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Critique de film
Le film

Caligula

(Caligola)

Partenariat

L'histoire

Histoire de l’accession au pouvoir et du règne aberrant de l’un des 12 Césars : Caesar Caïus Caligula (12-41 de notre ère). Il était le fils du général romain Germanicus et d’Agrippine. Succédant à Tiberius dont Germanicus était le fils adoptif, il est empereur romain de l’an 37 (date de la mort de Tibère qui s’était retiré à Capri depuis près de 10 ans - où il s’adonnait à de sanguinaires débauches) à l’an 41. Sa folie le rend odieusement célèbre dans les annales romaines. Provoquant la colère du sénat en raison de ses crimes et de sa licence, il est victime d’un complot et périt assassiné à Rome.

Analyse et critique

Remarque préliminaire sur les différentes versions exploitées de Caligula

Sorti à Paris le 2 juillet 1980, la durée de la copie exploitée de Caligula en salle était de 136’ selon la Saison cinématographique 1981 qui mentionnait que les coupes exigées par la censure étaient de 30’ « environ ». En fait le film fut tourné pendant l’été 1976 et le montage achevé début 1977. Mais il ne sortit, en raison des divers procès intentés par les uns et par les autres, qu’en 1979 ou 1980 suivant les pays. L’édition ”prestige” interdite aux moins de 16 ans d’une durée de 100’ est donc loin des 136’ en question et encore plus loin des 148’ de l’édition ”collector” proposée heureusement par le même éditeur et qui est la seule correspondant à la mythique édition VHS intégrale - distribuée quelques années après la « sortie salles » - par René Château donnée pour 150’ approximativement. Elle n’en est pas moins assortie, tout comme l’édition ”collector” d’un code parental activable à volonté : pourquoi pas ? Nous n’avons d’ailleurs pas trouvé la manière de l’activer ! Saura-t-on jamais d’ailleurs, sur les 200 km de pellicules tournées au total, ce qui peut correspondre à une copie zéro ? Et aux yeux de qui recevrait-elle cette appellation puisque le tournage, la fabrication du négatif et la distribution du film tout comme ses ventes à l’étranger furent marquées de la malédiction du désaccord entre ses créateurs. Dans l’histoire du cinéma, une semblable malédiction entraîne toujours une histoire chaotique a posteriori du matériel d’exploitation lui-même : Caligula ne déroge pas à la règle. D’autant que la nature même de cette entreprise unique recoupe un autre conflit non moins générateur de remontages : celui de trois types de cinéma, le « traditionnel », « l’érotique » et le « pornographique ». Rien d’étonnant donc qu’on relève au fil des vérifications de durée une version anglaise de 103’, une américaine de 102’ « R-rated », une de 156’ « unrated », une italienne de 210’ (complète apparemment – comment avec une telle durée ne le serait-elle pas ? – mais quand sera-t-elle reprise et qui en a les droits ?!) et des données métriques pour les deux versions italiennes : 4135m pour celle de 1979 et 3.421m pour celle remontée en 1984. Robert H Rimmer, The X-Rated Videotape Guide, éd. Harmony Books, N.Y. revue et corrigée, p. 341, est pour sa part en extase devant la cassette video complète et « explicite » de…150’. Les titres ont évolué avec la même énergie. À l’origine on avait un Gore Vidal’s Caligula restitué tel quel par le documentaire du "making of", ensuite un Caligula qui prévaut naturellement aujourd’hui en France, aux USA, etc., un Io, Caligola correspondant à la reprise remontée italienne de 1984 et même un Caligola semble se promener quelque part ! Ces éditions ”prestige” et ”collector” correspondent donc d’une part à la possibilité de mettre la main sur un matériel calibré pour tel ou tel marché et d’autre part à un niveau de censure donnée et fluctuant lui aussi : celui des supermarchés et grandes surfaces, d’une part et de certains distributeurs grands publics de biens culturels d’autre part qui refusent de présenter, « hic et nunc », des films pornographiques. Le ”prestige” est donc plus commercial qu’artistique : son mérite est surtout de permettre une existence de l’autre version plus complète même si peut-être pas « intégrale ». On nous offre d’une part un Caligula de 100’ et d’autre part un Caligula de 148’ plus conforme au rêve Guccionien, dont le matériel de base est bien sûr identique.

Notice préliminaire sur la fidélité à la réalité historique de Caligula.

Dans l’immédiat étudions un premier problème : le film, dans ses deux versions ici proposées, est-il fidèle à la vérité historique ? Eh bien oui, c’est une biographie grosso modo fidèle aux sources historiques dont nous disposons à quelques anachronismes sévères ou contre-vérités près, à quelques hypothèses un peu vite assumées (Tibère fut-il ainsi assassiné ?), sans parler de telle scène de sexe invérifiable.
Le choix de Malcolm McDowell correspond lui-même assez bien physiquement, les yeux mis à part, au portrait tracé par l’historien latin Suétone (75-160 de notre ère, environ) dans sa Vie des 12 Césars, 50 : « (…) Cou grêle, tempes creuses, yeux creux, tête hirsute, aspect farouche (…) » qui précise que le jeune empereur souffrait cruellement d’insomnies (point bien respecté par le film), d’épilepsie (oublié par le film), qu’il méprisait les dieux (romains traditionnels), avait une peur panique du tonnerre... Ce dernier point est contredit par le film dans lequel Caligula danse sous l’orage et semble l’apprécier. La seule mention que l’on trouve de Caligula dans Plutarque, Vies parallèles / Vies des hommes illustres, § Antoine, précise que « Des fils de Germanicus, Caïus [Caligula], après un règne fort court, qu’il signala par sa démence, fut tué avec sa femme et sa fille. Agrippine (…) épousa en secondes noces l’empereur Claude, qui adopta le fils de sa femme, et le nomma Néron Germanicus. (…) Il était le cinquième descendant d’Antoine. » - Il avait été surnommé Caligula (diminutif de « Caliga », en latin : « petite botte ») par les soldats au milieu de qui il avait passé sa jeunesse et qui lui témoignaient pour cette raison une grande affection. Sa sinistre mais célèbre devise « Oderint dum metuant ! » - « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent ! » - est reprise telle quelle dans le dialogue avec sa sœur. Son regret que le peuple romain n’ait pas qu’une seule tête qu’on puisse ainsi couper plus facilement est également présent et fut bien prononcé par ses lèvres. La chronologie principale est respectée : Tibère (règne de 14 à 37) – Caligula (37-41) – Claude (41-54) sont en effet les trois premiers empereurs de ce qu’on nomme la « dynastie Julio-Claudienne » dont le dernier est Néron (54-68). Caligula descendait en fait d’Antoine (celui qui fut amoureux de Cléopâtre).


Remarquons à cette occasion que McDowell est la seconde incarnation haute en couleurs de la période cinématographique 1950-2000 de ce personnage, puisqu’il faut rappeler ici le déjà étonnant Caligula interprété par Jay Robinson dans Demetrius and The Gladiators [Les Gladiateurs] (USA 1955) de Delmer Daves. Le film de Daves était en revanche historiquement plus fantaisiste car il ne semble pas que Caligula se soit intéressé particulièrement à la tunique du Christ ni qu’il lui ait attribué un pouvoir magique. Il est vrai que le scénario du film de Daves avait pour but de prolonger The Robe [La Tunique] (USA 1953) d’Henri Koster, premier film tourné en cinémascope panoramique (inventé par un français, Henri Chrétien, à qui Skouras, le patron de la Fox à l’époque, avait acheté le procédé de fabrication) et son stéréophonique et qui narrait justement l’histoire de cette tunique aux premiers temps du christianisme persécuté sous l’empire romain.
On se demande en revanche comment Nerva (né en 22 et empereur de 96 à 98) peut être conseiller de Tibère et très âgé. Il est vrai que la vraisemblance peut permettre de penser qu’il s’agit d’un autre Nerva. On entend prononcer aussi le nom de Galba vers le dernier tiers : c’est en accord avec sa biographie.


Concernant la vie de l’empire à cette époque, Tacite, Histoires, I §LXXXIX précise froidement : « (…) sub Tiberio et Gaio [= [Caïo] Caligula] tantum pacis adversa ad rem publicam pertinuere (…) » que Burnouf et Bornecque, dans leur édition-traduction des Classiques Garnier (Paris, 1954) traduisent par : « (…) sous Tibère et sous Caïus, seuls les malheurs de la paix pesaient sur l’ensemble des citoyens. (…) » ce qui, sous sa puissante forme ramassée à l’ironie hautaine qui est stylistiquement la marque de ce grand écrivain, veut bien dire que, a contrario, la période fut dénuée de guerre et la sûreté intérieure comme extérieure de l’empire maintenue. La belle scène d’extérieur nocturne pendant laquelle Caligula erre dans une rue pouilleuse, ivre et se fait jeter en prison contient de nombreux détails archéologiquement exacts : le « panier à salade », le « toboggan » qui amène en prison, le type de pavés de la rue, les effigies des dieux, etc. L’incroyable et démesuré supplice appliqué à Macro est hélas réaliste compte tenu de ce que l’on sait de l’époque.
Sur la politique de l’époque, le tableau est également correct. Léon Homo, Nouvelle histoire romaine, III, §2 Les dynasties de l’âge d’or, éd. Fayard, Paris 1969, pp.249-251 nous confirme que Tibère, en dépit du fait que son règne se soit terminé dans un « régime de terreur et un bain de sang » fut néanmoins « le plus constitutionnel des empereurs », très attaché à associer le Sénat et les corps constitués à l’administration quotidienne. Tibère mort, Caligula fut « reconnu sans difficulté par le Sénat et par l’armée. Mais ce cerveau fêlé et ce déséquilibré, cet autoritaire, qui le premier tenta d’introduire à Rome un despotisme théocratique du type oriental, ne tarda pas à sombrer dans la folie furieuse. Un tribun de la garde prétorienne, Chaerea, en fit justice et l’abattit dans un cryptoportique de son palais. ». Le Sénat voulait profiter de l’occasion pour rétablir un régime républicain mais l’Armée, bénéficiaire du régime impérial, entendait bien, au besoin par la force, le maintenir : c’est ainsi que les prétoriens remplacèrent dans la précipitation Caligula par Claudius.


Concernant l’aspect religieux étrange illustré dans le film, il est aussi conforme à ce que l’on sait pour le fond. Jean Bayet, La religion romaine – Histoire politique et psychologique (éd. Payot, coll. PBP, Paris 1976) IV, 10, §2, précise que « (…) La stabilisation d’une religion gréco-latine n’empêchait pas, d’autre part, les empereurs-grands pontifes de la marquer d’accents différents ; d’après leurs préférences propres, mais aussi, selon toute vraisemblance, pour répondre – soit par complaisances soit par raidissement – à certains mouvements de l’opinion. A celle-ci Caligula semble avoir cédé en rétablissant le culte officiel d’Isis, proscrit par son prédécesseur Tibère (…) ». Il fit élever, ajoute Bayet, un temple officiel à cette déesse égyptienne vers 38 sur le Champ de Mars (le dieu romain de la guerre) et est historiquement responsable d’un pogrom (l’un des plus sanglant de l’histoire romaine) à l’encontre de la communauté juive d’Alexandrie, accusée de ne pas pratiquer le culte impérial. Les considérations relatives à la divinisation de l’empereur après sa mort que l’on entend dans le dialogue (séquence de Tibère et autres) sont exactes.
Quant aux orgies, aux dépravations et actes de sadisme divers que reproduit avec plus d’audace la version ”collector” , tous semblent aussi correspondre à la stricte réalité. Sans parler de la nomination comme consul par Caligula de son cheval « Incitatus » qui est avérée par toutes les sources. L’aristocratie impériale lui reprocha d’avoir dilapidé les trésors amassés par Tibère en fantaisies dispendieuses ou absurdes. Reproche objectif qui s’ajoutait à ceux que l’on pouvait légitimement déjà lui faire.

Critique Version courte édition ”prestige”

Le film n’est plus que l’ombre de lui-même. Non seulement des plans d’inserts détaillant des actes sadiques ou sexuels sont absents mais encore des séquences entières dans lesquelles sont mélangées de tels plans à des éléments purement dramatiques, ce qui nuit sérieusement à la caractérisation psychologique et à la densité dramatique du tableau d’ensemble. Ainsi le « jugement de Caligula » dédoublé entre le pesage de deux documents administratifs pour trancher un litige entre deux sénateurs et l’annonce à Ennia de son exil à l’issue de son bain de sperme est-il réduit à rien. Mentionnons le minutage de quelques plans ou séquences coupés : 12’51’’, 17’20’’, 17’47’’ à 18-45’’ (séquence Tibère), 19’03’’, 20’18’’, 20’38’’, 21’12’’, 26’-27’ (il nous semble que cette séquence de lit avec Drusilla est coupée), 32’42’’ à 35’45’’ (« Avec Caligula, ce sera pire encore… » dit un esclave, entendu par Caligula : plans de tortures à venir, objectives ou fantasmées, le tout suivi d’une séquence où Macro prouve sa fidélité à Caligula en posant son bras sur le feu), 47’58’’ à 48’02’’ (fellation entre deux gardes), etc.
Le résultat reste visible et cohérent mais le film manque un peu de souffle et d’ampleur dans les détails. Car en coupant certains plans, on a coupé les éléments de décor, le travail de la lumière qui allait avec eux, les arrières-plans qui les soutenaient parfois, etc.

Le travail remarquable de montage, fluide et nerveux, de Nino Baragli - monteur attitré de Sergio Leone mais aussi de Pasolini et d’autres - est préservé dans ce qu’il reste du film. Mais, puisque à tout moment des coupes sont intervenues (entre 1 ou 2 secondes jusqu’à 10’ d’affilées) et cela tout du long, inévitablement la substance, l’effet d’ensemble, le travail de la mise en scène, sont atteints. Le censeur qui a coupé cette copie a coupé aussi bien dans du Brass que dans du Guccione & Lui sans qu’on puisse au fond savoir qui est le plus perdant.
Le film respire mal par lui-même puisqu’il contient moins d’extérieurs que d’intérieurs. Il est souvent claustrophobique. Amputé ainsi, il respire encore moins et on a parfois l’impression de se trouver devant un téléfilm « gonflé » d’une ou deux séquences (Le supplice de Macro) constituées parfois de 4 ou 5 plans seulement (l’ascenseur de Tibère, des plans à dominantes rompus par une seule couleur qui entre dans le champ, des travelling latéraux très surprenants, etc.) heureusement très « spectaculaires » qui remontent indéniablement une sauce qui sinon eût été par trop douceâtre.
Le film est étonnant par son mélange de « performance » en effet très underground et son intimisme anti-spectaculaire allié au spectaculaire le plus éblouissant et le plus frappant. On peut passer d’un gros plan à un plan d’ensemble gigantesque en continuité : l’effet de surprise est continuel pour qui voit le film pour la première fois et son suspense, cela va sans dire mais encore mieux en l’écrivant, est réellement terrifiant. L’ombre de la folie plane constamment et ses effets redoutables sont craints autant qu’attendus par le spectateur.
Notons que quelques plans « hard » assez explicites (un empalement sur un olisbos dans la pénombre, etc.) et que certains plans de torture pénible (le supplice du vin chez Tibère) subsistent curieusement dans cette version.

Critique Version longue édition ”collector” dite « intégrale »

Ici sont restituées les séquences spectaculaires de la prostitution imposée aux épouses des sénateurs dans leur version hard (séquence lesbienne célèbre, fellation célèbre), le bain de sperme d’Adriana Asti, les plans célèbres du bébé naissant de Césonia, les plans lesbiens des prêtresses d’Isis, les éléments pornographiques et sadiques de la visite à Tibère, etc.
Le film acquiert une stature bien différente : hallucinante tentative réussie de mariage d’un film traditionnel à la syntaxe brillante, travaillée et au sujet classique et puissant avec des insertions de scènes pornographiques absolument – sinon objectivement - historiques et justifiées par l’action qu’elles renforcent au lieu de l’appauvrir. Le pari Guccionien est vraiment réussi.
Film sur la folie tourné dans des conditions elles-mêmes étranges, ce péplum est une œuvre originale et unique dans l’histoire du cinéma qu’il faut avoir vu au moins une fois.
L’interprétation en est remarquable : la plupart des acteurs principaux anglais sont issus de la Royal Shakespeare Company et il fallait oser organiser cette rencontre au sommet entre les Penthouse Girls, le décorateur de Fellini et Pasolini (Danilo Donati), le monteur de Leone et de Pasolini (Nino Baragli), un metteur en scène baroque et fin, et le cinéma de genre populaire le plus classique.


L’esthétique du cinéma fantastique s’immisce plus d’une fois au sein de la continuité : présages maléfiques des corbeaux, tortures, meurtres violents, le personnage hallucinant et muet du fou promu garde du corps… tout cela renforce la virulence du film. On a reproché à Guccione ses déclarations concernant la nécessité de tourner à Rome puisque son film ne montre pas ce qu’on montre habituellement dans le péplum : des monuments, des villes, des mouvements de foule ou d’armées. La seule bataille du film est un simulacre. La seule scène de navigation est une navigation en chambre (si l’on peut dire : la scène est incroyable). Mais les quelques éléments monumentaux de décors sont exploités avec un tel brio et un tel sens visuel qu’on oublie bien vite les références filmographiques.

Brass comme Vidal en sont en partie responsables : ils ont au fond tous deux revendiqué l’aspect psychologique comme premier et déterminant l’aspect spectaculaire lui-même. La scène d’ouverture pré-générique (identique dans les deux versions) constitue déjà une géniale idée. Ce couple dans la forêt, libre, joueur, amoureux… on ne saura qu’après qu’il s’agit de Caligula et de sa sœur. L’effet de choc est subtil et intelligent et son économie de moyens annonce la qualité de l’ensemble (mise en scène, écriture, scénario). Résultat d’un travail collectif et d’un travail contrarié des volontés de chacun de ses créateurs individuels, Caligula est un film qu’on ne peut comparer à nul autre et qui travaille constamment contre le classement et la description, qui refuse l’identification et la raison. Réflexion sur le pouvoir, sur l’histoire, sur la face sombre de l’humanité : le film a plusieurs facettes qui ne cessent de se refléter les unes les autres. C’est un film distancé et réflexif qui, pris au premier degré, est un spectacle à la fois cinématographique et théâtral original.

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Par Francis Moury - le 13 mars 2004