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Critique de film
Le film

Garçon !

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L'histoire

Alex, ancien danseur sans grand succès, travaille désormais comme chef de rang dans une grande brasserie parisienne pour rembourser l'argent qu'il doit à sa femme. Exubérant et charismatique, il multiplie les conquêtes féminines sans lendemain et manque parfois de tact avec ses amis. Derrière cette façade, c'est un homme seul qui retrouve enfin une foi en la vie en rencontrant Claire. Il trouve alors la motivation pour réaliser son rêve : ouvrir un petit parc d'attractions au bord de la mer, sur un terrain familial. Un parc où il pourrait s'épanouir, entouré de ses amis.

Analyse et critique

Si jamais nous devions évoquer un lieu comme l'une des caractéristiques majeures de l'œuvre d'un metteur en scène majeur, alors nous parlerions en premier des cafés et du cinéma de Claude Sautet. Il est en effet difficile d'imaginer l'un des ses films sans l'ambiance enfumée d'un bar dans laquelle les liens de l'amitié se resserrent ou sans l'intimité d'une table autour de laquelle l'amour naît ou se meurt. Pour Sautet, le café est le décor premier de la sociabilisation, l'arrière-plan indispensable à l'expression des caractéristiques fondamentales de l'humanité. Quoi de plus naturel alors que de voir le cinéaste faire d'une brasserie l'espace principal de l'un de ses films. Garçon, qui prend pour argument de suivre la destinée d'un garçon de café, est donc avant tout la mise en exergue d'un des plus grands principes du cinéma de Claude Sautet : il n'y a pas de vie sans café, sans brasserie, sans restaurant. On peut même suivre finalement l'essentiel d'une vie en observant simplement le quotidien de l'un de ces lieux, comme le cinéaste l'illustre de manière amusante dans son film. Un couple apparait régulièrement à l'écran à l'occasion de petites vignettes. Nous ne savons rien d'eux, ni leurs noms, ni leur occupation, mais nous les voyons se séduire, s'aimer et enfin se séparer, comme dans une boucle sentimentale qui tiendrait tout entière dans la brasserie. Un élément tout à fait anecdotique dans la narration de Garçon, mais qui nous semble illustrer le plus parfaitement possible une partie de la vision de la vie et de l'humanité de Claude Sautet.

Aux origines du film se trouve un personnage réel. Un serveur que voyait régulièrement Claude Sautet dans un restaurant où Claude Néron, Philippe Sarde et lui-même avaient leurs habitudes pendant l'écriture de César et Rosalie. L'homme, exubérant et débordant de vitalité, avait marqué l'auteur qui envisageait depuis lors d'en faire un sujet de film. Alors qu'Yves Montand souhaitait refaire un film avec lui, le réalisateur lui soumit un premier traitement inspiré du serveur, écrit avec son vieux complice Jean-Loup Dabadie. Sur le coup, Montand fut emballé, mais avec le temps il se fit plus réticent. L'acteur rechignait à jouer un simple "porteur de plat". Il fallut toute la force de conviction de Sautet pour finalement faire changer d'avis Montand. Il lui fallut aussi accepter de modifier le scénario, donnant au garçon de café un passé et des projets, pour qu'il ne soit pas le simple serveur que l'inoubliable interprète de Vincent ne souhaitait plus incarner. Sautet dut transformer son oeuvre, ce qui explique certainement l'essentiel de son ressenti pour le film, qu'il disait ne pas aimer beaucoup. Heureusement, ces contrariétés ne menèrent pas Sautet à renoncer à son projet ou à changer d'acteur. Malgré ses exigences et ses caprices, Montand reste un acteur exceptionnel, et surtout un interprète idéal de l'univers de réalisateur. Déjà formidable dans César et Rosalie et dans Vincent, François, Paul et les autres..., il se voit ici offrir un nouveau rôle à sa mesure, mettant parfaitement en valeur sa capacité à interpréter un homme du peuple combatif, digne et vivant. Le rôle original pour lui d'un personnage un peu raté, errant dans une vie sentimentale et professionnelle peu glorieuse. Un caractère rare dans la carrière de Montand, et qui fait tout le prix de son interprétation, l'une des plus brillantes de sa carrière. Et puis comment Sautet aurait-il pu se priver du corps de Montant pour un tel rôle ? Son élégance et sa grâce font merveille et il faut le voir se mouvoir avec fluidité entre les tables de la brasserie, presque aérien, tel le danseur que l'acteur et le personnage furent dans leur passé. Si Montand fit des difficultés pour entrer dans le personnage d'Alex, force est de reconnaitre qu'une fois enfilés ses oripeaux, il sut lui rendre justice de la plus belle des manières.


Malgré les concessions qu'il dut faire, Claude Sautet ne renonça jamais à son cinéma et aux atmosphères qui lui étaient chères. Il retravaillera d'ailleurs pendant de longues années le montage afin d'obtenir le film que nous connaissons aujourd'hui, au rythme quasi parfait et à la structure finalement la plus proche possible de l'œuvre initialement envisagée par le réalisateur et son scénariste. Ce travail est notamment flagrant dans les premiers plans du film, où le réalisateur coupa toutes les séquences d'introduction qui nous présentaient les personnages afin d'obtenir une ouverture totalement épurée, privée des lourdeurs inhérentes à toute scène d'exposition. Le film débute aujourd'hui sur une longue et superbe séquence de brasserie, sans le moindre élément d'intrigue, comme un pur ballet filmé. La vie défile devant la caméra de Sautet dans une scène composée de plans-séquences d'une grande fluidité, et l'on imagine que le réalisateur a dû se réjouir d'une telle scène, qui semble si emblématique de son ambition cinématographique. Les différentes scènes de brasserie du film, souvent conçues sur le même modèle, sont parmi les plus plaisantes du film, et les plus admirables d'un point de vue cinématographique. Elles constituent l'épine dorsale du film, comme le confirme Sautet lui même : "C'était même là, la vraie unité du film, ce ballet des garçons dans la brasserie et son prolongement dans les scènes entre Claire et Alex." (1) On comprend évidemment que c'est en partie pour ces scènes que Sautet a voulu tourner Garçon. Sublimes visuellement, elles sont aussi un écrin remarquable à la galerie d'acteurs que nous présente Sautet. On pense par exemple au formidable Bernard Fresson, plus vrai que nature en chef de cuisine râleur, dont les colères ne sont pas sans faire écho à celle de Michel Piccoli dans Vincent, François, Paul et les autres... Un de ces personnages colériques au grand cœur qui sont indissociables du cinéma de Claude Sautet.


Aux côtés d'une série de seconds rôles impressionnants, c'est surtout Jacques Villeret qui crève l'écran dans l'un de ses rôles les plus mémorables, parfait complément à l'énergie d'Yves Montand. Il tient le rôle de Gilbert, le meilleur ami d'Alex dont il partage l'appartement et qui est plongé dans une situation inextricable, entre sa femme dont il rechigne à divorcer et sa compagne Marie-Pierre, incarnée par la superbe Marie Dubois, avec laquelle il a deux enfants. Il est l'ami attentif et précieux du personnage principal, à qui il n'hésite pas à dire ses quatre vérités et qu'il contribue à rendre plus humain. L'autre personnage qui fait avancer Alex, c'est celui de Claire, porté par une Nicole Garcia radieuse. La jeune femme, que séduit Alex, même si celui-ci semble pressentir qu'il ne la gardera pas, redonne au garçon de nouvelles ambitions dans la vie, et la force de réaliser son projet de construire un parc d'attractions. Leur relation est légère et touchante, et comme à l'habitude chez Sautet, filmée avec une pudeur remarquable. A l'écran, Claire apparait comme un ange qui transforme le personnage principal, lui faisant prendre conscience de ses échecs mais aussi de ce qu'il peut encore faire de bien, pour lui comme pour ses amis. Car comme pour d'autres œuvres du cinéaste, l'un des thèmes centraux de Garçon est l'amitié, celle qui unit Alex à ses collègues ou à ses anciennes conquêtes. Parfois, Alex semble s'éloigner de la droite ligne morale qui caractérise ce sentiment, lorsqu'il traite Gilbert avec une forme de mépris ou lorsqu'il oublie de rendre visite à Armand, son vieil ami qui se meure dans la solitude. Ce n'est que maladresse pour ce personnage dont les excès cachent une grande tendresse, et les événements sentimentaux qu'il traverse éclairent pour lui au grand jour ce défaut qu'il s'efforce alors de corriger, comme dans le soin qu'il prend de la petite Coline, son ancienne conquête qui se retrouve à la rue. Plus que son accomplissement professionnel ou que sa destinée strictement sentimentale, voilà le véritable enjeu de Garçon, un enjeu présent dans tous les films de Claude Sautet, traduit à l'écran par une trajectoire absolument touchante.


Une trajectoire qui passe par deux points culminants du point de vue émotionnel. D'abord dans la grande scène des garçons, invités par l'un d'eux, qui a gagné au tiercé, chez Lasserre. Il est profondément touchant d'assister à l'émotion de ces hommes qui voient s'exprimer leur amitié autour de bons plats et de belles bouteilles. Il y a aussi l'image réjouissante de ces petits serveurs de brasserie qui se font servir dans l'un des hauts lieux de la gastronomie française, une forme de renversement social et d'hommage aux "petits" qui sont l'espace d'une scène honorés à l'écran. Sautet aurait d'ailleurs souhaité faire de cette séquence la conclusion de son film, mais les modifications du scénario demandées par Montand ont entraîné la création de la problématique du parc d'attractions, sur laquelle le film devait se conclure. Dabadie comme Sautet n'était pas très emballés par cette partie de l'histoire, pourtant, à l'écran, elle termine remarquablement le film. L'ouverture du parc offre des scènes pleines de vie, montrant Alex entouré de tous ses amis, enfin épanoui.

Garçon marque un tournant dans la carrière de Claude Sautet, qui ne tournera plus pendant cinq années et reviendra au cinéma sans Jean-Loup Dabadie, accompagné d'une nouvelle génération d'acteurs avec le très beau Quelques jours avec moi. C'est une rupture également pour Montand, qui quitte les rôles de séducteurs pour endosser les habits de patriarche dans le diptyque Jean de Florette - Manon des sources, acceptant son âge à l'écran. Garçon n'est pas le film que Sautet voulait tourner mais il s'agit finalement d'un vrai film de Claude Sautet. Si lui en conçut un ressentiment compréhensible, cela ne peut être le cas du spectateur qui ne peut que se délecter de ce dernier tourbillon de la vie concocté par le formidable duo Dabadie / Sautet et mis en musique, n'oublions jamais de le citer, par un Philippe Sarde à nouveau formidablement inspiré. Un film qui semble aller très vite, comme la vie tumultueuse de ses personnages, une oeuvre bouleversante comme tous les autres films de son réalisateur. Boudé par le public à sa sortie, il est plus que temps désormais de réévaluer Garçon et de l'installer à la place qu'il mérite, avec les plus grands films de son auteur.


(1)  Conversations avec Claude Sautet, par Michel Boujut, Editions Institut Lumière/Actes Sud.

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Par Philippe Paul - le 10 juillet 2015