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Critique de film
Le film

Steamboat Round the Bend

Partenariat

L'histoire

Le "docteur" John Pearly est une sorte de sympathique charlatan qui vend une potion médicinale aux matelots naviguant sur le Mississippi. Avec son neveu Duke, il vient d'acquérir un bateau, le Claremore Queen, pour commencer une nouvelle vie de marinier. Mais Duke s'est rendu coupable d'un meurtre commis en légitime défense alors qu'il portait secours à Fleety Belle, la femme qu'il aime. Après que le jeune homme s'est livré au shérif pour être jugé, son oncle, qui a dû recueillir entretemps sa compagne sur le bateau, entreprend ce qu'il peut pour le sauver de la peine capitale. Le Claremore Queen donc sillonne le Mississippi avec à son bord un musée de cire, afin de recueillir les fonds pour payer l'avocat. Mais quand la sentence de mort est prononcée, il ne reste plus à l'infortuné équipage que de s'engager dans une course contre la montre pour tenter d'obtenir la grâce du gouverneur. Une compétition de vitesse entre bateaux à aube tombe à point nommée.

Analyse et critique

Dans cette décennie 1930 où John Ford, après quelques grandes réussites situées au temps du muet, cherche un peu sa voie de studio en studio, et où lui-même avoue avec un peu d'acrimonie n'évoluer qu'en cinéaste strictement commercial, il est pourtant certains films qui méritent d'être considérés avec la plus haute estime. La sortie de ce deuxième coffret 3 DVD édité par Opening permet justement de se faire une idée de ce parcours difficile, et de prendre en compte deux tendances qui caractérisent son œuvre à cette époque. Ford fut toujours un cinéaste qui minimisait son talent d'artiste pour faire ressortir son côté artisanal pourvoyeur de succès populaires. Les deux films datant de cette décennie, Steamboat Road the Bend et Quatre hommes et une prière, sont symptomatiques de cette schizophrénie apparente qui fait que l'homme acceptait n'importe quel contrat toute en parvenant, à certaines reprises, à livrer un chef-d'œuvre au détour d'une suite de films mineurs.

Sorti après Le Mouchard et son succès tant critique que public, Steamboat Round the Bend appartient à la "trilogie" tournée par Ford avec le comédien Will Rogers, énorme star de la Fox, adulé dans le pays entier pour sa bonhomie, son humour satirique, son sens du spectacle et bien entendu, du fait de ses origines (le vieil Ouest), pour la survivance des idéaux des pionniers qui tiennent autant de la réalité que de la légende. Rogers est une vraie légende américaine (les Américains suivaient son histoire dans les journaux et à la radio), né en territoire indien et en partie indien lui-même, soldat de la Guerre des Boer, et expert dans l'art du lasso qu'il met à profit dans les Wild West Shows (dans le film, l'usage du lasso en plein action est d'ailleurs assez cocasse). Steamboat Round the Bend est la troisième et dernière collaboration entre les deux artistes, et Rogers n'eut malheureusement pas l'occasion de voir son travail achevé puisqu'il mourut après le tournage, en 1935, lors d'un accident d'avion. Après Doctor Bull (1933) et Judge Priest (1934), Ford conclut donc cette trilogie informelle avec un film qui restera parmi ses meilleurs dans sa façon de retranscrire une page d'Americana tendre et nostalgique, enveloppée dans une vision picaresque et bien moins naïve qu'elle n'y parait. En effet, si l'humour, le charme pittoresque et une forme de sentimentalisme candide caractérisent Steamboat Round the Bend, il faut remarquer que le réalisateur n'est jamais dupe des situations et des personnages qu'il décrit. C'est bien au contraire en prenant en compte leur complexité, en tirant son histoire vers la satire comportementale, qu'il révèle ses personnages dans toute leur humanité. Dans cette chronique parfois contemplative, qui mêle avec un équilibre merveilleux drame et comédie, avant de s'achever par une longue séquence d'action sur le Mississippi, ce sont toujours les valeurs communautaires qui sont exaltées. Mais celles-ci prennent autant de puissance par le fait que, dans ce processus dramatique qui vise à faire les louanges de ces valeurs, Ford et son scénariste Dudley Nichols (c'est leur huitième collaboration depuis Hommes sans femmes en 1930) parviennent à figurer un monde qui se nourrit de paradoxes pour converger vers une communauté de destin en bousculant les dogmes établis et en dénonçant avec verve l'hypocrisie.

« Steamboat Round the Bend aurait dû être un grand film, mais à l'époque, il y eut un changement au studio et un nouveau manager est arrivé. Comme il voulait en mettre plein la vue à tout le monde, il a refait le montage du film et retiré tout le côté comique. » (1) Il sera évidemment permis d'être beaucoup moins sévère que le cinéaste, mais on n'ose imaginer le spectacle si l'humour avait encore été plus poussé pour atteindre le statut une fable moraliste que le film n'est pourtant pas loin d'afficher. La vision "bipartisane" de Ford, à savoir l'attachement sincère et profond qu'il porte aux gens du Sud tempéré par un sens critique de leurs vielles traditions, est particulièrement bien illustrée ici. Le film se situe sur cette ligne formée par le Mississippi entre les états du Sud, anciennement sécessionnistes et esclavagistes, et les états du Nord dont les valeurs fédérales, supposées de démocratie et de liberté, sont présentes à l'arrière-plan. Ford s'est toujours satisfait, du moins à l'écran, de cette ambiguïté qui caractérise son œuvre, si bien que bon nombre de gens ne s'arrêtent souvent qu'à un simplisme apparent. Dépasser les codes, briser certaines conventions et faire apparaître les personnages dans leur singularité, même issue d'une classe spécifique (sociale, religieuse ou familiale), c'est toujours ce qui ressort de l'humanisme fordien.


Steamboat Round the Bend commence par deux scènes contiguës qui visent à dynamiter avec drôlerie la bigoterie du vieux Sud. Deux scènes, deux estrades, deux assistances, deux "bonimenteurs" : le premier est un prédicateur enflammé et un peu illuminé, appelé New Moses, qui prêche la bonne parole avec un ton habité et sentencieux, le second est ce vieux malin de John Pearly / Will Rogers qui écoule son remède miracle avec succès. Les deux hommes et les deux entreprises sont mis joyeusement en parallèle. Mais John Ford ne condamne pas : à la fin, les deux hommes sont réunis dans le même effort pour sauver le pauvre Duke de la pendaison, et leur "marchandise" (la foi pour l'un, la potion magique pour l'autre) seront fort utiles pour emporter la décision. De même, quand Pearly hérite par hasard du musée de cire, il lui suffit d'un rien pour transformer la statue du général Grant (chef nordiste) en Général Lee (chef sudiste). Et quand son bateau sera attaqué par une horde de gens voulant détruire ce qu'ils pensent être un symbole de décadence, il agira en guide de musée prônant l'intérêt de la culture sur la violence. Même si cette culture se réduit à des icônes nationales ou religieuses (le symbole de la baleine de Jonas permet d'évoquer les idées de transformation et de renaissance). Mais des icônes que l'on devra ensuite détruire pour mener la mission de sauvetage, donc pour défendre la vie. On le voit, rien n'est simple. Et c'est justement avec cette réunion des contraires qui, à l'inverse de se neutraliser, sont source de vie et de dynamisme, et aussi avec le surgissement de la vérité des êtres tapie derrière leurs masques, que le cinéma de Ford témoigne de sa profonde humanité. Sans oublier le personnage féminin de Fleety Belle qui, de sauvageonne des marais, devient une femme accomplie dans l'amour et les responsabilités (c'est elle qui finit par piloter le Claremore Queen).


Sans se départir de son humour, alors que le film contient des moments graves qui tournent autour de la pendaison éventuelle de Duke, John Ford finit par assembler ici par petites touches légères les valeurs qui reviendront de film en film dans son œuvre : l’honneur, le sens du devoir, la fierté des origines, l'amour des petites gens, la truculence, la combativité, la solidarité, la nostalgie et la tolérance. Même si l'attitude paternaliste de l'époque pour les Noirs gêne aujourd'hui un peu aux entournures (cf. le personnage de Jonah représenté comme un enfant ou un simplet, au choix...). Le cinéma de Ford ne s'était pas encore teint de la noirceur et de la mélancolie qui s'empareront de ses derniers films désabusés et crépusculaires. Même si, comme on l'a vu, son discours est lucide et jamais univoque. Les petites gens représentées, même dans leur faiblesse, restent éminemment sympathiques, l'ingénieur ivrogne du bateau joué par son frère Francis Ford a droit à des scènes burlesques, le shérif débonnaire jette les clés de sa prison à Duke pour qu'il s'enferme lui-même, le prêcheur est ridiculisé du début à la fin avec ses anathèmes mais conserve une utilité pour la communauté, c'est tout un petit monde un peu en dehors du temps et des jugements expéditifs qui est mis en place dans Steamboat Round the Bend, comme surgi d'un livre de Mark Twain qui se serait saoulé au whisky en lisant la Bible. Tout en moquant le sectarisme religieux des états du Sud, le film se voit aussi comme une parabole biblique réduite à sa simple expression, avec ce périple fluvial contant le sauvetage d'une vie grâce à l'union d'une assemblée hétéroclite se rendant dans un même état d'esprit vers une autorité supérieure à bord d'un bateau / baleine (symbole de résurrection).


Si la mise en scène de la course de bateaux à vapeur retient évidemment l'attention lors du dénouement du film, par son envergure, son rythme, ses allers-retours entre le poste de pilotage et la pièce d'ingénierie lieu qui s'avère le centre de vie de l'équipage, il ne faudrait pas négliger la belle composition des cadres. Cette dernière, comme souvent dans les films intimistes de cette période, traduit l'harmonie qui caractérise les groupes de personnages interagissant entre eux. La sobriété, qui confine parfois au début à un certain manque d'originalité, est certes de rigueur, mais elle est avant tout source d'un romantisme subtil au fur et à mesure que les relations entre les personnages s'établissent, et quand les gros plans savamment répartis dans le découpage révèlent l'humanité des uns et des autres au moment où le drame refait surface. On n'oubliera pas également de citer cette formidable ellipse narrative qui voit Pearly et Fleety Belle se rendre au tribunal pour espérer la libération de Duke, pour les reprendre ensuite à l'image seuls dans la salle après l'énoncé du verdict. Le déroulement du procès n'intéresse pas Ford, l'institution judiciaire n'est pas forcément la justice, seuls les hommes avec les ressources propres à leur univers trouveront le moyen de s'en sortir, et le récit un peu fou qui nous est conté doit heureusement s'affranchir d'une séquence interminable de procès. On revient donc toujours à ce doux lyrisme qui imprègne Steamboat Round the Bend et qui unifie dans son mouvement interne les différentes péripéties. Construit sur un mouvement dramatique ascensionnel, après avoir évolué circulairement autour de la petite communauté chérie par Ford grâce à une succession de saynètes picaresques, Steamboat Round the Bend s'achève dans l'euphorie d'une séquence spectaculaire mettant en jeu des machines impressionnantes mues par la folie douce et la foi des hommes. Et l'euphorie de gagner le spectateur.

(1) John Ford par Peter Bogdanovich. 1967/1978 (page 60)

En savoir plus

La fiche IMDb du film

L'Analyse de Quatre hommes et une prière

L'Analyse de What Price Glory

Par Ronny Chester - le 20 février 2007