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Tops de la rédaction

200 jours. Du 30 octobre 2020 au 18 mai 2021, les salles de cinéma françaises seront restées fermées 200 jours. Le recul est encore insuffisant pour évaluer pleinement l’impact que ces 200 jours auront sur l’avenir du « cinéma » - et derrière le terme générique, il faut envisager aussi bien le fonctionnement de l’industrie (de la naissance d’un projet à la distribution des films, en passant par toutes les étapes intermédiaires) que la nature même des œuvres produites, et au moins autant les pratiques de ses usagers…

Mais la plus immédiate de ces conséquences – et celle qui mène logiquement à notre rituel bilan annuel - fut la soudaine profusion de l’offre. Entre la logique calendaire et l’envie, légitime et impulsive, de rattraper le « temps perdu », les sorties se sont enchaînées, sans encore d’ailleurs que les spectateurs ne suivent totalement. Le Festival de Cannes 2021, tenu en juillet après son annulation en 2020, fut une illustration du phénomène, avec la création de nouvelles sections et le remplissage jusqu’à l’excès des habituelles. Sans inclure la moindre exclusivité d’une quelconque plate-forme, 529 films auront connu l’honneur d’une sortie salles, en France, sur la deuxième moitié de l’année, soit une moyenne édifiante de 16 nouveaux films tous les mercredis. Parmi eux, bien peu seront parvenus jusqu’à nous, et notre sélection annuelle n’est donc qu’un instantané, futile et furtif, de ce que chacun d’entre nous a eu le désir et la possibilité de voir cette année.

Mais parmi tous ces titres, un mélange troublant s’opère, déjà : entre les sorties longtemps repoussées et celles qui ne pouvaient pas attendre, nous avons vu cette année, à la fois et souvent sans pouvoir les distinguer, des films tournés avant la pandémie et des films tournés pendant celle-ci. Tandis que notre quotidien était placé sous le sceau des masques, des gestes barrières et de la distanciation sociale, le cinéma – ferment s’il en est de nos rêveries – continuait à nous donner à contempler les vestiges d'un monde illusoire, de la foule comprimée des détenus de La Loi de Téhéran aux effleurements alcoolisés de Julie (en 12 chapitres)

De contacts insolites, il aura donc, directement ou indirectement, beaucoup été question, cette année : de ceux qui s’établissent par-delà le langage (Drive my car), de ceux que les cloisons interdisent (le dernier plan, tremblant et sublime, de The Card Counter) et plus généralement du contact entre les êtres, à travers notamment la problématique du désir féminin (de plus en plus – enfin ! – abordé par des femmes cinéastes), mais aussi du contact avec le réel, que la situation tendait donc à estomper. L’exemple de la vigueur du cinéma iranien tel que le calendrier nous l’aura proposé ces derniers mois (aux deux titres qui figurent dans notre classement, nous pouvons adjoindre Un héros, d’Asghar Farhadi, qui n’était pas loin de les rejoindre) démontre, une fois de plus, à quel point le cinéma peut – et doit – servir à mettre en lumière d’autres regards et et d’autres démarches esthétiques ou politiques que ceux trop abondamment servi par les logiques algorithmiques des majors. Pour, ainsi, garder contact avec le monde tel qu'il est.

Mais au-delà de ces problématiques parfois anxiogènes, trouvons de rassérénantes consolations : la constatation, par exemple, qu’hormis les « vétérans » Schrader et Dumont, notre sélection propose essentiellement de « jeunes » cinéastes, tous âgés de moins de 50 ans – et ce, l’année même où la moyenne d’âge des trois lauréats des grands festivals européens (Julia Ducournau à Cannes, Audrey Diwan à Venise, Radu Jude à Berlin, pour trois films mentionnés dans les classements individuels de nos rédacteurs) était là aussi d’à peine 40 ans. Parmi ces incarnations de l’avenir et du classicisme moderne que nous défendons (le "classik-isme", en somme), un auteur japonais dont nous suivons le travail depuis longtemps désormais (Senses avait pris la 6ème place de notre top 2018, Asako I & II la 5ème de notre top 2019) : c’est avec sa modeste majesté que Drive my car survole notre bilan annuel. 

LE CLASSEMENT DE LA RÉDACTION

1.  Drive my car (Ryusuke Hamaguchi)



Cette oeuvre-fleuve, mystérieuse et limpide à la fois, confirme la maestria de son auteur,
capable de mêler dans un même élan, ample et délicat, la douceur et le trouble, la bonté et la complexité.  

 

2. Illusions perdues (Xavier Giannoli)



Du grand cinéma populaire, qui adapte (audacieusement) Balzac pour exalter sa férocité et sa générosité,
et en fait simultanément ressortir la modernité, en écho avec les obsessions propres au cinéaste. Brillant.



3. A l'abordage (Guillaume Brac)



La tendresse et la modestie portées aux rangs de grand art. 
Un film estival, léger et profond donc, qui plonge dans une douce euphorie.



4.. The Card Counter (Paul Schrader)



Paul Schrader creuse son sillon, obsessionnel, autour de la culpabilité et de la rédemption.
La forme est ici admirable, et Oscar Isaac époustouflant de densité muette.



5. La Loi de Téhéran (Saeed Roustay)



Le grand polar de 2021 venait d'Iran : à une première partie sèche et tendue, du côté des policiers anti-drogue,
répond une deuxième partie, politique et sociale, non moins complexe et passionnante.
 
 

6. Le Diable n'existe pas (Mohammad Rasoulof)



En écho puissant au film précédent, un film en quatre épisodes distincts, aux ambiances très différentes
mais qui vibrent en réalité de la cohérence au scalpel d'un constat dont chaque plan traduit l'urgence.



7. France (Bruno Dumont)



Derrière l'apparente satire des médias, insolite et souvent déconcertante, 
Bruno Dumont dresse un superbe portrait de femme, porté par une Léa Seydoux magistrale.


8. Julie (en 12 chapitres) (Joachim Trier)



L'indécision professionnelle ou sentimentale, la pression sociale, l'urgence climatique, la peur de la mort...
Joachim Trier brasse large et touche fin dans son portrait d'une jeunesse contemporaine,
bien aidé en cela par une comédienne en état de grâce.



9. Nomadland (Chloé Zhao)



Le classicisme se mêle à une acuité toute moderne dans la description des nomades du capitalisme,
avec une belle hauteur de point de vue et sans misérabilisme. Frances McDormand est magnifique.



10 ex-aequo. Une histoire d'amour et de désir (Leyla Bouzid)
et Les Amours d'Anaïs (Charline Bourgeois-Tacquet)



Deux oeuvres de jeunes femmes, qui parlent d'amour et de désir, par le truchement notamment de la littérature,
avec sensibilité, élégance et de sublimes interprètes !

LES CLASSEMENTS INDIVIDUELS

STEPHANE BEAUCHET

1. The Father (Zeller)
2. Illusions perdues (Giannoli)
3. Nomadland (Zhao)
4. Une histoire d'amour et de désir (Bouzid)
5. Julie (en 12 chapitres) (Trier)
6. L'évènement (Diwan)
7. The Card Counter (Schrader)
8. Les amours d'Anaïs (Bourgeois-Tacquet)
9. La loi de Téhéran (Roustayi)
10. Un héros (Farhadi)
11. Rouge (Bentoumi)
12. Les choses humaines (Attal)
13. West Side Story (Spielberg)
14. Médecin de nuit (Wajeman)
15. Bonne mère (Herzi)

JUSTIN KWEDI

1. The French Dispatch (Anderson)
2. Drive my car (Hamaguchi)
3. Les Olympiades (Audiard)
4. A l’abordage (Brac)
5. France (Dumont)
6. Illusions Perdues (Giannoli)
7. Louloute (Viel)
8. La Loi de Téhéran (Roustayi)
9. Onoda (Harari)
10. Malignant (Wan)
11. Memoria (Weerasethakul)
12. L’évènement (Diwan)
13. Compartiment 6 (Kuosmanen)
14. Violet Evergarden- Le film (Ishidate)
15. Nomadland (Zhao)

Mention : Clar-obscur 
(Hall - Netflix)

ERICK MAUREL

1. Guermantes (Honoré)
2. A l'abordage (Brac)
3. Bac Nord (Jimenez)
4. Les Amours d'Anaïs (Bourgeois-Tacquet)
5. Dune (Villeneuve)
6. West Side Story (Spielberg)
7. France (Dumont)
8. Une histoire d'amour et de désir (Bouzid)
9. Bonne mère (Herzi)
10. Un Espion ordinaire (Cooke)

Mention : The Mission 
(Greengrass - Netflix)

ANTOINE ROYER

1. Illusions Perdues (Giannoli)
2. Drive my car (Hamaguchi)
3. Le Diable n'existe pas (Rasoulof)
4. Un héros (Farhadi)
5. La Loi de Téhéran (Roustayi)
6. Julie (en 12 chapitres) (Trier)
7. Titane (Ducournau)
8. First Cow (Reichardt)
9. Nomadland (Zhao)
10. Les Magnétiques (Cardona)
11. West Side Story (Spielberg)
12. La fièvre de Petrov (Serebrennikov)
13. Last Night in Soho (Wright)
14. A l'abordage (Brac)
15. Gagarine (Liatard & Trouilh)

 

JEAN GAVRIL SLUKA

1. The Card Counter (Schrader)
2. Drive My Car (Hamaguchi)
3. France (Dumont)
4. The Amusement Park (Romero)
5. Le Diable n'existe pas (Rasoulof)
6. Tre Piani (Moretti)
7. A l'Abordage (Brac)
8. La Fracture (Corsini)
9. First Cow (Reichardt)
10. Bad Luck Banging or Loony Porn (Jude)
11. Pleasure (Thyberg)
12. Mandibules (Dupieux)
13. Petite Maman (Sciamma)
14. Malignant (Wan)
15. Madres Paralelas (Almodovar)

Mentions : 
Don't look up
(McKay - Netflix)
Zola (Bravo - Vod)
Procession (Greene - Netflix)
Bad Trip (Sakurai - Netflix)
Can't get you out of my head: An Emotional History Of The Modern World (Curtis - BBC)

Par Dvdclassik - le 14 janvier 2022