ses orphelins jouent au bord d’une rivière ; à la fin, Korczak et ses orphelins jouent dans la campagne, après être descendus du train qui les emmène au camp de Treblinka. Mais si la séquence de la rivière correspond au paradis terrestre réellement perdu par Korczak (son bel et grand institut d’avant-guerre), la promenade finale est purement imaginaire : on voit les prisonniers descendre miraculeusement du sinistre wagon à bestiaux et s’éloigner heureux dans la prairie. En réalité, le wagon ne s’est jamais arrêté et Korczak n’est jamais descendu avec ses deux cents enfants : tous ont été immédiatement gazés à leur arrivée à Treblinka, comme nous le rappelle le carton final, avant un fondu au noir. Comment Wajda aurait-il pu montrer l’inconcevable ? Il a donc choisi de montrer un rêve d’enfant. Evidemment, le contraste entre ces images heureuses et cette réalité fait très mal. Là est sans doute l’autre explication du manque d’audience de Korczak : en dépit de l’horreur qu’ils nous montraient tout au long de leur récit, Spielberg et Polanski finissaient sur une note positive, une manière de happy-end, puisque les Juifs de Schindler et le pianiste Wladyslaw Szpilman étaient sauvés. Ce n’est pas le cas chez Wajda.


Pour autant, l’intelligence du film est de suggérer un espoir pour le futur. Comme Korczak le dit avec un humour typiquement juif, les Allemands ne pourront pas faire pire que ce qu’ils font et devront forcément changer à l’avenir. C’est pourquoi, en dépit des malheurs du présent, cet homme sage, cet homme grand, passe son temps libre à écrire, pour transmettre ses théories et ses observations. Ces dernières reposent sur un principe qui sera repris après la guerre par des docteurs comme Françoise Dolto : l’enfant est un individu à part entière, il mérite à ce titre le respect ; on peut même lui apprendre les responsabilités de la démocratie (Korczak organise chaque semaine un « tribunal des enfants » où chacun, même lui, doit rendre des comptes à la communauté). Mieux encore, et plus beau : en insistant sur la douceur « maternelle » et la patience infinie de Korczak (on le voit guérir un bobo, prendre dans ses bras un enfant qui vient de faire un cauchemar ou bien aider un enfant qui a peur d’aller aux toilettes la nuit), Wajda suggère que si tous les hommes avaient ce côté maternel, cet amour et ce respect pour leurs enfants, s’ils avaient ce souci de les préserver coûte que coûte, il n’y aurait tout simplement plus de guerres…


Post-Scriptum : je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner le grand comédien Wojciech Pszoniak dans le rôle de Korczak. C’est sans doute le plus bel hommage que je puisse faire à son talent et à celui de son metteur en scène (le même phénomène se reproduit pour tous les acteurs du film) : on ne voit pas du tout le comédien, on ne voit que Korczak.


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Par Claude Monnier - le 3 juin 2020