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Critique de film
Le film

John McCabe

(McCabe and Mrs Miller)

L'histoire

Nous sommes en 1902 à Presbyterian Church, un petit village de mineur de l’état de Washington. John McCabe (Warren Beatty) gagne une partie de poker et voit l’opportunité de monter un commerce profitable. Il recrute trois prostituées et monte un bordel de fortune avant de s’associer avec Constance Miller, mère maquerelle ambitieuse. Ensemble ils font construire une maison close confortable et hygiénique dont ils partagent les bénéfices. Le duo s’enrichit en même temps que le village se développe et que la population s’agrandit. Mais bientôt de plus gros investisseurs s’intéressent à l’affaire florissante que détient McCabe. Face au refus de celui-ci de la leur vendre, le conflit ne pourra se résoudre qu’à coup de revolver.

Analyse et critique

Après avoir connu le succès en 1970 grâce à sa satire du film de guerre, M.A.S.H., et avant de réinventer la figure du détective privé désabusé, avec Le Privé (1973), Robert Altman revisite de manière 'moderne' le genre du western 'classique' en réalisant John McCabe. Le scénario est plutôt fidèlement adapté du premier roman d’Edmund Naughton, publié en 1959, et dont les droits pour le cinéma sont acquis par le jeune producteur David Foster en 1968 (il s’agit du premier projet du futur producteur du Guet-Apens et de The Thing). Celui-ci commande un scénario à l’auteur Ben Maddow et, ayant vu M.A.S.H. avant sa sortie, il offre la réalisation à Altman, qui cherchait depuis un moment l’occasion de faire un western. Grâce au succès de M.A.S.H. Foster rassemble les financements nécessaires et commande une deuxième version du script à l’auteur Brian McKay. Entre temps Altman réalise l’étrange Brewster McCloud, mais l’échec de ce dernier film n’entache pas sa réputation et il part tourner John McCabe durant l’hiver 1970 au Canada, dans les environs de Vancouver. Le film met donc en scène ce personnage d’escroc opportuniste qu’est John McCabe, soit un protagoniste bien loin des figures héroïques et bravaches auxquels les westerns de John Ford ou Howard Hawks ont habitué le grand public. C’est ici Warren Beatty qui tient le premier rôle, composant un personnage de séducteur roublard, plus habile de sa langue que de son pistolet. A l’image de sa composition de gangster candide exalté dans le Bonnie & Clyde d’Arthur Penn il casse les codes du héros macho à la John Wayne. Face à lui Julie Christie campe un 'love interest' également peu conventionnel. Mrs Miller, Son personnage de mère maquerelle aussi douée en affaire que dans les choses de l’amour, mène McCabe par le bout du nez. Nous comprenons vite qu’elle s’associe avec lui moins par sentiments que pour profiter de son statut d’homme dans un monde résolument patriarcal.


Il faut dire que le cadre est hostile, il s’agit d’un petit village de mineurs perché au cœur de l’état encore sauvage de Washington, au nord-ouest des Etats Unis. Le climat est rude, les hivers particulièrement froids. Peuplé uniquement d’hommes arrivés avec l’espoir de s’enrichir dans les mines environnantes le village se compose, au début du film, d’une église en construction, d’une taverne, d’un vendeur de matériel minier et de quelques tentes sommaires où habitent les mineurs. Au tout début du film nous suivons McCabe qui vient d’arriver dans ladite taverne. Mystérieux, il organise une partie de poker et observe la population des lieux. Il a la bonne idée de réinvestir ses gains en embauchant des prostituées dans la ville la plus proche et de les installer dans des tentes jouxtant celles des mineurs. Ayant eu vent de l’initiative de McCabe, Constance Miller, débarque à son tour de la ville et propose à McCabe de gérer pour lui le lieu et ses employées en échange d’une partie des bénéfices. Ensemble ils font construire une maison close tout confort, laquelle remporte un grand succès auprès des habitants, qui manquent cruellement de compagnie féminine.

Une authentique vie de village

L’une des premières grandes forces du film tient à l’authenticité du petit monde de Presbyterian Church qu’Altman met en scène. Le village lui-même fut construit en dur, s’enrichissant au fur et à mesure que le récit avance de plusieurs bâtiments neufs (pour cette raison principalement le film fut tourné dans la continuité, dans l’ordre du scénario, par des ouvriers qui pouvaient passer pour figurants). La direction artistique globale voulue par Altman cherchait à faire correspondre à l’époque décors, accessoires et costumes tout en s’éloignant des codes stéréotypés du western. Il tenait également à ce que la population du village soit effectivement cosmopolite, rappelant lui-même que « tous étaient des Européens de premières générations ». Il n’hésitait pas à user de méthode de casting peu orthodoxe en donnant souvent comme critère prioritaire l’accent de ses comédiens et figurants (1).

Mais c’est aussi et surtout par sa mise en scène et sa direction d’acteur que cette population prend corps. Fidèle à des procédés mis en place dès A Cold Day in the Park, peaufinés dans M.A.S.H. et poussés à bout dans Le Privé, Altman zoome et dézoome dans chaque séquence, n’hésitant pas à ouvrir sur un personnage secondaire en train de vivre sa vie, puis à se focaliser sur l’action menée par McCabe ou Mrs Miller, avant de revenir sur un autre personnage encore, auquel il donne quelques secondes de liberté de jeu avant de couper. De manière générale la part belle était faite à l’improvisation, Altman venant sélectionner ce qui l’intéressait parmi les propositions. Le son également fut l’objet d’un soin particulier, en ce que le réalisateur cherchait à faire exister sur la bande sonore plusieurs voix et dialogues différents, recréant la cacophonie du réel, et offrant à chaque comédien la possibilité de s’exprimer. Cette superposition des voix, peu commune à Hollywood à une époque où le mixage multi-pistes était balbutiant, fit particulièrement peur aux financiers de Warner Bros. qui s’inquiétèrent de voir les spectateurs complètement déstabilisés.

Critique sociale, critique d’un genre

Ainsi sans que l’on puisse parler de film choral Altman réussit à faire exister la communauté de cette petite ville dans toute sa diversité. Qu’il s’agisse des différentes prostituées, des mineurs, du patron de la taverne, du mystérieux curé, ou même des tueurs qui s’invitent dans le village quelques jours avant d’exécuter leur sale besogne. On y retrouve ce regard perçant du réalisateur sur ses congénères, s’amusant à pointer du doigt les pulsions et obsessions de chacun, qu’il s’agisse de la boisson (pour McCabe), de l’opium (pour Mrs Miller), ou bien sur de la sexualité (tous les hommes du village). Les réactions variées des hommes face aux prostituées, du moment de leur arrivée en charrette jusqu’aux scènes de ripaille à l’intérieur de la maison close, donnent lieu à de multiples situations tragi-comiques. Malgré le caractère particulièrement glauque de l’entreprise, l’exploitation de la détresse de femmes pauvres et désœuvrées qui n’ont d’autre choix que de se prostituer, Altman nous invite à rire de la bêtise des hommes dans leurs comportements face aux représentants de l’autre sexe, McCabe inclus. Car celui-ci s’efforce face à Mrs Miller de paraître sûr de lui, d’être digne de l’image qu’on se fait d’un homme d’affaire, d’un patron, capable dominer autrui et le monde extérieur par la seule force de sa volonté. Mais McCabe hésite, doute, il a besoin de boire pour se donner du courage. Il parvient à monter une affaire florissante mais sans l’apport de Mrs Miller jamais il n’aurait réussi à contrôler et protéger l’équipe de prostituée. Et surtout sa tentative de négociation avec les représentants de la compagnie désireuse de le racheter se solde par un lourd échec. Persuadé qu’il allait pouvoir leur soutirer plus d’argent, McCabe ne réalise pas qu’il s’est définitivement mis les représentants à dos. Mrs Miller l’avait bien prévenu, mais sa fierté toute masculine l’empêchait de l’écouter.

Cette faiblesse du protagoniste, élément fondamental dans le projet artistique d’Altman de réaliser un western 'vraisemblable', s’incarne évidemment d’autant mieux dans la scène finale. Pourchassé par les tueurs envoyés par la compagnie, McCabe ne se risque pas à les affronter à découvert, comme le faisait le Gary Cooper du Train sifflera trois fois ou le Charles Bronson d’Il était une fois dans l’ouest. Il tente plutôt de se cacher et d’attendre que ceux-ci viennent jusqu’à lui. Faisant preuve d’une évidente lâcheté il réussit à en abattre deux sur trois en leur tirant dans le dos (2). Nous n’en dirons pas plus sur la fin du récit si ce n’est qu’elle aura également marqué les esprits de par la tempête de neige durant laquelle la scène se déroule. Comme bien d’autres éléments du film ce silence laiteux et cette atmosphère d’angoisse ouatée due à l’enneigement du décor n’était pas prévue, mais Altman préféra tourner sous la neige plutôt que d’attendre des conditions plus favorables (3). Dans une scène volontairement dénuée de musique le silence est néanmoins brisé par l’incendie qui se déclenche dans l’église, évènement qui rassemble pour la première fois toute la communauté autour d’un évènement commun, à savoir non pas le sauvetage de leur concitoyen McCabe mais celui d’une église dans laquelle ils n’ont jamais mis les pieds. Cette 'catastrophe' finale n’est pas sans rappeler les multiples scènes de catastrophes naturelles qui jalonnent le cinéma d’Altman et donnent généralement lieu à de grands moments de dévoilement des caractères, particulièrement dans ses films choraux (4).

Pour un peu plus de modernité, la musique de Leonard Cohen

Un mot enfin concernant le choix d’Altman en termes de musique, celui-ci demandant à l’auteur/chanteur folk-rock Leonard Cohen les droits de trois de ses chansons issues de son premier album, sorti en 1967. Un choix certes déconcertant dans le cadre d’un western mais qui n’est pas sans rappeler le travail de Burt Bacharach et l’intégration de la chanson pop Raindrop Keeps Falling on my Head dans Butch Cassidy et le Kid, gros succès de l’année 1969. L’intégration des chansons fait également écho à l’usage par Mike Nichols des titres préexistants, et déjà bien connus du publics, de Simon & Garfunkel dans Le Lauréat, sorti en 1967. Quoi qu’il en soit le rythme lent des chansons, leur sonorité radicalement moderne, mais surtout la tonalité douce-amère des ballades écrites par Cohen, apportent au film une profondeur supplémentaire. Elles rappellent que c’est aussi avec tendresse qu’Altman observe ses protagonistes imparfaits se débattre dans un univers hostile lui-même terriblement imparfait, à savoir l’Amérique en train de se construire et de devenir celle que nous connaissons aujourd’hui.

Echec commercial à l’époque de sa sortie, sans être pour autant un bide total comme Altman en connaîtra plus tard, le film gagna par la suite la réputation de film culte, puis de classique des années 70 (ce sera le cas de plusieurs des films qu’il réalisa durant la décennie, à défaut de retrouver le succès commercial). Un classique le film l’est indéniablement, la créativité et la liberté d’Altman, sa capacité à s’adapter aux éléments autant qu’à mettre à profit le talent de tous ses collaborateurs (5), rappelle à quel point il s’agissait d’une époque bénie pour les metteurs en scène américains. En résistant aux impératifs hollywoodiens d’efficacité, de lisibilité et de manichéisme, mais en ajoutant humour, ironie et mélancolie à ce récit d’aventure romantique, Altman offre une œuvre unique qui continuera peut-être de déstabiliser quelques-uns mais saura aussi sans aucun doute en séduire beaucoup.

  • 1) « La fille qu’il avait prévue comme scripte allait finalement jouer le rôle d’une putain [...], parce qu’elle venait d’Australie et avait un accent » raconte Joan Tewkesbury, qui prit alors le poste de scripte (avant devenir par la suite co-scénariste récurrente d’Altman, notamment sur Nashville).
  • 2) C’est là l’une des principales différences d’avec le roman, dans lequel le personnage de McCabe abat ses
  • adversaires de face. L’adaptation par Altman transforme de manière générale le personnage de McCabe en un héros moins intelligent, moins sentimental et moins courageux que celui composé par Edmund Naughton.
  • 3) Warren Beatty n’était un grand amateur de l’improvisation, « Nous n’allons pas tourner aujourd’hui. Il
  • neige. » a-t-il dit à Altman, qui lui répond « Nous n’avons rien d’autre à nous mettre sous la dent, alors allons-
  • y ! »
  • 4) Citons la tempête orageuse à la fin dUn mariage, la pluie dans Un couple parfait, le tremblement de terre à
  • la fin de Short Cuts, l’ouragan dans The Gingerbread Man, le vent qui interrompt la représentation finale dans
  • Company, ou encore, dans un registre moins « naturel », l’assassinat à la fin de Nashville.
  • 5) Nous n’avons pas parlé de sa collaboration avec le chef opérateur Vilmos Zsigmond, mais c’est sur McCabe
  • qu’ils eurent l’idée de « flasher » la pellicule pour la désaturer et gagner en « réalisme ». Zsigmond l’avait vu
  • faire sur M15 demande protection de Sidney Lumet et l’applique à plusieurs séquences du film, avant de le
  • faire sur l’entièreté de la pellicule pour Le privé.

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La fiche IMDb du film
Par Nicolas Bergeret - le 19 août 2022