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Critique de film
Le film

JFK

L'histoire

Le 22 novembre 1963, le président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, est assassiné en plein coeur de Dallas. La commission Warren, chargée de l'enquête, accuse formellement Lee Harvey Oswald, qui sera tué peu après. Trois ans plus tard, Jim Garrison, procureur à La Nouvelle-Orléans, décide de reprendre l'affaire depuis le début. Très rapidement, il démonte les nombreuses invraisemblances contenues dans le dossier officiel et conclut bientôt qu'Oswald n'était en fait qu'une marionnette entre les mains de redoutables commanditaires, dont le FBI, la CIA et le Pentagone...

Analyse et critique


Alors qu’il vient d’enchaîner de manière sidérante, de 1985 à 1989, Salvador, Platoon, Wall Street, Talk Radio, Né un 4 juillet et qu’il entame la production de The Doors, l’hyperactif Oliver Stone trouve encore le moyen de lancer JFK, sa vision de l’assassinat du président Kennedy ! Pour cela, le cinéaste a acheté les droits de deux ouvrages sortis en parallèle, deux ouvrages-chocs qui veulent faire tomber définitivement les conclusions de la commission Warren (Lee Harvey Oswald comme unique responsable du meurtre) : On The Trail of the Assassins, coécrit par le procureur Jim Garrison et le journaliste Zachary Sklar, et Crossfire : The Plot That Killed Kennedy du journaliste complotiste Jim Marrs. Il demande à Sklar et Marss de l’aider dans la conception d’un énorme script, qu’il enrichira de ses propres recherches, lisant des centaines d’ouvrages sur le sujet. Avec JFK, le but de Stone est clair : opposer à la « fiction » de Warren sa propre fiction, se servir du cinéma pour faire de la contre-propagande et, ce faisant, réaliser le plus grand des thrillers sur le plus grand des crimes politiques. C’est bien sûr sur ce dernier point que le cinéaste réussit à convaincre la Warner et le producteur indépendant Arnon Milchan de financer le film pour un total de quarante millions de dollars. L’implication de la star Kevin Costner dans le rôle de Jim Garrison et la présence d’un casting ahurissant (Sissy Spacek, Tommy Lee Jones, Gary OldmanJoe Pesci, Kevin Bacon, Jack Lemmon, Walter Matthau, Donald Sutherland, John Candy, Michael Rooker...) achèvent de faire de JFK le classique d’Oliver Stone aux yeux du grand public. Etonnant d’ailleurs de voir à quel point un film aussi expérimental, aussi complexe, aussi fou dans son montage, a pu avoir autant de succès. Mais il est vrai que l’affaire Kennedy est la plus fascinante et la plus mystérieuse qui soit, faisant passer en coup de vent (de tempête devrais-je dire) plus de trois heures de film, et même un peu plus dans la version longue. (1)


En explorant les années soixante de manière aussi complète et ambitieuse (Nixon en 1995 sera le couronnement de cette recherche), Stone remonte à l’évidence à ses propres origines, lui l’enfant de Républicain qui croyait naïvement aux institutions, au point de s’engager volontairement au Vietnam, lui qui a accepté de tuer des hommes au nom de la théorie des dominos. Pour Stone, tout tourne autour du Vietnam (même, et c’est sa théorie, l’assassinat de Kennedy), c’est le véritable basculement de l’Amérique et, sur ce point, il a indubitablement raison : au Vietnam, les Américains sont allés trop loin dans la paranoïa anticommuniste et dans la violence ; et, en allant trop loin (qui plus est devant les écrans de télévision), ils ont éveillé la conscience et l’esprit de révolte de millions de jeunes sur la planète, amenant en 1968 une profonde remise en cause du vieux monde patriarcal. Cette remise en cause salutaire, opérée par les jeunes, les femmes, les minorités, a encore des répercussions de nos jours. En ce début de XXIe siècle, la mise à mort du vieux monde patriarcal n’est pas encore achevée (ce monde a la dent dure... et l’argent) mais elle a commencé là, dans cette charnière (ce charnier) des années soixante.


Le but de JFK (et de toute l’œuvre de Stone) est de plonger au cœur du mal américain, c’est-à-dire évidemment le mâle américain, cette masculinité exacerbée, paternaliste, guerrière et mensongère symbolisée par l’image mythique de John Wayne. C’est parce qu’il s’est pris pour John Wayne et qu’il voulait prouver sa valeur virile à son père, soldat de la Seconde Guerre mondiale, que le jeune Stone s’est engagé au Vietnam. Il y a chez cet homme une attirance-répulsion, un rapport maladif, totalement freudien et masochiste, à la virilité, au père, à la mère castratrice, qui transparaît dans chacun de ses films, qui sont autant de règlements de comptes douloureux, y compris et surtout le grandiose Alexandre, narrant l’histoire d’un conquérant à demi-fou qui va jusqu’au bout du monde pour fuir ses parents. Très intelligemment, Stone choisit Kevin Costner, la star très « Norman Rockwell » des Incorruptibles, pour nous servir de référent tout au long de JFK. Le cinéaste prend le symbole du « bon Américain », le beau gosse à la Gary Cooper, et le plonge dans les ténèbres de l’Amérique. Il ouvre un gouffre sous ses pieds, ce gouffre qu’il a ressenti lui-même pendant et après son expérience vietnamienne.



Pour mieux contraster avec ces ténèbres, JFK crée délibérément, dans l’esprit du public, un amalgame intéressant et significatif entre la figure de Kennedy, président beau gosse et « people », et celle de la star Kevin Costner, un amalgame amplifié par la musique élégiaque de John Williams qui illustre à la fois « l’idéal arthurien » de l’ère Kennedy (en ouverture du film) et la quête de justice de Garrison / Costner. Il faut prendre évidemment tout cela de manière symbolique : Stone sait très bien que le vrai Kennedy n’était pas un ange, pas plus que le vrai Garrison, mais son but suprême est de montrer que le progressisme est saboté en sous-main par les forces réactionnaires, et notamment l’extrême-droite américaine, à l’œuvre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Disons-le clairement : Stone est un homme de gauche, presque un gauchiste, qui se sert carrément des techniques du cinéma soviétique des années 1920 (le montage coup-de-poing) pour dénoncer la droite extrême de son pays et le mal qu’elle fait à la liberté, à la paix, au nom du profit. JFK et Nixon n’ont pas d’autre but. L’assassinat de Kennedy ou le Watergate ne sont pour Stone qu’un prétexte. La critique américaine l’a accusé de faire de la propagande. Accusation totalement fondée. Mais Stone sait très bien que cette propagande « gauchiste » est le seul moyen pour contrer efficacement, dans l’esprit du grand public, la force de propagande des Républicains, très forte sous Reagan (n’oublions pas le programme « Guerre des étoiles » et les triomphes simultanés de Rambo 2 et Rocky 4) et portant ses sinistres fruits guerriers dans la réalité, sous Bush senior : voir la première Guerre du Golfe en 1991, victoire de l’US Army vengeant l’humiliation du Vietnam, démonstration de force physique occupant les chaînes d’info, quelques mois avant que JFK, démonstration de force cinématographique, occupe les écrans.


Oui, l’Amérique a toujours été le théâtre d’une guerre acharnée entre le Progrès et le Conservatisme, et JFK est le grand film de cette guerre. Les percussions martiales de John Williams, qui occupent le long métrage entier et qui suggèrent le complot militaro-industriel autour de Kennedy et du Vietnam, nous le font ressentir pleinement. Ces roulements de tambour sont aussi un cœur qui s’emballe, celui de Stone, de Costner et du spectateur, devant l’ampleur du mal. En fait, Costner est le spectateur et tout le film est construit autour de sa révélation, une révélation qui s’opère en quatre étapes successives, comme autant de cercles dantesques qu’il doit traverser. 1) Le choc national de l’assassinat de Kennedy, qui révèle soudain au grand jour toute la violence maladive du pays, maladie vite « étouffée » par les conclusions simplistes de la commission Warren, rejetant toute la faute sur un seul homme. 2) Tout ce que révèle l’enquête personnelle de Garrison à la Nouvelle-Orléans et au Texas, où ont gravité Lee Harvey Oswald (Gary Oldman) et des hommes d’affaires troubles comme Clay Shaw (Tommy Lee Jones), des pervers fanatisés comme David Ferrie (Joe Pesci), des mafieux comme Jack Ruby (Brian Doyle-Murray) ou des fascistes comme Guy Banister (Edward Asner), tous ces hommes ayant plus ou moins contribué, selon Garrison, à mettre en place l’exécution de Kennedy sur un mode militaire, en liaison avec la CIA et les rebelles anti-castristes. 3) La rencontre décisive, à Washington, avec un informateur mystérieux du Pentagone, monsieur X (Donald Sutherland, fascinant), qui suggère pour sa part que le sommet de l’Etat est impliqué en la personne du vice-président, le Texan Lyndon B. Johnson, évoquant un coup d’Etat déguisé en coopération avec le complexe militaro-industriel, dont l’intérêt (pétrole texan, armes, hélicoptères) est d’accroître le déploiement militaire au Vietnam, ce que fera en effet l’administration Johnson. 4) Enfin le procès contre Shaw, qui sert surtout, aux yeux de Garrison, à mettre les pieds dans la fourmilière, grâce notamment au film de Zapruder passé en boucle, démontrant qu’il ne pouvait y avoir un seul tireur vu les impacts de balles aux angles très variés sur le corps de Kennedy (en 1979, une commission de Washington, plus « impartiale » que Garrison, en arrivera à la conclusion qu’il y a bien eu plusieurs tireurs pour accompagner Oswald, sans pouvoir déterminer lesquels).



Comme Rashômon et Z qui ont servi de modèles à Stone, JFK est donc fondé sur de multiples flash-back autour d’un même crime, vu sous différents points de vue, mais cette technique narrative n’est pas appliquée, comme chez Kurosawa, sur le mode de l’introspection métaphysique, ou, comme chez Costa-Gavras, sur le mode de la démonstration sèche et rigoureuse ; elle est appliquée sur le mode biblique, propre à l’Amérique puritaine, du déluge et de la transfiguration : Stone semble avoir ouvert une digue, le film charrie sur plus de trois heures un torrent d’images de toutes sortes (flashs documentaires ou fantasmés, noir et blanc brut ou stylisé, couleurs vives ou désaturées, 35mm ou 16mm - le chef-op Bob Richardson et le monteur Pietro Scalia se sont réellement surpassés et ont été à juste titre oscarisés), torrent cauchemardesque qui nous emporte, nous affole et nous mène au bord de la noyade. Ce flot puissant d’images est aussi un flot de paroles : des dizaines de témoignages apeurés, agressifs ou roublards (n’oublions pas que Stone est un dialoguiste « vulgaire » hors-pair), en voix off ou en voix in, qui inondent l’oreille du héros / spectateur, à la fois inquiet et fasciné. Mais peu à peu, à chacun de ces quatre cercles dantesques, en nous enfonçant à chaque fois un peu plus, en subissant continuellement les vagues terribles de la Vérité, le spectateur / Kevin Costner prend des forces, il ouvre les yeux. Il voit sa vision de l’Amérique bouleversée mais il s’agit d’un bouleversement qui fait grandir. Après avoir subi toute cette horreur, cette tempête visuelle et sonore, il prend la main sur les événements, s’installe en démocratie (le tribunal), se lance dans une tirade / analyse phénoménale (Kevin Costner à son sommet), et à la fin nous regarde dans les yeux, en frère. JFK est autant une élévation qu’une révélation, une approche en quatre étapes vers la Lumière. C’est pourquoi, contrairement à Nixon, on ne retient pas de la vision du film une impression d’impasse tragique, mais une impression d’ascension.

Certes, JFK montre une Amérique déchirée, éclatée. Comme le crâne de Kennedy sur le film de Zapruder passé en boucle par Garrison, le film explose continuellement ; la tête de Stone et de son héros / spectateur aussi. Mais c’est pour mieux faire sortir le pus, et provoquer à la fin un soulagement, une guérison de l’âme. JFK se veut la catharsis de Stone. Et de l’Amérique.
 

(1) Cette version longue ajoute notamment un grand nombre de scènes autour de Lee Harvey Oswald, un show télévisé dans lequel Garrison cherche à défendre sa cause, ainsi qu’une grande scène de paranoïa entre Garrison et son assistant ambigu Bill Broussard (Michael Rooker) dans les toilettes d’un aéroport.

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 25 février 2021