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Critique de film
Le film

Talk Radio

L'histoire

Barry Champlain (Eric Bogosian) anime une émission à succès sur une radio locale de Dallas. Cynique, cru, méchant, il provoque les noctambules qui l’appellent et lui livrent des récits souvent sinistres. Alors que l’émission doit désormais être diffusée à l’échelle nationale, Barry voit son ex-femme revenir à Dallas et les menaces antisémites à son égard se multiplier…

Analyse et critique

« La liberté de tout dire n’a d’ennemis que ceux qui veulent se réserver la liberté de tout faire. »


Jean-Paul Marat (Les Chaînes de l’esclavage)

Le 18 juin 1984, Alan Berg est assassiné à Denver. Le meurtre de l’animateur de la station de radio KOA est immédiatement revendiqué par un groupuscule néo-nazi sobrement nommé "The Order". Ce fait divers ne manque pas de passionner les Américains et de susciter le débat. Si les sphères politique et médiatique s’emparent du sujet, des artistes sont également impliqués. Parmi eux, Eric Bogosian développe sa réflexion avec la pièce de théâtre Talk Radio. Il écrit ce huis clos en quelques semaines et monte son spectacle à Portland en 1985 (il en interprète le rôle principal). Fort de son succès, Bogosian s’installe sur les planches du Pap’s Public Theater de New York en 1987 et y rencontre un public enthousiaste. Pendant ce temps,-là l’histoire d’Alan Berg fait également l’objet d’une biographie intitulée Talked to Death : The life and murder of Alan Berg (1) signée par Stephen Singular.

Edward Pressman, célèbre producteur de cinéma (La Balade sauvage, Phantom of the Paradise, Conan le barbare, Wall Street…) est intéressé par la pièce de Bogosian. Il en achète les droits et sollicite Oliver Stone pour le scénario. Le cinéaste accepte et collabore avec Bogosian pendant trois mois. Leur entente est excellente : Bogosian se concentre sur les dialogues et les situations tandis que Stone construit la dramaturgie au sein de laquelle il insère des éléments du livre de Stephen Singular. A propos de leur collaboration, Eric Bogosian déclarera : « Il était le grand architecte et moi j’étais le fignoleur. » (2)

Pendant le temps de l'écriture, Edward Pressman part en quête d’un réalisateur. Il a une idée précise du projet et souhaite confier le rôle principal à Eric Bogosian et travailler avec deux autres comédiens de la pièce : Michael Wincott (Kent) et John C. McGinley (Stu, l’ami de Barry). Mais avec ce casting, non "bankable", il ne séduit aucun des réalisateurs contactés. Oliver Stone décide alors de prendre en charge la mise en scène.

A cette époque, Oliver Stone est déjà un cinéaste reconnu. Après avoir signé quelques scénarios retentissants (Scarface, Midnight Express, L’Année du Dragon), il s’est fait remarqué du grand public et de la critique en réalisant Salvador (1987). Après ce long métrage "coup de poing", il met en scène Platoon, l’un de ses films les plus personnels, avec lequel il remporte quatre Oscars. Dans la foulée, il réalise Wall Street, au succès mitigé mais avec lequel il invente un personnage devenu légendaire : Gordon Gekko (Michael Douglas remporte un Oscar pour ce rôle). L’échec relatif de ce dernier film blesse Oliver Stone dans son amour-propre. Déprimé, il prépare Né un 4 juillet, dont Tom Cruise doit tenir le rôle principal. Malheureusement, le comédien reste bloqué sur le tournage de Rain Man (Barry Levinson) et retarde le plan de tournage. Cela laisse alors du temps à Oliver Stone pour s’impliquer sur le projet Talk Radio

Avec un budget réduit (6 Millions de $) et en attente du tournage de Né un 4 juillet, Olivier Stone ne dispose que de quelques semaines pour boucler Talk Radio. Entouré par l’équipe technique de Wall Street, il fait construire les décors du studio de radio dans un entrepôt de Dallas sous la supervision d’Anath White (productrice d’Alan Berg) et de l’animateur radio Bill Abbott. Le tournage démarre en avril et prend fin après 25 jours de travail intense. Talk Radio sort dans les salles américaines en décembre 1988. Mais sans promotion et en pleine période de fêtes, il passe relativement inaperçu.

Dans la filmographie d’Oliver Stone, Talk Radio est un film à part. Réalisé entre trois grosses productions, il n’avait certes pas l’ambition de Platoon ou de Wall Street, mais il demeure pourtant une œuvre importante dans le parcours du cinéaste. Une oeuvre profondément ancrée dans ses thématiques et annonciatrice d’une évolution importante dans sa mise en scène…

Oliver Stone est un cinéaste qui dérange et Talk Radio ne fait qu’endurcir cet état de fait ! Depuis Salvador, Stone est devenu le "poil à gratter" de l’Amérique triomphante des 80’s. Celui qui aborde les sujets dont on souhaiterait ne pas entendre parler : une dictature aux portes des USA (Salvador, 1986), la débâcle vietnamienne (Platoon, 1986), les folies de la finance (Wall Street, 1987),  le rejet des combattants du Vietnam (Né un 4 juillet, 1989), l’assassinat de Kennedy (JFK, 1991), la fascination collective pour la violence (Tueurs nés, 1994), le dopage et le sport business (L’Enfer du dimanche, 1999), les présidences de Nixon (Nixon, 1995) et de George W. Bush (W. : L'Improbable Président, 2008)….etc. Si Oliver Stone a parfois abordé des sujets moins controversés (U-Turn, The Doors, Alexandre), il a toujours été enclin à provoquer. Avec Talk Radio, il s’inscrit évidemment dans cette approche.

En adaptant la pièce d’Eric Bogosian, Oliver Stone revient sur le meurtre d’Alan Berg. Par ce biais, il s’intéresse à l’un des fondements de la société américaine : la liberté d’expression. Barry Champlain (alter ego d’Alan Berg) est un personnage dont le succès prend racine dans cette liberté de penser et de paroles. Libéral, il est prêt à débattre avec tous les auditeurs et ne craint aucune idée. Barry a pour lui une fantastique capacité de répartie. Chez lui, le débat idéologique est un combat de boxe dont on sort vainqueur ou KO. Lorsqu’il dialogue avec ses auditeurs, il les écoute puis les démolit en quelques invectives.

A travers ce personnage affranchi de toutes contraintes, Eric Bogosian et Oliver Stone poussent la liberté de paroles dans ses limites et soulignent le danger qui la menace. Ce danger ne vient pas du pouvoir politique ou d’un lobby industriel (Stone s’attaquera à ces deux entités dans JFK) mais d’une Amérique fascisante et silencieuse. Cette Amérique ne supporte pas les idées libérales d’un animateur de radio au franc-parler et de confession juive. Barry Champlain aborde les sujets qui fâchent (la légalisation des drogues, l’immigration illégale, le viol…) et invite ses auditeurs à venir en discuter sans la moindre censure. Son micro est une boite de Pandore dont l’ouverture révèle le visage d'une Amérique monstrueuse. Une Amérique peuplée de violeurs, de psychopathes, d’antisémites et de racistes pour qui l’émission de Barry est une fantastique caisse de résonance.

Mais Barry n’en démord pas et, inconsciemment, il incite cette violence verbale à se transformer en actes. Des auditeurs annoncent des crimes, d’autre le menacent, lui envoient un colis avec un drapeau nazi, un rat mort… Peu à peu, le danger rôde autour de Barry. Dans une scène, il est invité à prendre la parole avant un match de basket. Lorsqu’il se présente devant le micro, il est hué par la foule. Chaque spectateur le connaît et le déteste. Les extrémistes le rejettent pour ses idées libérales, les libéraux lui reprochent d’avoir ouvert la porte aux fascistes. En créant cet espace de liberté unique, Barry Champlain nourrit les germes de la violence et creuse sa propre tombe. Oliver Stone démontre ainsi comment, dans un monde peuplé d’extrémistes, l’excès de liberté peut nuire à cette liberté et nous invite à réfléchir au poids des mots…

En créant le personnage de Barry Champlain sur grand écran, Oliver Stone donne naissance à un héros dans la lignée de Gordon Gekko (Wall Street), du Lieutenant Barnes (Platoon), de Stanley White (L’Année du Dragon) ou de Tony Montana (Scarface). Un homme à la fois arrogant, détestable et fascinant. Avec ces personnages, Oliver Stone cherche souvent à mettre le spectateur mal à l’aise. A propos du couple de Tueurs nés, le cinéaste voulait susciter le trouble dans l’esprit du public. Il souhaitait faire germer cette réflexion dans les esprits : « J’aime ce qu’ils font mais je me déteste pour aimer cela. » L’approche est un peu la même ici : Barry Champlain a du charme, fait preuve d’une présence charismatique mais son intransigeance et son égoïsme mènent à une forme d’impasse. Avec son émission, il nous incite à regarder en face le visage le plus ignoble de notre société et dérange profondément.

Barry Champlain a une autre caractéristique typique de l’univers du cinéaste : la colère. Si le cinéma d’Oliver Stone s’attaque à de grands sujets de société, son approche est toujours frontale. A l’instar de son héros, Oliver Stone ne cherche pas à écouter et à comprendre ses adversaires. Il les démolit ! Beaucoup de critiques lui reprochent ce manque de finesse et un manichéisme permanent. On peut pourtant y voir une réelle honnêteté et un engagement flamboyant . La plupart de ses films racontent l’histoire d’un individu opposé à un groupe. Dans Wall Street, Budd Fox renverse Gordon Gekko et le monde de la finance. Jim Morrison (The Doors) s’attaque à l’Amérique puritaine du début des années 60. Alexandre le Grand (Alexandre) atteint une forme de paroxysme dans ce domaine en rêvant de mettre le monde à ses genoux. Tous ces personnages sont habités par une colère permanente. Cette colère leur permet de soulever des montagnes mais les empêche de réussir leur vie personnelle. Jim Morrison, Ron Kovic, le procureur Jim Garrison sont incapables de mener une vie de famille tranquille. Barry Champlain n’échappe pas à la règle : quand les producteurs de la radio menacent de le censurer, sa colère devient une tornade (sublimement mise en scène par un travelling circulaire vertigineux) et détruit toute sa vie privée. Lorsque son ex-femme lui fait une dernière déclaration d’amour (en prenant la parole à l’antenne), Barry la rejette immédiatement. Il atteint alors un point de non retour…

Avec Talk Radio, Oliver Stone casse l’image d’une Amérique idyllique, temple de la liberté d’expression. Il filme son visage le plus monstrueux et met en avant les dangers qui la guettent. Après Wall Street, Talk Radio est une nouvelle bataille livrée par le cinéaste contre cette Amérique arrogante des années 80. Une œuvre dont la présence est totalement justifiée dans sa filmographie. Une pierre fondatrice de son discours…

Mais Talk Radio est également un film important dans le parcours d’Oliver Stone parce qu'il marque un virage évident dans l’évolution de son style. Jusqu’à ce sixième long métrage, Stone avait plutôt une approche de type documentaire. Sa caméra affirmait évidemment sa présence et soulignait le caractère moderne de sa mise en scène, mais les effets utilisés restaient relativement discrets au regard de ses films suivants. Avec Talk Radio, il doit faire face à quelques défis techniques : tourner dans un espace restreint et utiliser une steadycam (système stabilisateur de prise de vues avec harnais). Le choix de la steadycam s’explique par le fait qu'Oliver Stone a prévu de l’utiliser sur Né un 4 juillet. Talk Radio lui servira donc de laboratoire pour mettre en place cette technique. Une technique qu'il doit maîtriser dans un espace extrêmement restreint puisque les trois quarts des plans sont filmés dans le studio de radio...

Tourner dans un lieu confiné est un exercice de style bien connu. Certains cinéastes s’y sont essayés dans des sous-marins (Das Boot, U571, A la poursuite d’Octobre rouge), des avions (Vol 93), ou dans un appartement (Hitchcock dans La Corde et Fenêtre sur cour). Oliver Stone réussit l’épreuve haut la main avec Talk Radio. Associé à son chef opérateur, Robert Richardson, le cinéaste gère l’espace de la station de radio avec brio. Chaque angle de prise de vue est testé, chaque volume du studio est parcouru par une caméra en mouvement permanent ! Il s’en dégage une énergie constante. L’œil du spectateur est sans cesse sollicité tandis que ses oreilles reçoivent les uppercuts de Barry Champlain.

Dans Talk Radio, Oliver Stone utilise également de nombreux effets que l’on retrouvera dans ses films suivants. Grâce à de longues focales, il compose des gros plans extrêmement serrés (sur une cigarette, un micro, un regard). Il mélange les supports (la couleurs, le sépia), technique qu’il poussera à son extrême dans Tueurs Nés (utilisation de la vidéo) et JFK (pellicules super 8, 8mm et 16mm). Talk Radio offre également un regard caméra qui anticipe celui de Kevin Costner dans JFK. Il use de plongées verticales et de ralentis traduisant ainsi la lourdeur de l’environnement. Oliver Stone joue aussi avec la profondeur de champ grâce un objectif à lentille double (effectuant le point sur le premier plan et sur l'arrière-plan) et utilise les reflets du studio (Barry est entouré de vitres sur lesquelles chaque personnage de reflète). Ses deux techniques multiplient les pistes de lecture et créent une sorte de vertige. Un vertige reproduit dans ses films suivants grâce à de nouvelles techniques (l’utilisation du montage cut, par exemple, avec lequel il atteint une forme d’hystérie dans L’Enfer du dimanche) dont il ne se sert pas ici.

Si Talk Radio est l’adaptation d’une pièce de théâtre, Oliver Stone ne tombe jamais dans le piège du plan fixe et sans contenu signifiant. Il crée de la matière cinématographique, multiplie les mises en forme et fait preuve d’une inspiration remarquable. Chez Oliver Stone, il y a toujours la volonté de surprendre. Cette volonté tient dans les sujets qu’il aborde mais, depuis Talk Radio, elle tient également dans sa mise en scène. Admirateur de Jean-Luc Godard, Oliver Stone n’a de cesse d’afficher la présence de sa caméra et d’utiliser des effets marqués. On peut apprécier cette outrance visuelle en phase avec la virulence de ses propos, mais on peut aussi comprendre que certains spectateurs et critiques n’y soient pas sensibles… Dans Talk Radio, les effets peuvent paraître excessifs, d’autres sont simplement ratés. A titre d’exemple, le flash-back, filmé en sépia, est un peu long et visuellement assez laid. Mais globalement, les défauts de ce type sont rares et Talk Radio fait montre d'une virtuosité quasi permanente dans sa mise en scène.

Enfin, on ne peut conclure cet article sans revenir sur la performance d’Eric Bogosian. En transposant le personnage de Barry Champlain au cinéma, Bogosian crée un antihéros inoubliable. Un homme sans cesse sur le fil du rasoir, capable d’explosions verbales hallucinantes et doté d’une présence charismatique tant derrière son micro que devant la caméra d’Oliver Stone. Il est d’ailleurs fort dommage que cet acteur de théâtre n’ait pas donné plus de sa personne et de son talent sur grand écran. Le registre des émotions sur lequel il joue dans Talk Radio est particulièrement impressionnant et on aurait évidemment aimé le découvrir dans d’autres rôles de ce calibre. A ses côtés, on note la présence de Michael Wincott dans le rôle déjanté de Kent. On retrouvera ce comédien ensuite chez Oliver Stone dans Né un 4 juillet, Les Doors (Paul Rothchild) puis dans d’autres rôles marquants comme chez Jim Jarmusch (Dead Man). Alec Baldwin fait également partie de la troupe et apporte tout son magnétisme au personnage de Dan (le patron de Barry).

Dans la filmographie d’Oliver Stone, Talk Radio est peut-être l’une des œuvres les plus  désespérées. Si Platoon ou JFK dressent un constat terrifiant de l’histoire américaine, ils laissent pourtant place à une morale optimiste  (la voix off de Platoon dans la dernière séquence, le monologue de Garrison dans JFK). Mais ici, tout est désillusion. Faut-il y voir l’influence d’Eric Bogosian ou la trace de la dépression vécue par Oliver Stone après l’échec de Wall Street ? Certainement un peu des deux… Et derrière ce désespoir se cache un film rare. Sa présence éphémère sur les écrans, l’absence d’éditions DVD et le peu de renommée dont il bénéficiait l’avaient quasiment condamné. Carlotta nous donne la chance de le (re)découvrir. Les  spectateurs allergiques au cinéma bourré d’effets d’Oliver Stone pourront passer leur chemin. Les autres y trouveront une oeuvre d’une richesse débordante, tant sur le plan du récit que sur celui de la mise en scène…

(1) Beech Tree Books editions (Mars 1987).
(2) Dossier de presse français du film.

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 21 mars 2012