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Livres


Claude Zidi,
En toute discrétion
de Vincent Chapeau

Préface de Thierry Lhermitte
Hors Collection
Première édition : 28 novembre 2019
384 pages, broché
Prix indicatif : 19 euros

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Publier un ouvrage sur Claude Zidi, c’est se heurter d’emblée à une double absurdité. Les cinéphiles purs et durs, ceux qui lisent des livres sur le cinéma, auront toujours beaucoup de mal à reconnaître dans l’auteur des Bidasses en folie ou du Grand Bazar un fils spirituel d’Orson Welles ou de Stanley Kubrick ; il ne leur viendra donc même pas à l’idée de feuilleter une biographie dudit. Quant aux spectateurs qui ont vu ses films et continuent de voir ses films, et qui pourraient donc vouloir en savoir plus sur sa vie et son œuvre, savent-ils seulement que les films de Claude Zidi étaient de Claude Zidi ? La plupart du temps, quand, par exemple, c’était L’Aile ou la cuisse, c’est un film « de Louis de Funès » qu’ils ont vu, ou un film « de Pierre Richard » quand c’était La Moutarde me monte au nez, ou encore un « Belmondo » quand c’était L’Animal. De plus, comme on prête volontiers aux riches, de même qu’on attribue à Just Jaeckin des Emmanuelle 2, 3 et 437 qu’il a toujours refusé de tourner, on impute à Zidi un certain nombre de « bidasseries » qui entendaient s’inscrire dans le sillage des siennes, mais qui n’étaient en réalité que des contrefaçons.

C’est sans doute - ou peut-être - dans ces malentendus qu’il convient de chercher l’origine des réticences de l’intéressé à parler de sa vie ou de son travail. Qui l’a approché sait que sous sa souriante courtoisie se cache un personnage réservé, sinon ombrageux, et l’on n’a aucun mal à comprendre Pierre Richard lorsqu’il explique que, malgré les deux films qu’il a tournés sous sa direction (La Moutarde déjà citée et La Course à l’échalote), il a certainement « manqué » Zidi, celui-ci - et tous les témoignages concordent - passant le plus clair de son temps, lorsqu’il devait attendre que les techniciens terminent la mise en place des décors ou le réglage des lumières, à lire les innombrables journaux qu’il avait toujours sous le bras en débarquant le matin sur le plateau.

Pourtant, Zidi constitue un cas bigrement intéressant : avant même de s’imposer comme le réalisateur des pantalonnades des Charlots, il avait été le cameraman de gens comme Chabrol, Frankenheimer, ou encore Alain Jessua (il alla même, par amitié, et longtemps après Jeu de massacre, retravailler pour celui-ci sur Traitement de choc alors qu’il était lui-même passé à la réalisation).

Seulement, comme on l’a dit, Zidi est un personnage qui parle peu, et la biographie proposée par Vincent Chapeau se casse les dents - ce que d’ailleurs son titre, Claude Zidi en toute discrétion, annonce assez clairement - quand elle entend consacrer toute une première partie, soit deux cents pages, à « Zidi avant Zidi ». Il serait bien sûr passionnant d’entendre son témoignage sur Chabrol, puisqu’il a collaboré avec celui-ci sur une dizaine de films, ou sur Frankenheimer, mais c’est toujours motus et bouche cousue. Nous apprendrons au mieux que « c’était très amusant » de tourner cette fameuse scène de Traitement de choc où l'on voit le docteur Delon courir tout nu sur la plage pour aller rejoindre dans les flots les pensionnaires de son prétendu (et terrifiant) centre de thalassothérapie. Nous avons donc droit à un certain nombre de fiches, au demeurant fort bien faites, sur Le Boucher ou sur Le Train ou même sur tel film de Jean-Claude Dague, ce cinéaste qui, par désespoir, entreprit de se refaire une trésorerie en allant, en vrai, braquer des banques et qui le fit si maladroitement qu’il se retrouva très vite en prison ; mais toutes ces pages auraient bien plus leur place dans des monographies sur Chabrol ou sur Frankenheimer que sur Zidi.

La seconde partie de l’ouvrage, sur les films réalisés par Zidi, est nettement plus intéressante, et devient même émouvante vers la fin, quand celui-ci, un peu plus loquace que d’habitude, avoue que l’une des raisons qui l’ont amené à prendre sa retraite était tout simplement le fait que ses films avaient moins de succès - et peut-être, ajouterons-nous, le fait que ses tentatives pour prouver, à travers un film comme Deux, avec Gérard Depardieu et Maruschka Detmers, qu’il pouvait aussi aborder le genre sérieux n’avaient pas convaincu grand monde. Mais cette seconde partie vient justifier d’une certaine manière la première, en nous invitant à (re)voir les charlotades ou certaines pitreries du même ordre à la lumière des films de critique sociale pour lesquels Zidi n’avait été que cameraman. Si mal fichus soient-ils - La Zizanie est un machin si lent et si laid qu’il est difficile de ne pas éprouver un certain malaise en le revoyant -, ses films abordent souvent des questions qui restent ou qui sont devenues très « actuelles » : il faut entendre l’un des survivants des Charlots lorsqu’il explique que, même si tout cela n’était pas conscient, Zidi traitait de la lutte du petit commerce face au grand commerce, de la corruption - au moins passive - de la police, de l’émancipation des femmes - James Cameron lui-même n’a pas craint de remaker un film de Zidi quand il a tourné True Lies - et, avec Les Sous-doués, de la situation de l’enseignement en France...


La Totale vs. True Lies

Répétons-le : ceux qui s’attendraient à apprendre quoi que ce soit de théorique sur « le cinéma selon Zidi » ne trouveront guère de quoi satisfaire leur attente dans cet ouvrage, mais il est loin d’être inintéressant si on l’aborde comme un panorama général du cinéma français des années soixante, soixante-dix et quatre-vingt, sur les conditions de production (1), sur l’évolution des goûts du public. D’ailleurs, regardez bien la couverture : la photo qui l’illustre (prise sur le vif par la photographe Marianne Rosenstiehl) représente un monsieur masquant derrière ses deux mains la quasi-totalité de son visage et nous dit que, comme Canada Dry qui a la couleur de l’alcool-mais-qui-n’est-pas-de-l’alcool, ce livre qui a la couleur du Zidi n’est pas vraiment du Zidi. Mais le goût n’est pas pour autant désagréable.

(1) On trouvera même un long chapitre sur les démêlés du film de Rivette La Religieuse (d’après le roman de Diderot) avec la censure gaullienne. Zidi était cadreur sur ce film (ce qu’oublie de mentionner IMDB).

Par Frédéric Albert Lévy - le 28 septembre 2020

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