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Critique de film
Le film

Il était un merle chanteur

(Iko shashvi mgalobeli)

Partenariat

Analyse et critique

Iosseliani, après une Chute des feuilles plus ouvertement critique, revient avec cet Il était une fois un merle chanteur à la forme de la fable. Le titre renvoie d’ailleurs à la première phrase des contes géorgiens : « Il était une fois un merle chanteur, et voici ce qu’il racontait… » Guia est percussionniste dans un orchestre de Tbilissi. Toujours en retard, il est pris en grippe par le chef d’orchestre qui veut se débarrasser de cet irresponsable. C’est que Guia ne fait que flâner et flirter sans se soucier de grand-chose.

Le sujet du film est assez ambivalent. Il n’est pas toujours aisé de comprendre comment Iosséliani voit son personnage, et c’est tout l’intérêt d’un film qui permet à chacun de se faire sa propre opinion de l’emblématique personnage qu’est Guia. Il semble gaspiller sa vie, passe son temps à courir, et ne mène jamais rien à bien : « Je cours tout le temps, je n’ai pas une minute à moi. » Il a toujours rendez-vous quelque part, prend mille engagements, et au final est toujours en retard, jamais on ne peut compter sur lui. Guia mène une vie qui part dans tous les sens. On sent qu’il a des aspirations artistiques, mais il ne réussit qu’à marquer les clefs sur la portée de l’œuvre qu’il ne composera jamais. Il met en cause le bruit qui l’empêche de travailler, qui l’oblige à quitter son poste de travail, ces bruits de la ville qui l’attirent au dehors. Mais en même temps il confesse que le silence l’étoufferait. Il a des amis dans toute la ville, court plusieurs amours, mais ne parvient à vraiment s’occuper de personne. Il fuit ses responsabilités, ses engagements. Iosseliani semble gronder son personnage, le mettre en garde contre cette vie sans dimension, sans but. Tout au long du film, Guia est à deux doigts de se faire tuer. Un pot de fleurs tombe à deux pas de sa tête, une trappe de théâtre manque de l’engloutir, des gravats de l’ensevelir... la vie s’arrête souvent brutalement, et il ne reste alors que les regrets de tout ce que l’on a pu faire, de ce qu’on n’a jamais mené à bien. A toujours remettre au lendemain on risque au final de ne rien avoir laissé derrière soi (SPOILER : la fable va s’avérer cruelle, quand on se rendra compte à la fin du film que tout ce qu’a laissé Guia c’est un clou planté dans un mur, où l’un de ses amis accroche son chapeau, seul signe tangible de son passage sur terre).

Mais l’autre face de la fable est tout aussi importante. Guia n’a-t-il pas pleinement profité de la vie ? Sa volonté de ne pas participer à l’activité fourmillante et créative (tous les figurants travaillent, s’activent) du monde qui l’entoure est peut-être une manière de se réapproprier le temps, de le plier à sa vie et non d’en être l’esclave. Par cette manière de mener sa barque, en désynchronisation avec la fébrilité qui l’entoure, Guia impose sa personne et s’oppose à une certaine futilité, une certaine absurdité du monde qui l’entoure. C’est ce refus de s’immerger dans un modèle social axé sur le travail et la production, qui a certainement poussé les autorités soviétiques à interdire le film à l’exportation pendant quatre années (il sera finalement présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs). Guia ne peut être endoctriné, le système est une entité qui ne veut rien dire pour lui, et c’est cette simple affirmation de soi qui en fait un personnage dangereux pour la dictature communiste. Ce mouvement propre que Guia oppose à la marche du temps passe également par l’observation constante du monde qui l’entoure, par sa curiosité jamais rassasiée. Dès qu’un appareil grossissant passe à sa portée, Guia se l’approprie : microscope, télescope, caméra de cinéma, instrument de géomètre. Il se précipite sur ces objets qui lui permettent de regarder le monde autrement. Ainsi, Guia voit certainement plus de choses que le commun des mortels. Il scrute, observe, mais ne prend pas parti.

Il était une fois un merle chanteur est porté par son acteur principal, confondant de naturel, qui embobine le spectateur aussi facilement que les protagonistes du film. Iosseliani refuse de travailler avec des acteurs professionnels. Il favorise les vrais paysans, musiciens ou clochards. Ce qui l’intéresse, c’est de conserver ce qui est propre à un individu et non d’utiliser une personne qui a endossé le costume de dizaines et de dizaines de personnages. Comme toujours, le film est baigné de musique : répétitions du conservatoire, concert de la troupe de Guia et toujours les chants géorgiens que Iosseliani aime tant et qui, d’Avril à Brigands Chapitre VII (1996), forment un hommage vibrant à la culture de son pays. En 1968, avec Vieilles Chansons Géorgiennes, il réalise d’ailleurs un véritable poème chanté en hommage aux paysans des petits villages de son pays.

Iosseliani favorise constamment les plans séquences. Pour lui, les individus se révèlent dans tout leur égoïsme lorsqu’ils sont soumis à un régime politique sévère. Les individualités sont exacerbées, et le plan séquence permet au cinéaste de retisser les liens entre les gens. Il évite les gros plans qui appuient les personnages et préfère les englober dans un seul et même mouvement. Cette figure deviendra prépondérante pendant sa période française. En 1974, René Clair, président du Festival de Cannes, sort bouleversé de la diffusion d'Il était une fois un merle chanteur. Iosseliani ne pouvait rêver plus bel hommage que celui venant d’un réalisateur qu’il considère comme l'une de ses influences majeures.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

La Période Géorgienne d'Otar Iosseliani

Par Olivier Bitoun - le 12 octobre 2005