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Critique de film
Le film

Gremlins

Partenariat

L'histoire

Il était une fois, dans un coin et même un recoin (apparemment) idyllique des États-Unis un doux jeune homme du nom de Billy qui reçut de son père, quelques jours avant Noël, le plus inattendu mais aussi le plus charmant des présents : un Mogwaï. Irrésistible croisement de chiot et d’angelot, la petite créature - baptisée Guizmo - plut tant à Billy qu’il ne s’alarma guère de la trinité d’interdits la frappant : ne pas l’exposer à la lumière vive, encore moins la mouiller et surtout, surtout, ne jamais la nourrir passé minuit... Bien mal lui en prit. Car ce fut faute de s’être suffisamment soucié de ces interdictions que Billy fit du séraphique Mogwaï le père d’une armée de démons. Et que Noël se mua, cette année-là, en apocalypse...

Analyse et critique

Ainsi que le suggère ce synopsis de Gremlins à la tonalité "Once upon a time...", c’est certainement au conte que ce classique de l’horreur acidulée eighties emprunte l’essentiel de son propos comme de sa forme. Un registre que la mise en scène de Joe Dante - atteignant sans doute avec Gremlins des sommets d’intelligence ludique - souligne dès son singulier prologue. On y voit le père de Billy - Randall Peltzer, VRP maladroit de ses propres et inefficaces inventions - déambuler dans le quartier de Chinatown, à New York. Une scène qui aurait pu être l’amorce d’un récit urbain et réaliste - à la façon de L’Année du Dragon de Michael Cimino, film quasi contemporain de Gremlins -, mais qui se teinte d’emblée d’une diffuse bizarrerie. L’endroit baigne dans une obscurité brumeuse évoquant aussi bien le fog gothique de la Londres victorienne que les vapeurs moites d’une cité tropicale. Une même irréalité se dégage des figures peuplant l’endroit. Des matelots en goguette - évoquant ceux d'Un Jour à New York - croisent la route de nonnes qui ne dépareraient pas dans La Mélodie du bonheur, n’était le pousse-pousse qui les transporte. Et l’on trouve encore dans l’endroit un vieux marchand asiatique (Keye Luke) à la mise de mandarin et à la silhouette "fu-manchienne". C’est auprès de cet improbable boutiquier, en cet espace résistant à toute inscription chronologique et géographique réaliste, que Randall va faire la découverte du Mogwaï, créature échappant elle-même à toute vraisemblance taxinomique.


La seule vision de cette chimère de chaton, d’ourson et d’autre délicieux bébé animal, inspire à Randall une envie de possession défiant toute rationalité, et que ne tempère aucunement la multiplication d’interdits frappant le Mogwaï. Pareil ressort, celui du conflit entre désir et interdit, inscrit bien évidemment Gremlins dans la lignée la plus traditionnelle du conte, celle par exemple du Barbe-Bleue de Charles Perrault. Mais le film emprunte aussi à des déclinaisons plus modernes du  genre. La figure de Madame Deagle (Polly Holliday), grippe-sou acariâtre s’échinant à mettre en échec l’esprit de Noël par sa cruauté avaricieuse, évoque bien évidemment la figure du Scrooge de Charles Dickens dans son fameux Chant de Noël. Et Gremlins convoque encore la variation hollywoodienne du conte de Noël, sans doute la plus canonique, avec une citation de La Vie est belle de Frank Capra dont la vision arrache à Lynn (Frances Lee McCain), la mère de Billy, quelques larmes. Un catalogue référentiel auquel on pourrait encore ajouter le Blanche Neige de Walt Disney, objet d’une des séquences les plus férocement drôles de Gremlins durant laquelle une horde de Gremlins déchaînés reprennent en cœur le chant de travail fameux des sept Nains... Conte, Gremlins l’est encore par sa dimension didactique, s’exprimant par la morale clôturant canoniquement le film. Sans doute le rappel à la responsabilité écologique alors fermement professé par le sage asiatique (1) - tenant in fine de Confucius plutôt que de Fu Manchu - dessine une piste de lecture de Gremlins. Mais cette leçon finale est loin d’épuiser le sens d’un apologue auquel scénario et mise en scène confèrent une fascinante profondeur.


De quoi les Gremlins sont-ils le nom ? En réalité d’un ensemble de maux consubstantiels à la civilisation étasunienne, dont ces monstres reptiliens et amoraux incarnent catastrophiquement le versant le plus obscur... Raison pour laquelle ces démons aux sourires acérés et ricanant redoutent, entre toutes choses, l’exposition à la lumière diurne et à sa puissance épiphanique. Car ces Gremlins ne diffèrent en réalité guère de ces Américains bien tranquilles à qui ils apportent la destruction et la mort, avec une inépuisable passion nihiliste. L’interdiction qui leur est faite de se nourrir au-delà de minuit peut ainsi être comprise comme un fragile rempart dressé contre leur hyper-voracité consumériste. Une propension que partage la population d’une ville saisie en pleine frénésie d’achats, campée dans un espace saturé d’ironiques placements de marque : Burger King, la bière Coors, Volkswagen, les poupées Barbie, etc. Hypertrophiant la jouissance gloutonne au cœur du consumérisme de l’American Way of Life, jusqu’à en faire une arme de destruction massive, les Gremlins en manifestent encore le goût pathologique pour la violence. Leurs accès meurtriers - à coup de dents et de griffes, ou de revolver et de tronçonneuse - ne sont que les prolongements de ceux taraudant, par exemple, la famille apparemment si pacifique de Billy. Au détour d’une image, on découvre que ce dernier - lecteur assidu de comics - est un amateur de Conan le Barbare. Et quelques scènes plus tard, le (jusque-là) pacifique jeune homme se saisira avec un naturel assumé d’une épée trônant dans le salon familial, décapitant impitoyablement l’une des créatures lancée à l’assaut de sa mère. Celle-là même qui, durant les plans précédents, s’était muée - avec une même et surprenante évidence - de ménagère effacée en vengeresse, éradiquant les Gremlins à coup de robot mixeur ou de micro-ondes...

Les Gremlins ne sont donc que les noirs - ou plutôt verts... - miroirs tendus à un public étasunien dont la bonne conscience aussi duveteuse que le poil de Guizmo jugule, à grand peine, un inconscient (auto)destructeur. Reste à déterminer si la magistrale leçon ainsi prodiguée à son hystérique manière par Gremlins fut comprise. Si elle fut largement diffusée - Gremlins constitue le seul blockbuster de la carrière de Joe Dante -, il est à craindre que l’exercice critique qu’elle constitue ne fut guère profitable. On en voudra, entre autres preuves contemporaines, le succès présidentiel d’un certain Donald T., certes plus orangé que verdâtre, mais dont la "politique" évoque irrésistiblement celle des Gremlins...

(1) « Je vous avais prévenus ! Avec Mogwaï arrivent plein de responsabilités, mais vous ne m'avez pas écouté... Vous voyez ce qui se passe ? Vous faites avec Mogwaï ce que la société a fait avec tous les dons de la nature. Vous ne comprenez pas ! Vous n'êtes pas prêts... »

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Par Pierre Charrel - le 9 mars 2020