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Critique de film
Le film

Femme ou démon

(Destry Rides Again)

Partenariat

L'histoire

Shérif au grand cœur, Tom Destry est appelé à rétablir l'ordre dans la ville de Bottleneck qui se trouve sous la coupe du propriétaire d'une maison de jeux. Pourtant excellent tireur, Destry entreprend de ramener l'ordre dans la ville sans user de violence. Il ne tarde pas à tomber sous le charme de la belle entraîneuse Frenchy...

Analyse et critique

Destry Rides Again (de son vrai titre, d’après le roman de Max Brand adapté à de multiples reprises) raconte l’histoire d’une ville régentée par le propriétaire d’une maison de jeux (Brian Donlevy). Les habitants vont faire appel au fils d’un impitoyable homme de loi, Tom Destry (James Stewart), et le nommer shérif avec l’espoir qu’il réussira à faire cesser cette "dictature". Mais il se révèle être un tenderfoot peu crédible en homme de loi, qui va d’abord faire l’objet de sarcasmes et de quolibets en tous genres sans s’en offusquer outre mesure. Son passe-temps est de tailler des ronds de serviette dans des morceaux de bois. Il n’arrête pas de raconter des fables et des anecdotes moralisatrices, et refuse de porter des armes pour ne pas s’attirer des ennuis. Il va pourtant mener à bien sa mission sans coups de feu ni violence, tout au moins au départ, aidé en cela par la maîtresse de son pire ennemi, l’entraîneuse Frenchy (Marlene Dietrich)...

1939. Une année cinématographiquement faste qui se termine en beauté avec, certes non pas un chef-d’œuvre, mais un film éminemment agréable. Face à La Chevauchée fantastique et Sur la piste des Mohawks de John Ford, Pacific Express de Cecil B. DeMille, Le Brigand bien-aimé de Henry King ou Les Conquérants de Michael Curtiz, Femme ou démon est pourtant resté injustement en retrait, abusivement taxé de « comédie westernienne sympathique mais sans prétention », alors qu’il n’a pas tant que cela à rougir de la proximité de ces autres films bien plus illustres.

Tout d’abord, mettons les choses au point car nombreux sont les spectateurs qui craignent les comédies westerniennes : il s’agit ici plus d’un western avec beaucoup d’humour que d’une farce ou d’une parodie. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la fin dramatique et poignante qui n’aurait jamais eu sa place dans une comédie. En fait, George Marshall, prolifique artisan dont Femme ou démon constitue l'un des meilleurs films, réussit le tour de force de changer de ton d’une séquence à l’autre en gardant une certaine fluidité et sans que l’unité en soit chahutée, passant avec maestria de la comédie au drame, de la romance au western. De plus, il a merveilleusement réussi à saisir l’effervescence de cette petite ville. Son film respire la vitalité.

Femme ou démon est un petit joyau superbement dialogué, finement et intelligemment écrit, et qui voit en James Stewart le parfait interprète de ce personnage à la fois honnête et roublard qui semble tout droit sorti d’un film de Frank Capra. Le personnage de Tom Destry a beaucoup de points communs avec le Jefferson Smith de Capra qu’il incarna la même année, comme si ce dernier après être sorti du Sénat s’était rendu dans cette petite ville y appliquer ses principes démocratiques afin de faire place nette. Doux et innocent mais la seconde suivante capable d’autorité et de colère, arborant un visage décomposé et inquiétant après la mort de son ami, sa façon de boucler son ceinturon avec une étonnante violence rentrée, tout cela préfigure les rôles qu’il tiendra dans les westerns d’Anthony Mann.

Un régal qui voit aussi Marlene Dietrich dans un de ses rôles les plus attachants (dévolu au départ à Paulette Goddard), celui d’une saloon gal tiraillée entre l’amour que lui porte son patron, le tyrannique Brian Donlevy (grand habitué des personnages de ce genre, surtout en cette année 1939 où on le voit dans quasiment chaque western important), et ses sentiments envers ce "héros" d’un nouveau genre qui se trouve être Destry. Tous les deux forment un duo inoubliable. Il faut la voir, agonisant dans les bras de James Stewart, essuyer son rouge à lèvres d’un revers de main pour que Destry garde de son baiser un souvenir ému ; un peu plus tôt, il lui avait fait remarquer qu’elle devrait enlever ce maquillage outrancier afin d’être encore plus belle. Un très beau moment parmi tant d’autres délectables dont la première "prise de bec" entre Frenchy et Destry, l’entraîneuse jetant à la figure du nouveau shérif adjoint tout ce qui lui tombe sous la main, ou encore les trois chansons que Marlene interprète, écrites par les duettistes habituels Frank Loesser et Friedrich Hollander.

Avec sa tripotée de savoureux seconds rôles, Femme ou démon finit de convaincre et d’emporter l’adhésion. Alors qu’on les prend tous au départ pour des faire-valoir comiques, ils s’humanisent au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Que ce soit Charles Winninger (l’ivrogne du village retrouvant l’estime de soi en étant nommé shérif, alors que sur son "élection" avait été montée de toutes pièces par les escrocs de la ville afin que ce représentant de la loi ne leur fasse pas d’ombre et soit à leur botte), Mischa Auer, Una Merkel, Irene Hervey ou Jack Carson, ils se révèlent finalement bien plus intéressants qu’on aurait pu le supposer, chacun d’eux évoluant et gagnant notre sympathie. D’ailleurs, les gags récurrents de cet attachant western ne servent pas seulement, eux non plus, à nous faire sourire mais se révèlent parfois le point de départ de très belles idées dramatiques ; voire par exemple James Stewart remettant la chemise correctement dans le pantalon du shérif à chaque fois qu’il se trouve en face de lui, un gag qui sera l’occasion d’un joli moment d’émotion à la mort de ce dernier. Appréciant énormément l’histoire, George Marshall tournera lui-même l'un des remakes de son film en 1954, Le Nettoyeur (Destry), avec Audie Murphy dans le rôle-titre.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 8 avril 2007