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Critique de film
Le film

Canicule

L'histoire

Un braquage d’une banque se passe mal à Orléans. Auteur de ce hold-up sanglant et pris en chasse par la police, Jimmy Cobb, un vieux gangster américain, se trouve alors en fuite dans la Beauce. Perdu dans ce paysage caractéristique de l’un des greniers à blé français, il parvient à se réfugier dans une ferme où il va faire face à une population locale plutôt rustique...


Analyse et critique

La collection vidéo Make My Day ! est l’une des plus belles réjouissances cinéphiles depuis deux ans. Le critique et historien du cinéma Jean-Baptiste Thoret travaille avec StudioCanal afin de proposer des pépites cinématographiques de tout genre (giallo, thriller, film de genre, film d’auteur, film d’horreur, film expérimental... certains cochant plusieurs cases). Au sein de cette vingtaine de titres sortis depuis septembre 2018, se trouve un film très étonnant, et pour cause, il a été peu visible depuis plus de 30 ans. Il s’agit donc de Canicule. Cette oeuvre atypique est le travail d’un réalisateur français important des années 1970, un peu oublié parfois et dont le travail est remis en avant depuis quelques temps : Yves Boisset.

Canicule arrive certainement à la fin de la période la plus intéressante de son travail au cinéma. Pour Boisset, un film est avant tout un spectacle mais aussi un moyen d’information sur les problèmes que connaît la société. C’est ce qu’il a proposé durant les années 1970, des films humanistes et engagés où il met en avant des problématiques de la société française : la violence policière dans Un condé (1970) avec un Michel Bouquet de haute voltige, la guerre d’Algérie dans R.A.S. en 1973, la bêtise humaine dans Dupont Lajoie (1974) ou bien la critique de la télévision et des médias dans Le Prix du danger (1983), une fable qui annonce les pires émissions de télé-réalité des années 2000.


Au début des années 1980, il a l’intention de faire un film sur la Françafrique. Mais son travail déplaît au pouvoir (la droite dans les années 1970 et la gauche au début des années 1980). Ce projet de film sur la Françafrique tombe à l’eau et Michel Audiard lui propose de reprendre le livre Canicule de Jean Vautrin. Le projet est parfait pour Yves Boisset, il va pouvoir transposer un polar (avec les références aux films de gangsters et aux films noirs américains) dans la campagne (profonde) française. Yves Boisset a été critique de cinéma, spécialiste du cinéma classique américain. Cette passion qui l’anime va le pousser à aller chercher Lee Marvin pour incarner le principal protagoniste masculin. Cet acteur mythique est en fin de carrière (Canicule sera son avant-dernier film). Après une rencontre à Los Angeles, Marvin est emballé par le scénario et cette transposition de film noir dans la campagne française.


Héros mis en avant dès le générique (titre en rouge sur fond noir, accompagné de la musique de Francis Lai) qui annonce sa fuite (et ses difficultés à s’adapter à son nouveau milieu), il incarne Jimmy Cobb, un vieux gangster qui a décidé de se ranger après ce dernier casse - une autre influence de Boisset serait-il Le Solitaire de Michael Mann ? - comme il le promet à sa femme, Noémie Blue jouée par l’actrice américaine Tina Louise.

Figure mythique du gangster américain dans les films des années 1950 (difficile de ne pas penser aux Inconnus dans la ville de Richard Fleischer en 1955), affublé d’un chapeau noir, d’un costume noir, d’une chemise blanche et d’un million de dollars dans un sac de toile, mais se déplaçant à pied, le voilà qui court dans les champs de blé de la Beauce pour échapper à la police qui cherche un responsable de ce braquage en plein centre d’Orléans qui a fait plusieurs victimes. Le montage n’échappe pas à l’urgence de la situation : Cobb, comme le spectateur, se retrouve vite en pleine campagne dérouté et désorienté par ces champs de blé à perte de vue, visage et paysages ruraux mis en avant par le 2.35, format de référence des westerns.

Jimmy Cobb va être confronté au milieu rural de la Beauce, une solitude dans le cadre qui rappelle celle de Cary Grant dans La Mort aux trousses. Après avoir caché son butin près d’une ferme, il tombe sur Joachim joué par David Bennent, un enfant qui rêve d’aventures et qui se fiche pas mal de l’autorité (il fait des bras d’honneur à un hélicoptère du GIGN qui passe au-dessus de lui). Cobb va croiser à partir de là une galerie de personnages tous plus étranges les uns les autres dans la ferme où il va chercher un refuge et qui sera le lieu central du film.

Une des forces de Canicule est d’avoir réussi à donner de la consistance aux personnages principaux et secondaires. Les deux frères agriculteurs propriétaires de la ferme, Horace (Victor Lanoux) et Socrate (Jean Carmet), sont des personnages odieux, repoussants : affreux, sales et méchants a priori (le bruit des mouches omniprésent, la sueur et la crasse sur leurs habits, leur alcoolisme, deux hommes violents obnubilés par le sexe...). La femme d’Horace, Jessy jouée par Miou-Miou, explique son histoire personnelle à Jimmy Cobb et l'on apprend par les dialogues de Michel Audiard que cette brute épaisse n’a pas toujours été celui que l’on croit. Le personnage de Socrate a été marqué par son expérience militaire en Indochine au point d’en avoir gardé de nombreux souvenirs dans une grange qui ressemble à un musée colonial.


Les personnages secondaires ne sont pas en reste : Bernadette Lafont joue le rôle d’une nymphomane crasseuse et qui essaie de mettre le grappin sur tous les hommes - et notre héros ne sera pas épargné. Muni, une actrice qui a tenu plusieurs fois le rôle de servante chez Luis Bunuel, joue ici un personnage lunaire dont la souffrance est perceptible.

Ces personnages ruraux sont encore une référence pour Yves Boisset. Il est impossible de ne pas faire de lien avec la figure du redneck dans le cinéma américain des années 1970 (Délivrance, Massacre à la tronçonneuse pour les plus significatifs), où il symbolise le refoulé de l’histoire officielle ou bien les personnes mises à l’écart par la société capitaliste victorieuse, ambitieuse, dont le principal objectif est de gagner de l’argent. Le réalisateur pousse le curseur très loin au point de faire un tableau acide de cette société rurale française dégénérée à travers plusieurs symboles comme la station-service (abandonnée), le rôle de Joachim l'enfant-adulte qui n’hésite pas à voler le butin de Cobb pour aller voir des prostituées qui travaillent dans la maison close dont le nom est L’Ange bleu - nouvelle référence -, ou bien la violence des rapports sexuels entre Horace et Jessy qui est devenue avec le temps une sorte d’esclave sexuelle.


Yves Boisset intègre de manière plus visible des codes des films américains dans un cadre rural français. Des éléments faisant référence aux films de gangsters et aux films noirs américains vont se multiplier : des Cadillac (rose et blanche) sont présentes dans le paysage de cette ferme, Jean Carmet porte des chaussures chics un peu trop petites (pour oublier ses soucis) et gère une sorte de station-service (désertée) dans cette ferme isolée, Jean-Pierre Kalfon et ses amis incarnent des truands habillés en costume trop voyants (qui veulent la part du butin de Cobb). Le cinéaste n’hésite pas également à faire référence aux westerns (américains et italiens) à travers les nombreux gros plans proposés lors de duels dans la ferme, ou autour d’une table de cuisine, afin d’accentuer la tension et faire ressentir aux spectateurs le calvaire subi par Jimmy Cobb.


Boisset propose également à travers Canicule un cinéma populaire où il remet en cause toute forme d’autorité, dans la veine de ce qu’il a fait dans les années 1970. Cela va être l’occasion d’égratigner la représentation de l’autorité des forces de l’ordre toujours en décalage par rapport à l’intrigue et à leurs devoirs. Henri Guybet (quelle distribution !), qui joue un gendarme forcé de surveiller la ferme et de mettre la main sur Cobb, va lui aussi en tant que représentant de l’ordre se confronter à ces populations locales (la nymphomane, l’alcool et la violence présente entre les habitants de la ferme).

Dans ce monde absurde et surréaliste traversé par Jimmy Cobb, héros du film, sa rencontre avec Jessy est déterminante. Celle-ci va tout faire pour aider le gangster à survivre dans cette ferme et voit en lui un moyen d’échapper à son triste destin de femme d’agriculteur perdue dans cette vie misérable et non désirée (son père, ancien marin, s’est installé dans la Beauce et elle a hérité de cette propriété). Jessy, un très beau rôle incarné par Miou-Miou, émouvante, qui propose un rôle de femme forte dans ce monde d’hommes machistes, devient au fur et à mesure de l‘avancée de l’histoire le sujet principal du film : la libération d’une femme qui va prendre un nouveau départ grâce à Lee Marvin.

Oeuvre unique dans le cinéma français, à la mise en scène percutante et au casting démentiel, Canicule fait partie des films des années 1980 à (re)découvrir d’urgence afin de prendre conscience de la rareté de ce type de travail trop vite oublié dans la mémoire collective des cinéphiles.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Kévin Béclié - le 25 mars 2021