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Critique de film

L'histoire

Mexique 1966. Alors que la révolution fait rage, l’empereur Maximilien (George Macready) engage le bandit Joe Erin (Burt Lancaster) et un ancien officier de l’armée sudiste Benjamin Trane (Gary Cooper), tous deux réfugiés au Mexique, afin de convoyer la comtesse Marie Duvarre (Denise Darcel) jusqu’à Vera Cruz.

Analyse et critique

Vera Cruz est une production du tandem composé par Harold Hecht et Burt Lancaster sous la raison sociale Hecht-Lancaster. Ils produisent également Bronco Apache (Apache, 1954) puis plus tard Fureur Apache (Ulzana’s Raid, 1972) du même Aldrich, où Burt Lancaster incarne respectivement Massaï, l’Apache en révolte, et McIntosh, un éclaireur ayant pour mission d’aider une compagnie de Cavalerie à retrouver un indien rebelle.

On trouve à l’origine du scénario, signé Roland Kibbee et James R. Webb, un sujet de Borden Chase, auteur phare du western, notamment grâce aux scripts de La Rivière rouge d’Howard Hawks (Red River, 1948) de L’homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor (Man Without a Star, 1955) et surtout de sa collaboration idéale avec Anthony Mann pour Winchester ‘73 (1950), Les Affameurs (Bend Of The River, 1952) et Je suis un aventurier (The Far Country, 1955). On retrouve dans les scénarios de Chase ce que Tavernier et Coursodon nomment "une histoire d’amour entre deux hommes … sans connotation sexuelle (précise Chase)".

Si Vera Cruz rejoint cette thématique, le ton du film est très éloigné des habituelles créations de son auteur. Celui-ci se caractérise par un humour véritablement impudent, des personnages effrontés et insolents, qui font littéralement exploser le cadre du Western classique. L’apport des deux scénaristes a véritablement transformé le sujet d’origine, où la patte de Chase se retrouve néanmoins dans cette confrontation entre deux hommes ayant pour cadre un contexte historique précis et détaillé (ici la Révolution Mexicaine).

Roland Kibbee s’est, avant Vera Cruz, illustré dans la comédie. Tel le burlesque déjanté des Marx Brothers avec Une nuit à Casablanca (A Night in Casablanca, 1946) et la comédie romantique avec Angel on My Shoulder (1946) (deux films signés Archie Mayo), le film d’aventure emprunt d’humour et de péripéties fantaisistes, tel Ten Tall Men (de Willis Goldbeck repris par Robert Parrish, 1951) et Le Corsaire rouge de Robert Siodmak (The Crimson Pirate, 1952). Ces deux derniers films sont d’ailleurs interprétés par Burt Lancaster, avec qui Kibbee collabore pendant une vingtaine d’année : The Devil’s Disciple (Guy Hamilton, 1959), Valdez (Valdez is Coming, Edwin Sherin, 1971) ou encore The Midnight Man (1974) co-réalisé par Lancaster et Kibbee.

James R. Webb, quant à lui, a œuvré principalement dans le western. Il débute sa carrière en écrivant cinq scénarios en moins de deux années pour Joseph Kane, réalisateur qui se consacre quasi exclusivement au genre en enchaînant une centaine de films qui n’ont qu’en petite partie franchi nos frontières. Il écrit également deux beaux westerns pour Gordon Douglas : La Charge de la rivière rouge (The Charge at Feather River, 1953) et surtout La Maîtresse de fer (The Iron Mistress, 1952), tiré d’un roman de Mari Sandoz comme l’est également Bronco Apache, superbe western pro-indien réalisé par Robert Aldrich la même année que Vera Cruz. James R. Webb écrira également un autre western prenant fait et cause pour le peuple indien avec Les Cheyennes de John Ford (Cheyenne Autumn, 1964).

L’apport de Robert Aldrich est évidemment primordial dans cette entreprise de destruction des codes du western classique. Tout d’abord la méthode de travail adoptée par le réalisateur sur le tournage est entièrement liée à la liberté immense que prend le film par rapport à son genre de référence, et lui donne un ton plein de vivacité et de légèreté malgré la noirceur des personnages et du propos. C’est en effet l’improvisation qui est le maître mot : "On terminait le script cinq minutes avant d’aller filmer : on s’asseyait autour d’une table pour construire chaque scène et puis on la tournait telle qu’elle venait d’être écrite". Cette audace incroyable pour un réalisateur qui n’en est alors qu’à son quatrième film témoigne de l’esprit franc-tireur qui anime cet artiste hors norme. Avec Alerte à Singapour (World for Ransom, 1954), Aldrich débordait déjà joyeusement du cadre du film noir, en faisant dévier son récit vers l’espionnage et en anticipant avec son personnage de détective cynique et glacial, le Mike Hammer d’En quatrième vitesse (Kiss Me Deadly, 1955). Avec Bronco Apache il réalise un des premiers westerns antiracistes, "genre" initié en 1950 par La Flèche brisée (Broken Arrow, 1950) de Delmer Daves. Vera Cruz est à la croisée de ces chemins : western "historique" où les rapports entre les Etats-Unis et le Mexique, la guerre de Sécession, les colonies sont parties prenantes de l’histoire, et cynisme de personnages tout droit sortis du film noir.

Le film est d’un pessimisme total sur les rapports humains. Que ce soit l’amitié, la loyauté, l’amour, tout est corrompu par les bas instincts qui animent les personnages. Leur cupidité, leur égoïsme, leur amoralité, interdisent constamment la fraternité et l’entraide. Véritablement nihiliste, Vera Cruz anticipe le western Spaghetti qui apparaît une dizaine d’années plus tard. Il est amusant de constater que Charles Bronson y joue déjà de l’harmonica, tandis qu’un de ses compères se trouve être Jack Elam, futur tueur d’Il était une fois dans l’ouest (C'era una volta il West, 1968). Visages mal rasés, tenues débraillées, même l’apparat y est. Les cadrages qui caractérisent l’œuvre d’Aldrich (plongées et contre-plongées, cadre dans le cadre, gros plans accentués…) poussés à l’extrême, seront également les marques de fabrique du genre.

Comme dans la trilogie des dollars de Sergio Leone, notamment pour Le Bon, la brute et le truand (Il Buono, il brutto, il cattivo, 1966), le nihilisme du sujet est constamment tempéré par le rythme joyeux insufflé au film. Ce jeu de dupe qui tourne autour de l’appropriation d’un trésor est prétexte à des péripéties enlevées, des rebondissements, des tromperies qui tiennent habituellement plus du film d’aventure que du western. Le film est émaillé de dialogues savoureux, tel celui où Burt Lancaster, dont le sourire carnassier ponctue de manière irrésistible le film, se prend à rêver de posséder son propre navire… alors que l’acteur sort du tournage du Corsaire rouge !


Vera Cruz possède l’ampleur des grandes productions, utilisant des centaines de figurants lors d’une scène de bal, de chevauchées ou encore de l’attaque d’un fortin. Aldrich fait preuve d’une magnifique capacité à utiliser l’espace, et gère aux mieux le format du Superscope (2 :1), format bâtard vite tombé en désuétude. Utilisant souvent la diagonale (rangées de soldats, ruelles, escaliers…) ou encore le cadre dans le cadre, il découpe avec une précision d’orfèvre son image, soulignant l’opposition des protagonistes, leurs jeux de manipulation, leur isolement et leur solitude, ou encore inscrivant par l’image les conflits entre les différentes factions en présence (bandits, rebelles, armée…). Le chef opérateur, Ernest Laszlo, collaborateur attitré du réalisateur (Bronco Apache, En quatrième vitesse, Le Grand couteau, 4 du Texas), nous offre un travail admirable. Le Superscope lui permet à la fois de donner une grande ampleur aux paysages du Mexique, aux cortèges de soldats au pied des temples aztèques, au bal du palais de l’empereur… et de favoriser dans le même temps des gros plans qui cernent au mieux les personnages.

Ceux-ci sont incarnés par des acteurs qui portent le film avec une vitalité exceptionnelle. Burt Lancaster signe l’une de ses interprétations les plus magistrales, emportant immédiatement l’adhésion par la joie évidente et communicative qu’il prend à jouer cette canaille fourbe et immorale. Gary Cooper, incarne un personnage ambivalent et complexe, brisé par son passé d’officier sudiste contraint à la fuite. S’il n’a pas totalement désespéré de l’homme et croit encore parfois en l’amitié, Ben Trane ne peut au final que constater amèrement que les idéaux ne sont plus, et que sa survie passe par l’égoïsme et la solitude. Gary Cooper livre un tel contre-emploi qu’il en vient à regretter son choix jusqu’à rejeter la proposition d’incarner ensuite le révérend Harry Powell dans le chef d’œuvre de Charles Laughton La Nuit du chasseur (Night of the Hunter, 1955). On retrouve au casting des habitués du cinéma d’Aldrich : Ernest "L’Empereur du Nord" Borgnine, Charles "Les 12 salopards" Buchinski (pour la dernière fois sous son nom), Jake "En quatrième vitesse" Ellam, Jack "4 du Texas" Lambert... qui complètent une galerie de seconds rôles patibulaires avec Henry Brandon ou encore Morris Ankrum.

Parfait jalon d’un genre qui ne cesse d’évoluer, Vera Cruz se positionne entre classicisme et modernité, allie le grand spectacle hollywoodien au pessimisme d’un auteur, qui d’Attaque ! à Fureur Apache, en passant par Le Grand couteau et Le Démon des femmes, n’aura de cesse de fustiger notre société et nos vices. Virtuose, à la fois drôle et tragique, Vera Cruz se suit comme un fantastique film d’aventure tout en étant un voyage au cœur de nos pulsions les plus destructrices.

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