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Critique de film
Le film

7 morts sur ordonnance

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L'histoire

Dans une ville de province, la médecine est dominée par la famille Brézé, qui tient plusieurs cabinets de la ville ainsi que sa principale clinique. Le docteur Pierre Losseray est un caillou dans la chaussure du clan Brézé. Brillant chirurgien de l’hôpital public, il coûte des parts de marché à la famille, qui ne parvient pas à convaincre cet homme intègre et professionnel de rejoindre leur clinique. Le professeur Brézé va alors utiliser tous les moyens pour faire pression sur Losseray. Une situation qui rappelle ce qui s'est passé dix ans plus tôt avec un autre grand chirurgien, le docteur Berg. A l’époque, l’affaire s’était terminée dans un bain de sang.

Analyse et critique

En 1967, le premier film de Jacques Rouffio, L’Horizon, connait un échec commercial majeur. Il faudra plusieurs années au cinéaste pour retrouver l’opportunité de passer dernière la caméra et tourner enfin en 1975 son second film, Sept morts sur ordonnance. Cette première expérience a toutefois apporté l’opportunité à Rouffio de rencontrer Georges Conchon, auteur du roman L’Horizon et qui collabora avec le metteur en scène pour l’adaptation de son texte. Les deux hommes tissèrent des liens d’amitié, et c’est le lauréat du prix Goncourt 1964 qui apporte finalement le sujet qui va remettre à Jacques Rouffio le pied à l’étrier. Cette fois, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un double fait divers réel. En 1960, un chirurgien rémois se donne la mort alors que quelques années plus tôt, en 1952, un autre chirurgien s’était suicidé après avoir abattu le reste de sa famille, le tout sur fond de scandale dans les cercles de jeu de la ville. Conchon et Rouffio se lancent alors dans une méticuleuse enquête sur place qui va leur apporter tous les éléments nécessaires à l’écriture d’un scénario. Ce sujet fort et la contribution d’un casting absolument remarquable sont le matériau d’un des grands films français des années 70 et va constituer le socle d’une très belle période pour son auteur.

Si le point de départ de Sept morts sur ordonnance est une histoire vraie, les scénaristes ne choisissent pas pour autant un traitement documentaire. Plutôt que d’opter pour un récit purement chronologique, Conchon et Rouffio choisissent de construire le récit autour de flash-back parfaitement intégrés dans la narration, faisant de l’histoire de Berg un élément présent à l’esprit de chaque personnage - et de chaque spectateur - et agissant presque comme une malédiction qui pourrait tout autant être un fantasme qu’une réalité. Les scénaristes choisissent également de ne pas situer précisément leur histoire, la ville dans laquelle le film se déroule n’étant pas citée même si le décor est celui de Clermont-Ferrand.  Le résultat est la création d’un film à la portée plus globale que celle d'un récit trop factuel. Sept morts sur ordonnance évoque les bourgeoisies régionales quelles qu’elles soient, ainsi que le poids de la rumeur et du secret dans les petites villes, dans une charge qui évoque parfois le ton de certains films de Claude Chabrol. Ce dépaysement permet aussi l’ajout de certains éléments, comme le lien entre les Brézé et la Collaboration puisque l’on évoque par exemple le passage du patriarche dans le siège de maire durant l’Occupation. De quoi élargir à nouveau le propos du film. Le contexte de la médecine est, lui, conservé. L’objectif n’est à l’évidence pas une charge contre le corps médical, même si sa réaction fut plutôt négative à la sortie du film, mais l’utilisation d’un symbole de la haute société provincial. De plus, la médecine permet de construire une opposition forte entre les caractères des personnages. L’exercice de cette profession évoque évidemment, a priori, un engagement sans faille dont dépend la survie des patients. Ceci crée donc un enjeu scénaristique majeur, plus fort qu’avec n’importe quelle autre profession, et va constituer le cœur de l’opposition entre les personnages : d’un côté, à deux époques distinctes, Losseray et Berg, deux hommes que tout oppose sauf leur dévouement à la médecine, et de l’autre le clan des Brézé, surtout guidé par l’ambition et la soif du gain. Rouffio illustre d’ailleurs cette opposition de la manière la plus évidente et la plus efficace possible à l’écran. Lorsqu’un Brézé opère, il porte toujours chemise et nœud-papillon sous sa blouse, c’est l’apparence qui domine. Berg ou Losseray, eux, sont en maillot de corps ou torse nu, jamais dans le paraitre et concentré sur leur métier. L’opposition irrémédiable de deux conceptions du monde brillamment résumée en un détail vestimentaire.


Cette opposition, Rouffio l’installe d’abord comme un duel entre Losseray et le clan des Brézé qui ressemble à une situation archétypale de western. La famille Brézé domine toute la médecine de la ville sous la conduite d’un patriarche intransigeant et, se sentant menacé par Losseray, elle cherche à l’attirer dans son camp tel un clan d’éleveurs qui voudrait racheter l’indépendant. Puis, avec l’introduction du personnage de Berg, le film prend la forme d’un thriller psychologique, relevé par les excellents dialogues de Conchon qui installent l'oeuvre dans la tradition française du film de dialoguiste. Le résultat est un étrange mélange de genres particulièrement bien réussi par Rouffio qui construit un film au ton atypique, comme le seront plus tard les excellents Violette et François et Le Sucre, ou même le moins réussi Mon beau-frère a tué ma sœur qui conserve ce ton unique des œuvres du cinéaste, que l’on ne peut facilement rapprocher des films d’aucun autre réalisateur. La réussite de ce film plutôt original tient également pour une grande partie à l’excellence de son casting. Jacques Rouffio dirige dans Sept morts sur ordonnance trois des meilleurs représentants de trois générations d’acteurs français. Honneur au plus ancien, citons en premier Charles Vanel dans le rôle du patriarche de la famille Brézé, personnage inflexible et menaçant, auquel l’acteur parvient à donner une épaisseur et une humanité remarquables, ce qui représentait un sacré défi. Face à lui nous trouvons tout d’abord Losseray, interprété par un Michel Piccoli au sommet de sa carrière. Le personnage pourrait presque s’envisager comme une variation de celui de François dans Vincent, François, Paul et les autres. Tout deux sont médecins, mais la carrière de François et plus linéaire que celle de Losseray, qui a échoué à l’internant de Paris. Tout deux ont des convictions sociales, Losseray les a conservées là où François les a abandonnés pour rejoindre la médecine privée. Si l’on sent dans le film de Claude Sautet que François vit mal cette situation, Losseray va finalement payer bien plus cher sa fidélité à ses engagements. Losseray est une autre possibilité du destin de François, qui aurait payé très cher sa fidélité à ses idées. Ce lien qui n’est pas explicite, mais qui est forcément présent dans l’inconscient du spectateur, génère une empathie quasi immédiate pour le personnage que Piccoli entretient ensuite brillamment sur la durée du film.

Le représentant de la jeune génération est évidemment Gérard Depardieu, qui campe un docteur Berg aussi flamboyant à la ville que professionnel et brillant dans le bloc opératoire. Sa stature et son charisme font de Berg un personnage irréel, presque surhumain, ce qui renforce son statut légendaire pour les habitants de la ville, même dix ans après sa disparition. Depardieu livre ici une des grandes performances du début de sa carrière, qui contribueront à construire son statut dans le cinéma. Rouffio dit d’ailleurs de lui que son inventivité fut capitale pour la création de certaines scènes, une situation perceptible à l’écran tant le film est absolument indissociable de sa performance. Ces trois monstres sacrés ne doivent toutefois pas occulter la qualité des autres acteurs. Il faut notamment citer dans le rôle de la femme de Berg Jane Birkin qui a rarement été aussi belle à l’écran. Elle est très convaincante dans ce second rôle, qui constitue l'une de ses meilleures performances aux côtés de ses rôles dans Le Mouton enragé et dans La Piscine. Et puis il ne faut pas oublier le toujours juste Michel Aumont qui incarne le psychiatre Mathy, second rôle très important flottant toujours entre deux camps, du temps de Berg comme du temps de Losseray. Il est l’homme qui sait mais ne parle pas, celui qui pourrait résoudre le problème mais n’agit pas. Si les Brézé sont détestables, on peut sans l’accepter comprendre leurs motivations : l’appât de la puissance et du gain. Mathy est seulement lâche et incarne l'un des enjeux importants du récit conçu par Conchon et Rouffio : ceux qui refusent d'agir.


Avec Sept morts sur ordonnance, Rouffio crée un film atypique dans le cinéma français, un rare représentant du pur thriller psychologique dans notre paysage cinématographique. La tension du film est de plus renforcée par ses scènes médicales, réalistes, éprouvantes, et ne se concluant pas toujours sur un succès. La longue séquence durant laquelle Losseray tente de sauver madame Giret est un modèle de ce point de vue. Rouffio ne masque pas la dureté de cette épreuve et allonge au maximum la scène, jusqu’à transmettre le malaise que doit ressentir le personnel hospitalier au spectateur. L’instant est clé dans l’évolution du personnage de Losseray et le cinéaste ne le néglige pas, créant l’un des sommets de son film. Le chirurgien y démontre sa compétence et son abnégation, mais l’issue dramatique de l’opération entérinera sa déchéance. Dans Sept morts sur ordonnance, le travail et l’engagement ne triomphent pas, surtout lorsqu’ils sont confrontés à l’argent et au pouvoir. Relancé par le succès de ce film, Rouffio reviendra à ce sujet pour le traiter de manière encore plus féroce avec Le Sucre après la touchante respiration Violette et François. Trois films majeurs du cinéma français des années 70 qui constituent l’apogée de la carrière de cinéaste de Jacques Rouffio dont Sept morts sur ordonnance, film qui conserve aujourd’hui toute son originalité et sa puissance, constitue le premier sommet.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 17 novembre 2017