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Tops de la rédaction

Et si, finalement, 2022 n’avait pas été une si mauvaise année que cela pour le cinéma ?

Certes, les tenants du verre plus qu’à moitié vide auraient de quoi gloser sur l’état moribond d’un septième art qui, pendant des mois, n’aura su alimenter l’actualité qu’à travers son état de tension générale : tension (déjà sempiternelle) entre la salle de cinéma et les plateformes de vidéo-diffusion (avec ce raccourcissement des délais qui alimente la logique mortifère de "flux" de la création audiovisuelle), particulièrement incarnée en France cette année par le désaccord fondamental entre les professionnels du cinéma et le CNC (voir pour rappel la tribune du 17 mai 2022 dans Le Monde) ; tension ravivée entre cinéma commercial et cinéma d’auteur, exacerbée par l’inouïe maladresse de la couverture du Film Français de septembre 2022, puis par les propos de Jérôme Seydoux, patron de Pathé, qui aura largement nui (factuellement à tort, nous y revenons tout de suite) à l’image du cinéma hexagonal dans l’inconscient collectif ; tension de survie des exploitants qui, face à des salles presque vides et à la hausse des coûts de l’énergie, craignent de devoir mettre (voire mettent) la clé sous la porte...

Pour autant, au moment de dresser l’heure du bilan, nous avons décidé de porter un autre regard sur cette année écoulée, encouragés par le sursaut inattendu des entrées salles lors des derniers mois de l’année (parmi les quelques beaux succès publics de la fin d’année, celui de L’Innocent de Louis Garrel, sorte d’idéal de comédie populaire élégante qui a su conquérir près de 700 000 spectateurs, nous réjouit particulièrement) et par le succès évidemment historique d’Avatar : La Voie de l’eau. Enfin, une sortie salles parvenait à nous faire revivre, collectivement, ce frisson de l’ « événement cinématographique » tel qu’il existait avant les crises (sanitaires et conjoncturelles). Disons-le avec humilité : face aux enjeux, que notre rédaction ait été ou pas sensible au film, en l’occurrence, semble très anecdotique.

Mais enfin - et surtout - 2022 (première année calendaire complète depuis 2019, une éternité, pour les salles de cinéma) nous aura comblé sur le point qui, pour les spectateurs que nous sommes, importe le plus : la qualité des œuvres soumises à notre regard. Est-ce notre insatiété qui nous aura rendus plus enthousiastes, trouvant presque chaque semaine une raison nouvelle de nous réjouir de l’état de la création cinématographique ? Toujours est-il que, dérogeant à nos principes habituels (mais les règles que l’on s’impose ne sont-elles pas les plus faciles à contourner ?), nous avons décidé que chaque rédacteur proposerait cette année rien moins que vingt titres, et que notre classement collégial en contiendrait douze au lieu des dix habituels. Pour nous trouver des excuses, précisons que, pour la toute première fois, nous avons intégré des films non sortis en salles (les années précédentes, nous les limitions à des mentions complémentaires) à nos hiérarchies annuelles.

Ce qui ressort de cette copieuse anthologie, espérons-le, est la très grande diversité de l’offre cinématographique millésime 2022, et en particulier la belle santé du cinéma français : outre les trois films retenus dans le classement de la rédaction, citons le naturalisme énergique d’A plein temps, l’acuité loufoque de Viens je t’emmène, le sens du thriller très moderne de La Nuit du 12 ou la tension sociale d’Un autre monde (entre autres) pour mesurer l’étendue des registres couverts et des propositions de traitement.

Notre classement annuel traduit aussi, sinon la constance de nos goûts, au moins notre fidélité à l’égard de cinéastes que nous avons aimés très tôt et qui, films après films, confirment tout le bien que nous pensons de leur travail : ainsi, si on peut presque déjà considérer que Rodrigo Sorogoyen (après El Reino et Madre) et Ryusuke Hamaguchi (après Senses, Asako I & II et Drive My Car, notre lauréat 2021) possèdent leur "ticket" chez nous, ce n’est pas sans plaisir que nous ouvrons nos portes à Richard Linklater, Emmanuel Mouret, Mickaël Hers ou Park Chan-wook, qui avaient parfois, pour des films précédents, manqué de peu notre bilan annuel et qui y trouvent cette année, avec une belle maturité, une place presque évidente. Et pour en finir avec cette question de l’importance d’être constant, notons que Saeed Roustayi et Eskil Vogt, eux aussi, étaient déjà, à leur manière, présents dans notre top 2021 (le film précédent du premier était déjà cinquième, tandis que le second avait co-scénarisé le film classé huitième).

Si l'on doit tenter de faire ressortir une quelconque (et forcément un peu illusoire) unité - ou du moins les grandes lignes de notre sélection -, peut-être faut-il faire ressortir notre goût pour la manière dont certains de ces auteurs se confrontent au cinéma de genre pour s’en approprier les codes et les plier à leur singularité, offrant ainsi des films souvent délectables dans leur manière de nous « dérouter » : à la profusion des films de super-héros s’offre ainsi The Innocents comme une alternative particulièrement salutaire ; ô combien audacieux est également le chemin radical pris par As Bestas dans sa deuxième partie, contournant largement (et pour le mieux) nos attentes de spectateur ; quant à Park Chan-wook, il tord, avec la perversion et l’emphase qui caractérisent son cinéma, ce qui aurait pu s’apparenter à un polar érotique pour l’emmener vers de superbes sommets mélodramatiques...

Mais une autre tendance, plus forte, se retrouve dans presque la moitié des titres de notre classement : si le cinéma, sommairement, est l’art de raconter une histoire, il semblerait qu’en 2022, nos cinéastes fétiches aient entrepris de raconter leur histoire, optant pour des chroniques du passé, voire des récits de jeunesse. Paul Thomas Anderson avait 3 ans au moment du choc pétrolier de 1973 ; Baz Luhrmann 7 ans au moment du Las Vegas Show d’Elvis Presley ; Richard Linklater 9 ans au moment de l’alunissage d’Apollo 11 ; Mikhaël Hers à peine une dizaine d’années au moment du récit des Passagers de la nuit ; James Gray 11 ans au moment de l’élection de Ronald Reagan... et ces films nous parlent finalement moins de l’époque qu’ils décrivent que de la manière dont ces cinéastes accomplis considèrent désormais ces périodes qui auront été décisives dans leur accomplissement d’artiste comme de personne. Sans chercher à l'expliquer (l'époque serait-elle à la nostalgie ? ou s'agit-il, pour des films très souvent tournés en période de fortes contraintes sanitaires, de s'échapper d'une contemporanéité désespérante ?), on peut remarquer qu'il y a somme toute bien peu en commun entre la vision développée par Paul Thomas Anderson (la fougue, l’énergie, le désir...) et celle de James Gray (la perte de l’innocence lors du grand tournant libéral reaganien), si ce n’est justement qu’il s’agit de leur vision, c'est-à-dire du regard propre de cinéastes dont nous chérissons les points de vue. En quelque sorte, et pour le dire simplement, assez précisément ce que nous attendons du cinéma...

LE CLASSEMENT DE LA RÉDACTION

1.  Licorice Pizza (Paul Thomas Anderson)



Le regard porté sur l'adolescence par PTA est forcément inattendu, étrange, déroutant,
il est surtout d'une énergie vivifiante : comme on a envie de courir auprès de ces personnages !

 

2. As Bestas (Rodrigo Sorogoyen)



Une première heure d'une efficacité implacable. Une deuxième heure plus dérangeante,
qui creuse le sillon thématique du cinéaste autour du deuil. Passionnant.



3. Leila et ses frères (Saeed Roustayi)



Il y a plusieurs films en un dans Leila et ses frères (tragédie familiale, drame politique, comédie mordante...),
et tous sont réussis ! Décidément, ce cinéaste a du talent !



4.. Contes du hasard et autres fantaisies (Ryusuke Hamaguchi)



La musique "hamaguchienne", déjà bien identifiable, opère délicatement
dans ces trois segments d'une belle homogénéité.



5. Apollo 10 1/2 (Richard Linklater - Netflix)



Rotoscopie et nostalgie fonctionnent à merveille dans cette chronique délicate,
qui restitue de façon pop et ludique l'atmosphère des sixties.

 
 

6. The Innocents (Eskil Vogt)



Une approche scandinave, sensible et minimaliste,
d'un récit fantastique sur les cauchemars de l'enfance.




7. Armageddon Time (James Gray)


Chronique des années 80, d'un beau classicisme désabusé.
Personne ne filme la famille comme James Gray.


8. Chronique d'une liaison passagère (Emmanuel Mouret)



Sous l'ascendance bien assimilée d'un Woody Allen période Annie Hall,
Emmanuel Mouret radioscopie les coeurs et les esprits avec finesse et sensibilité.



9. Decision to Leave (Park Chan-wook)



Park Chan-wook met son audace et son inventivité (de forme ou de narration) au service
d'une histoire d'amour peu conventionnelle, vénéneuse et bouleversante à la fois.


10. Les Passagers de la nuit (Mikhaël Hers)

 

Le talent de Mikhaël Hers tient en grande partie à une écriture filmique, tout en délicatesse,
pour caractériser une situation, un personnage ou une époque. Ce film-ci en témoigne à merveille.


11. Elvis (Baz Luhrmann)

 

Biopic exalté, qui confronte la grandeur du monde du spectacle à son envers monstrueux.
Un des films les plus aboutis de Baz Luhrmann.


12. L'Innocent (Louis Garrel)



Une comédie qui n'oublie ni d'être drôle, ni d'être fine, ni d'être émouvante.
Le casting (notamment féminin) est bluffant.


 

LES CLASSEMENTS INDIVIDUELS

STEPHANE BEAUCHET

1. As Bestas (Sorogoyen)
2. The Innocents (Vogt)
3. A plein temps (Gravel)
4. Close (Dhont)
5. Un monde (Wandel)
6. The Batman (Reeves)
7. L'Origine du mal (Marnier)
8. Armageddon Time (Gray)
9. Leila et ses frères (Roustayi)
10. Les Huit montagnes (Von Groeningen)
11. R.M.N. (Mungiu)
12. Ennio (Tornatore)
13. Revoir Paris (Wincour)
14. Les Nuits de Mashhad (Abassi)
15. Sundown (Franco)
16. Les Promesses (Kruithoff)
17. La Nuit du 12 (Moll)
18. Le Sixième enfant (Legrand)
19. Annie colère (Lenoir)
20. La Vraie famille (Gorgeart)

JUSTIN KWEDI

1. Leïla et ses frères (Roustayi)
2. The Innocents (Vogt)
3. Contes du hasard et autres fantaisies (Hamaguchi)
4. The Souvenir 1 et 2 (Hogg)
5. Apollo 10 ½ (Linklater)
6. La Chance sourit à Madame Nikuko (Watanabe)
7. Elvis (Luhrmann)
8. Blonde (Dominik)
9. Qui à part nous ? (Trueba)
10. Falcon Lake (Le Bon)
11. Les Passagers de la nuit (Hers)
12. Chronique d’une liaison passagère (Mouret)
13. Les Nuits de Mashad (Abassi)
14. Decision to Leave (Park)
15. Bruno Reidal (Le Port)
16. Armageddon Time (Gray)
17. As Bestas (Sorogoyen)
18. Revoir Paris (Winocour)
19. L’Innocent (Garrel)
20. The Batman (Reeves)

ERICK MAUREL

1. Licorice Pizza (Anderson)
2. Les Passagers de la nuit (Hers)
3. Apollo 10 ½ (Linklater)
4. Les Enfants des autres (Zlotowski)
5. En corps (Klapisch)
6. Elvis (Luhrmann)
7. Un autre monde (Brizé)
8. L'Innocent (Garrel)
9. La Nuit du 12 (Moll)
10. Blonde (Dominik)
11. Arthur Rambo (Cantet)
12. Flee (Rasmussen)
13. Downton Abbey 2 (Curtis)
14. Novembre (Jimenez)
15. Chronique d'une liaison passagère (Mouret)
16. Tourner pour vivre (Azoulay)
17. Ouistreham (Carrère)
18. A plein temps (Gravel)
19. As Bestas (Sorogoyen)
20. Armageddon Time (Gray)

ANTOINE ROYER

1. Licorice Pizza (Anderson)
2. Ali & Ava (Barnard)
3. As Bestas (Sorogoyen)
4. Au coeur des volcans (Herzog)
5. Les Banshees d'Inisherin (McDonagh)
6. Decision to Leave (Park)
7. Chronique d'une liaison passagère (Mouret)
8. Sans filtre (Ostlund)
9. L'Innocent (Garrel)
10. Leïla et ses frères (Roustayi)
11. Les Lignes courbes de Dieu (Paulo)
12. Armageddon Time (Gray)
13. Les Nuits de Mashhad (Abbasi)
14. Petite fleur (Mitre)
15. Contes du hasard et autres fantaisies (Hamaguchi)
16. Une jeune fille qui va bien (Kiberlain)
17. Apollo 10 1/2 (Linklater)
18. Un autre monde (Brizé)
19. Les Promesses (Kruithof)
20. La Nuit du 12 (Moll)

 

JEAN GAVRIL SLUKA

1. Viens je t'emmène (Guiraudie)
2. Occhiali Neri (Argento)
3. Pacifiction (Serra)
4. Licorice Pizza (Anderson)
5. Introduction (Hong)
6. Contes du hasard et autres fantaisies (Hamaguchi)
7. Petite Solange (Ropert)
8. Nope (Peele)
9. Crimes of the Future (Cronenberg)
10. Don Juan (Bozon)
11. Incroyable mais vrai (Dupieux)
12. Vortex (Noé)
13. Un été comme ça (Côté)
14. Decision to Leave (Park)
15. R.M.N. (Mungiu)
16. Sans filtre (Ostlund)
17. Armageddon Time (Gray)
18. Avec amour et acharnement (Denis)
19. Au coeur des volcans (Herzog)
20. Red Rocket (Baker)

Par Dvdclassik - le 10 janvier 2023