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Critique de film
Le film

Kansas City

L'histoire

Kansas City, Missouri, 1934, les élections sénatoriales se préparent. Blondie, une jeune fille vulgaire de faible condition sociale, s’introduit chez la riche femme du gouverneur du Missouri, Carolyn Stilton. Elle la kidnappe dans le but de faire chanter son influent mari, auquel elle réclame d’intervenir dans une affaire criminelle : faire libérer son mari Johnny, un malfrat à la petite semaine, qui a été capturé par un ponte de la mafia noire, Seldom Seen, et qui risque d’être exécuté en représailles d’un braquage. Blondie va alors emmener Carolyn pour se cacher de la police, passant une nuit puis une journée avec elle, dans l’attente que le gouverneur arrive à faire libérer Johnny.

Analyse et critique

Quand Robert Altman entreprend l’écriture de Kansas City, il se prépare à raconter la ville qu’il a connue lorsqu’il était enfant (il avait 9 ans en 1934, année de l’intrigue) et cherche à recréer l’humeur de cette période à la fois troublée et excitante qu’il a vu s’effacer en grandissant. En 1993, après une longue traversée du désert durant la décennie 80, il retrouvait enfin le succès public avec sa satire du milieu hollywoodien, The Player, puis le succès critique avec Short Cuts, film choral adapté des nouvelles de Raymond Carver. Les deux films sont présentés à Cannes et éveillent l’attention de producteurs internationaux. En 1993, les producteurs français de Ciby 2000 (société fondée en 1990 sous l’impulsion de Francis Bouygues, qui coproduira notamment La Leçon de piano) approchent Altman et proposent de financer son prochain film. Il s’agira de Kansas City, dont il improvise le pitch sur le moment (1), et qu’il réalisera en 1996 après avoir tourné Prêt-à-porter, comédie chorale sur le monde de la mode financée, elle, par  Miramax. Il parle du projet avec son collaborateur de longue date, Franck Barhydt (co-scénariste précédemment de Quintet, Health, Short Cuts), et ils décident de réutiliser le scénario d’un téléfilm qui ne s’est pas fait, lequel racontait l’histoire de deux femmes parcourant une ville la nuit, et de le situer à Kansas City en 1934. Barhydt se rend donc à Kansas City, dont il est originaire comme Altman, et fait des recherches, collectant quantité d’informations et d’anecdotes pour les intégrer au récit. (2) L’intrigue des deux femmes est ainsi reprise, agrémentée de plusieurs autres sous-intrigues racontant l’époque et encadrée par de nombreux morceaux de jazz dont Altman et sa monteuse ont augmenté l’importance au montage. Flirtant entre le film de genre, le film choral et le film musical, le méconnu Kansas City apparaît comme une entrée particulièrement intéressante dans la filmographie prolifique de son auteur.

Presque un film de gangsters

Au cœur du film nous retrouvons bien cette espèce de road-trip féminin, dans lequel les protagonistes, Blondie (Jennifer Jason Leigh), esthéticienne gouailleuse, et Carolyn (Miranda Richardson) (3), notable bourgeoise réservée, vont apprendre à se connaître. Elles se détestent cordialement dès l’instant où elles se rencontrent, le scénario insistant sur l’écart social et culturel entre elles. Altman ne manque pas de traiter la situation et leurs disputes avec humour, mais le ton n’est pas à la franche comédie : ces femmes traversent des moments passablement traumatisants et l’appréciation mutuelle qu’elles finiront par partager l’une pour l’autre n’empêchera pas le drame de survenir. Drame psychologique aux accents de road trip maquillé en film de gangsters, Kansas City témoigne d’un nouvel effort de détournement de la part d’Altman après le film de guerre (M.A.S.H.), le western (John McCabe, Buffallo Bill et les Indiens), le film noir (Le Privé) et déjà le sujet des gangsters avec Nous sommes tous des voleurs. L’acte désespéré de Blondie, l’enlèvement de la femme du gouverneur pour faire libérer son mari (Johnny, interprété par Dermot Mulroney) des mains de la mafia noire, témoigne de son inconscience, de sa méconnaissance de l’univers criminel destructeur dans lequel elle met les pieds. Blondie d’ailleurs ne surveille pas vraiment Carolyn, constamment préoccupée par autre chose, aussi imprudente qu’obstinée. A un moment c’est le coup de téléphone qu’elle passe avec Stilton qui lui fait baisser la garde, à un autre c’est un écran de cinéma qu’elle n’arrive pas à quitter des yeux, à un autre encore elle s’est endormie en laissant Carolyn libre de tout mouvement. Carolyn fait le choix de rester, au début parce qu’abrutie par la drogue (le laudanum), ensuite parce qu’elle semble prendre du plaisir dans cette balade picaresque. Avec Blondie, Altman trace le portrait très humain d’une criminelle qui n’en est pas une. L’aspect criminel de l’intrigue - ainsi que le suspense - s’évapore ainsi très vite. C’est à la relation entre les deux femmes de prendre le pas dans l’intérêt du spectateur. Le rapprochement entre Blondie et Carolyn se fait par touche, par à-coups. Certains instants de compréhension mutuels se transformant souvent en une nouvelle dispute. Altman ne cède pas à la vision romantique d’une amitié née contre toute attente, au contraire il raconte une situation plus vraisemblable, plus pathétique. De fait, Blondie restera figée dans ses illusions : persuadée jusqu’au bout que son plan fonctionnera, celle-ci prend le temps de se décolorer les cheveux, souhaitant ressembler à Jean Harlow pour mieux plaire à Johnny au moment de son retour. Seule Carolyn sera amenée à évoluer. Elle passe de l’apathie totale et d’une consommation systématique de drogue à une forme de réveil mental que suscitent en elle la personnalité de Blondie et le drame de son destin. En comprenant quel amour sincère et absolu la jeune fille ressent pour son imbécile de mari, Carolyn comprend ce qui manque à sa propre vie (elle réalisera cependant très vite qu’elle ne pourra rien y changer).

Une ébauche de film choral

Accrochées à cette intrigue centrale, on trouve donc plusieurs sous-intrigues autonomes qui consistent majoritairement en histoires quotidiennes de plusieurs habitants de Kansas City issus de diverses catégories sociales. Fruit des recherches de Frank Barhydt, l’addition de ces récits rappelle l’enquête menée par Joan Tewkesbury pour construire le scénario du film choral Nashville qu’Altman réalisa en 1975. Mais à défaut d’un festival de musique country, les personnages secondaires de Kansas City sont ici concernés par deux événements majeurs, inhabituels sans être extraordinaires, qui disent quelque chose des spécificités de l’époque. Tout d’abord les élections du Congrès de 1934, on y voit notamment le personnage de Flynn (Steve Buscemi), beau-frère de Blondie, qui réunit des vagabonds pour les faire voter plusieurs fois, en toute illégalité. Et nous suivons bien sûr Henry Stilton (Michael Murphy), le mari de Carolyn, dans différents événements publics auxquels il participe dans le cadre de sa campagne de réélection. Cela a un impact relatif sur l’intrigue mais constitue surtout une toile de fond sur laquelle Altman s’appesantit : matériel promotionnel dans le décor, manifestations, plusieurs personnages évoquant l’événement et allant voter. Deuxième évènement majeur, la jeune Pearl (Ajia Mignon Johnson), 14 ans, noire, qui est enceinte (on ne sait si c’est à cause d’un viol ou d’un simple amour adolescent) et a été envoyée à Kansas City loin de chez elle pour rejoindre la pension où elle passera le temps de sa grossesse, elle manque le rendez-vous avec Nettie (bourgeoise travaillant dans la pension) et s’aventure seule dans la ville. Elle croise durant son périple le jeune Charlie Parker, le futur grand saxophoniste de jazz, et sa mère Addie, qui l’accueille pour la nuit.


Comme à son habitude, Altman habille ces anecdotes avec détachement, humour et sens du paradoxe, offrant sans didactisme un vibrant commentaire social et historique, traitant de nombreux sujets tels que le processus démocratique, la place des femmes, de la population noire... Pour autant, tous ces personnages secondaires s’inscrivent et s’enferment dans des systèmes de pensée qui correspondent parfaitement à la catégorie sociale à laquelle Altman les assigne. Ils vivent leur vie inconscients de leur place dans le système, un système que seul le spectateur peut apprécier dans sa globalité. A la fin de l’histoire, il n’y a bien que Carolyn qui pourrait se vanter d’avoir changé, d’avoir appris quelque chose, mais les autres eux n’auront rien vu. Rien vu des injustices sociales, des magouilles politiques et des crimes qui se sont déroulés sous leur nez. C’est ce dernier point particulier qui rappelle dans son effet celui des films chorals d’Altman. C’est bien l’un des objectifs principaux d’œuvres comme Nashville ou Short Cuts que de noyer l’illusion américaine d’une volonté individuelle toute-puissante dans un capharnaüm d’égocentrisme duquel personne ne sort vraiment gagnant. Kansas City emploie ce système narratif d’une manière plutôt mineure en ce qu’elle ne phagocyte jamais complètement l’intrigue principale, mais elle contribue néanmoins inévitablement au relâchement de la tension.


L’invité inattendu, les performances musicales

Dernier point significatif, la place de la musique. Ponctuellement la caméra s’attarde sur le groupe de musiciens noirs qui occupe la scène du club de Seldom Seen (Harry Belafonte), et leur musique envahit la bande sonore pendant de longues minutes où nous les voyons jouer. C’est originellement parce qu’il avait accepté de produire un documentaire sur la musique jazz pour la télévision qu’Altman a filmé plus de musique que ce qui était prévu au scénario. (4) Il explique qu’ensuite « c’est au montage [qu’il a] tenté de trouver une correspondance entre les rythmes musicaux et les émotions des personnages. » (5) L’un des moments forts du film à ce titre est le duel de saxophonistes, qui intervient au milieu du film et dure un peu plus de cinq minutes. Il agit comme un entracte, tandis que la nuit passe et que plusieurs personnages s’endorment. A la fin du duel, le jour est levé. Cet entracte excepté, les scènes musicales scandent le film sur des durées allant de 20 à 40 secondes. Les amateurs de jazz apprécieront mais on pourra leur reprocher de contribuer encore un peu plus à l’affaissement de la tension narrative et du suspense. Cela lui confère en tout cas un rythme très particulier, qu’Altman revendique : « J’ai essayé d’écrire ce film comme du jazz et j’ai essayé de le tourner de cette manière. En d’autres termes, J’ai des lignes, et il y a une intrigue avec un suspense défini. Il y a un début, un milieu avec des points d’arrêt et une fin, mais au milieu, j’ai laissé les acteurs improviser leurs propres riffs, comme ils font dans la musique. » (6)

En comparant le film à un morceau de jazz, Altman semble revendiquer l’aspect hybride de son film, moins aisé à définir que beaucoup de ses œuvres antérieures, souvent plus radicales. Les différents tissus narratifs se mêlent et s’emmêlent, nous faisant parfois sauter de la pleine contemplation à la plus abrupte mise à distance. Mais les modalités de cette mise à distance diffèrent encore de ce qu’il pouvait privilégier au début des années 70. Moins critique, moins caustique, le réalisateur, qui a alors 70 ans et souffre de graves problèmes cardiaques, cède à la mélancolie plus souvent qu’à la farce. Cela n’empêche malheureusement pas l’ennui de régulièrement pointer le bout de son nez, lent et anti-spectaculaire comme Altman en a l’habitude, la magie de la reconstitution n’opère pas de la même manière que dans le village perdu du grand ouest de John McCabe. Le film pâtit d’un budget peut-être un peu limité, et sans doute aussi de la fatigue d’un réalisateur qui n’était pas physiquement au meilleur de sa forme. D’ailleurs, tout comme Prêt-à-porter juste avant et Gingerbread Man juste après, le film fut un lourd échec commercial. Présenté à Cannes et plutôt apprécié en France il fut très mal reçu aux Etats-Unis et quasiment abandonné par son distributeur, Fine Line Features, qui croyait tenir un film d’action et n’a pas compris l’œuvre qu’Altman a livrée. (7) Cela n’empêche pas que Kansas City est un film rare et attachant, assez représentatif de la fin de carrière de Robert Altman, qui continue de critiquer les institutions et la société américaines tout en célébrant avec ironie son sens du spectacle, mais qui annonce peut-être la tonalité plus dramatique à laquelle il devra le succès de Gosford Park en 2001 (8), film qui, lui aussi, privilégiera l’empathie au cynisme.

(1) C’est Robert Altman lui-même qui donne cette version de l’histoire dans le commentaire DVD de Kansas City : « Cette société française est arrivée vers moi et m’a dit : “Nous voulons faire votre prochain film, qu’est-ce que sera ?” et je n’avais pas de prochain film. Donc j’ai dit : “Et bien, j’ai ce truc que je veux faire. Ca s’appelle Kansas City et c’est un film de gangsters. Mais il va y avoir beaucoup de musique dedans.” Et ils ont marché. »
(2) Entretien avec Robert Altman par M. Henry Wilson (1996) La plus belle musique du monde, Positif N°423
(3) Kim Basinger était à l’origine prévue dans le rôle, mais celle-ci était enceinte à l’époque et les assurances refusèrent au dernier moment de la couvrir. Altman fut donc obligé de la remplacer alors que le tournage avait déjà commencé.
(4) Hubert Niogret (1998) Jazz’34 L’improvisation contrôlée, Positif N°448, p26
(5) Positif N°423, Op. Cit., p9
(6) Robert T. Self, citant le dossier de presse de Kansas City dans Op. Cit., p9
(7) Lynn Elber, journaliste, et Wren Arthur, producteur, cités par Mitchell Zuckoff, Op. Cit., p481-482
(8) Il s’agissait du premier scénario de long-métrage du futur auteur de Downtown Abbey, Julian Fellowes.

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La fiche IMDb du film
Par Nicolas Bergeret - le 15 septembre 2022