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Critique de film
Le film

Soleil Vert

(Soylent Green)

L'histoire

2022. New York, comme le monde, est écrasé par la pollution et la surpopulation. On y a oublié la vie telle qu'on la connait, jusqu'au goût de la nourriture, remplacée pour l'essentiel par les aliments industriels de la société Soylent. Thorn est un détective. Assisté du fidèle Sol Roth, vieux professeur expert en recherches bibliothécaires et mémoire du temps passé, il enquête sur le décès de Simonson, un riche privilégié proche des cercles dirigeants. Alors qu'il progresse dans son enquête, on veut empêcher Thorn de découvrir la vérité.

Analyse et critique

Le temps du Nouvel Hollywood marqua, entre autres, l'émergence d'un genre jusqu'alors plus rarement visité par le cinéma américain : le film d'anticipation. A ne pas confondre avec la pure science-fiction, le genre se positionne généralement dans un futur plus ou moins proche après une catastrophe naturelle ou morale ayant changé l'ordre du monde. Il est souvent l'occasion d'une dystopie, et d'un récit profondément pessimiste. Si l'on peut considérer que ses fondements modernes sont posés par le superbe et trop méconnu film de Ranald MacDougall, Le Monde, la chair et le diable en 1959, ce genre prend plus nettement son essor après la mythique Planète des singes de Franklin Schaffner, au début des années 70. Après les rêves de libération morale de la fin des années soixante, le film d'anticipation est une bonne incarnation d'un certain contrecoup philosophique, marquant la fin des espoirs de toute une contre-culture. C'est donc tout naturellement que certains des films les plus importants du genre seront l'œuvre de cinéastes de la nouvelle génération. On peut citer, entre autres, THX 1138 de George Lucas et Silent Running de Douglas Turnbull. C'est pourtant un homme qui pourrait alors faire figure de dinosaure survivant de l'âge d'or hollywoodien qui en signera le mètre étalon. Richard Fleischer, dont la carrière est déjà longue et riche en réussites majeures, nous offre l'un de ses derniers chefs-d'œuvre avec Soleil Vert. Un film de facture pourtant bien plus classique que ceux que nous venons de citer, mais qui marque les mémoires grâce à sa perfection formelle et narrative qui lui permet de conserver toute son efficacité et son pouvoir de fascination quarante ans après sa sortie.


Alors que le paysage hollywoodien était en pleine mutation, il peut être étonnant de voir se détacher le nom de Richard Fleischer au générique d'un film aussi marquant. Ce cinéaste, peut-être un des plus grands artisans, au sens noble du terme, de l'histoire du cinéma, pourrait facilement, dans un raccourci trop précipité, être considéré comme un simple employé de studio zélé du système hollywoodien. Ce fut d'ailleurs longtemps son statut, l'homme ne pouvant pas être associé au modèle d'auteur qui a tant façonné la critique. A y regarder de plus près, sa carrière mérite évidemment d'être réévaluée au plus haut point. Et s'il a incarné, dans la première partie de sa carrière, le cinéma américain classique, les films qu'il réalisa entre 1968 et 1975 en font un personnage majeur de la nouvelle donne hollywoodienne. Nombreux sont pourtant les réalisateurs dont la carrière fut anéantie par la chute du système des studios, ce ne fut pas le cas de Richard Fleischer. D'abord fer de lance de la RKO, il entame sa carrière sur une brillante série de films noirs qui culmine avec L'Enigme du Chicago Express, un des films les plus impressionnants du genre. Puis, dans les années 50, il construit une impressionnante carrière qui le voit briller dans tous les genres : le film de guerre avec Le Temps de la colère, le western avec Duel dans la boue ou le film d'aventure historique avec Les Vikings, entre autres. Autant de titres, et nous en oublions, qui sont à retenir comme des réussites majeures. C'est peut-être dans cette capacité à réussir dans tous les styles, dans toutes les tonalités, de la brillante adaptation de Jules Verne (20 000 Lieues sous les mers) à la critique sociale violente - pour son époque - des Inconnus dans la ville, qu'il faut chercher une explication à la capacité de Fleischer de connaitre de nouveau la réussite dans une nouvelle époque. Il était tout à fait capable de s'adapter à une nouvelle société, à un nouveau ton, à de nouvelles histoires. Ses qualités de narrateur et de metteur en scène sont, elles, des forces immuables qui traversent les époques.

Ainsi, après cinq années sans tourner entre 1961 et 1966, Fleischer connait une nouvelle grande période, nous offrant deux sublimes analyses criminelles, L'Etrangleur de Boston et surtout L'Etrangleur de Rillington Place, un superbe polar typique de son temps avec Les Complices de la dernière chance, un jalon de la peinture de la police au cinéma avec Les Flics ne dorment pas la nuit et donc, tout naturellement le plus emblématique des films d'anticipation : Soleil Vert. Comme il le fit tout au long de sa carrière, Richard Fleischer démontre à nouveau sa maîtrise du cadre et du format large. La composition des plans relève d'une grande perfection classique, c'est une évidence avec ce réalisateur, et Soleil Vert brille par sa sobriété et son esthétique. Incontestablement, la facture classique du film est une des raisons qui lui ont permis de traverser les années sans perdre de sa force. Soleil Vert ne semble pas daté, et cette impression est renforcée par la direction artistique du film. Mis à part quelques décors réalisés en matte painting, et une borne de jeu vidéo qui nous semble aujourd'hui fort désuète, Fleischer n'a pas cherché à imaginer un futur radicalement différent du monde contemporain et il s'est donc peu trompé. En ne se reposant pas sur une surcharge de trucages ou d'effets spéciaux, Soleil Vert propose finalement une vision d'un monde assez proche visuellement de celui des années 70, et du nôtre. Un choix qui renforce le réalisme du film, sa crédibilité, et l'impact sur le spectateur qu'ont ses images et les événements qui nous sont contés.

La structure narrative du film fait écho à ces choix esthétiques. Fleischer ne fait pas le choix de l'abstraction, mais propose une solide intrigue policière. Soleil Vert s'articule donc autour d'une enquête menée par le policier Thorn, incarné par Charlton Heston, sur la mort de Simonson, un homme qui nous est présenté comme appartenant à la classe dirigeante. Nous assistons, au moins du point de vue de ce fil rouge, à un film policier classique et efficace avec la quête d'un détective obstiné qui, à partir d'un fait divers anodin, va mettre au jour un scandale de la plus haute importance. On pourrait penser qu'un tel choix narratif manque d'audace à une époque où les cinéastes modernes ont su se débarrasser des structures narratives classiques, mais en réalité cette intrigue, particulièrement réussie, est la garantie de capturer l'attention du spectateur pour le confronter plus efficacement à l'ambiance du film, et au propos qu'il ambitionne de délivrer. Au centre de ce propos se trouve la peur de la surpopulation. Un enjeu au cœur du roman dont s'inspire Soleil Vert, dont le titre original est Make Room! Make Room! - littéralement Faites de la place! Faites de la place! - faisant écho à la grande peur de l'Amérique, qui se demande où elle peut désormais se développer maintenant que la frontier est vaincue et que tout l'espace géographique est colonisé. A l'écran, Fleischer traduit cette angoisse par des images frappantes, notamment celles des gens qui s'entassent dans l'escalier de l'immeuble qu'habite Thorn, par opposition aux quelques très rares privilégiés, comme Simonson, qui ont encore la chance de vivre dans de vastes et luxueux appartements. En corollaire de cet enjeu se trouve ce qui deviendra le centre de l'enquête de Thorn : le manque de nourriture. Dans une atmosphère étouffante et brumeuse, symbolisée par la poussière jaunâtre qui envahit systématiquement les plans d'extérieur, la nourriture s'est raréfiée et le peuple ne se nourrit plus de légumes et de viande mais d'aliments de synthèse produits par la société Soylent - malhabilement traduit en Soleil dans le titre français et la version doublée - qui en tire une puissance économique immense. Ce sont les secrets terribles de Soylent que Thorn va découvrir au cours de son enquête.


Son esthétique et sa trame narrative n'auraient toutefois fait de Soleil Vert qu'un petit classique du cinéma d'anticipation sans la constellation de scènes fortes qui rythment le film. Et la première nous est proposée dès le générique avec une rétrospective photographique de l'histoire des Etats-Unis : deux siècles de révolution industrielle dans un montage qui se fait sur un rythme de plus en plus soutenu, et qui positionne l'histoire de Soleil Vert dans la plus directe continuité de l'histoire réelle. De plus, les derniers photogrammes offrent en fait une vision contemporaine, ou en tout cas parfaitement réaliste, qui renforce encore, dans l'esprit du spectateur, la probabilité de ce qui va suivre. Cette première idée visuelle, qui fut semble-t-il suggérée par Harry Harrison, l'auteur du roman, initie une série de moments marquants qui contribuent largement à faire de Soleil Vert l'un des films les plus frappants du cinéma d'anticipation. Par la suite, ces moments se multiplient, et l'on citera notamment la fameuse scène d'émeute. Elle a lieu lors d'une distribution à la population du Soleil Vert, le produit "phare" de la société Soylent, qui vient à manquer alors que la population affamée attend d'être servie. Devant le peuple en colère, la répression se met alors en marche, et nous voyons avancer des pelleteuses, arrachant du sol des masses humaines pour les jeter dans des bennes, ultime illustration d'une société totalitaire.

Surtout, on ne peut pas parler de la force de Soleil Vert sans évoquer l'interprétation d'Edward G. Robinson. Si Charlton Heston tient évidemment le haut de l'affiche, c'est l'acteur révélé dans Le Petit César qui reste dans les mémoires. Son personnage, Sol Roth, est le fidèle assistant de Thorn. Il lui apporte son savoir et utilise son réseau pour lui procurer les informations nécessaires à la résolution de se enquêtes. Il incarne donc la connaissance. Dans un monde où les livres sont rares, il en conserve certains et sait où s'en procurer, dans un lieu nommé "l'échange", une bibliothèque clandestine sur laquelle le mystère restera conservé mais qui nous est présentée comme le dernier lieu de résistance contre la disparition de la culture. Sol est aussi le porteur des souvenirs d'un monde passé. Il est celui qui a connu la nourriture réelle, avant la généralisation des aliments de synthèse. La nourriture est une valeur forte dans Soleil Vert et l'on a rarement filmé de manière aussi attirante un steak dans l'histoire du cinéma. Par ces images, Fleischer nous rappelle la valeur de plaisirs simples, qui nous semblent communs mais qu'il faut veiller à ne pas perdre. C'est la même valeur qui est prise par la douche chaude, un plaisir presque inconnu que Thorn se voit offrir dans l'appartement de Simonson. Toutes ces sensations qu'il est capable de rapporter à Thorn font du personnage de Sol le porteur de la mémoire du monde. Il incarne à l'écran le spectateur, puisqu'il en a été le contemporain. Il en a partagé les valeurs et les plaisirs de la vie, ce qui crée un lien émotionnel puissant avec le personnage. Ce sont des circonstances extérieures au film qui décupleront la force de ce lien. Soleil Vert est le dernier film de Robinson. Très malade durant le tournage, il se savait condamné et cette ombre plane sur son personnage, dernière expression de son talent immense. Symboliquement, nous savons que l'homme qui incarne notre modèle de vie est condamné. Et cela va culminer dans la scène la plus mémorable du film. Dans le monde de Soleil Vert, on rejoint, une fois un certain âge atteint, Le Foyer. Un lieu ou l'on pratique l'euthanasie généralisée, non sans avoir offert à celui qui va mourir un dernier plaisir, quelques notes de musique et la vision de paysages bucoliques désormais disparus. Alors que Sol Roth le rejoint, nous voyons, dans un grand moment d'émotion, disparaître un personnage attachant, et surtout partir avec lui l'un des plus formidables acteurs de l'histoire du cinéma. Voici le sommet émotionnel du film et sûrement l'un des moments les plus intenses qu'il nous ait été donné de voir sur un écran.

Avec Soleil Vert, Richard Fleischer nous offre l'un de ses derniers diamants, témoin de son talent de metteur en scène, de son sens aigu de la narration et de l'esthétique. Un film qui marque irrémédiablement tous ses spectateurs, même quarante ans après son tournage. Voici la preuve que trente ans après le début de sa carrière, et malgré un bouleversement complet du monde hollywoodien, ce réalisateur de tant de chefs-d'œuvre était encore au sommet de son art. S'il s'agit certainement de son dernier film majeur, il nous réservait d'ailleurs encore quelques belles surprises, puisque quelques mois seulement après le tournage de Soleil vert il nous offrait Don Angelo est mort, autre film profondément touchant dans un genre totalement différent, celui, très vaste, du film de mafia.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER

DATE DE SORTIE : 28 JANVIER 2015

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Par Philippe Paul - le 27 janvier 2015