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Critique de film
Le film

Showgirls

L'histoire

Nomi (Elizabeth Berkeley) arrive fauchée, de nuit, à Las Vegas où elle entend faire carrière comme danseuse. Elle est prise sous l’aile de Molly (Gina Ravera), couturière qui l’accueille dans sa caravane. D’un strip-club miteux, elle gravit les échelons jusqu’au premier rôle du Stardust, évinçant au passage Cristal Connors (Gina Gershon), celle qui protège sa place en couverture depuis leur rencontre, sous les yeux de Zack Carey (Kyle MacLachlan), amant et employeur commun.

Analyse et critique

« La semaine dernière, j’étais à une conférence de presse. Au moment où j’allais partir, plusieurs personnes présentes me glissent en passant : "J’aime bien Showgirls." Naturellement, elles ne le diront jamais en public. » Paul Verhoeven (1)

« Showgirls est drôle, idiot, sale et rempli de stéréotypes cinématographiques. Bref, c’est un film parfait. » John Waters (2)

Si Showgirls peut appeler à de nombreux qualificatifs, "méconnu" ne serait plus exactement l’un d’entre eux. D’année en année, le film américain le plus décrié de Paul Verhoeven a acquis une réputation culte. Elle le doit chez ses défenseurs à la disproportion réjouissante du degré de détestation générale en regard de la réussite du film. Chez ses détracteurs à l’embarras où semble les plonger chaque minute de ces deux heures de show criard et désinhibé dans cette Mecque planétaire du mauvais goût qu’est Las Vegas. A terme, certaines causes critiques sont plus faciles à gagner que d’autres. Ils ne seraient pas nombreux à voir encore dans Robocop une apologie de l’Amérique reaganienne ou dans Starship Troopers celle de la politique extérieure états-unienne au Moyen-Orient. Quand la même approche hyperbolique se retrouve appliquée à l’objectification et la marchandisation de corps féminins dans le libéralisme avancé, soudainement (ou décidément) la pilule ne passe pas.

Pourquoi commencer ici ? Ne pas égrener simplement des qualités (à notre sens assez évidentes, mais autant prendre tout de même la peine de les rappeler) ? Espérer qu’un éloge parlera de lui-même, concernant un film auquel le temps n’a jusqu’ici fait que du bien et qu’on pressent à même, chemin faisant, de finir par faire une certaine unanimité chez les admirateurs de Verhoeven ? Showgirls compte, pour le meilleur et pour le pire, dans cette catégorie de films dont la réception compte dans l’appréciation critique. Un révélateur qui, par le biais dont il est traité, en dit long sur son public et ses commentateurs. On peut appeler ça de l’agitation. Ce que Verhoeven a toujours fait, ce qu’il fait à vrai dire de mieux. Ce qu’il a fait, en tout cas, une fois de trop à Hollywood. Le film se situe au confluent de deux pierres d’achoppements critiques. Commandé en grandes pompes par la MGM suite au succès de Basic Instinct, sur la foi du duo Paul Verhoeven / Joe Eszterhas, en espérant lancer une nouvelle Sharon Stone en la personne de la jeune Elisabeth Berkeley, il est un de ses films d’autant plus attaqué qu’il a été un bide coûteux. Bide dont la légende aura été, comme dans la plupart de ces cas, amplifiée au besoin (en circuit vidéo, il ne s’en est apparemment pas trop mal sorti). Il se situe de plus dans un milieu vulgaire... dont la vulgarité finit par être amalgamée avec celle du traitement. Selon le credo que la mocheté et la bêtise seraient invisibles aux grands maîtres.

Si une odeur de soufre ne colle pas à la jaquette du DVD (arborant l’affiche originale, reprise couleur de Tono Stano), c’est, selon les attentes, sourire en coin que le cinéphile devrait "s’excuser d’adorer". Il vaudrait mieux le défendre comme on l’aime : à la manière d’un film direct, simple, féroce, qui ne s’embarrasse pas d’esprit de subtilité. Du pur Verhoeven. L’ironie veut que l’autrement plus fructueux et respecté Basic Instinct soit, à bien des égards, plus discutable que ne l’est Showgirls (plus racoleur en étant gentil, plus sexiste en disant les choses comme elles sont). Une œuvre élégamment réalisée, où Verhoeven s’essayait à l’exercice de style hitchcockien, en profitant de la mode du thriller érotique pour élaborer sa variation sur les motifs obsessionnels chers à Hitch, quitte à amplifier leur potentielle misogynie. Or le cinéaste n’est pas dans le fond un héritier d’Hitchcock, il n’a pas l’esprit tortueux. Sa filiation serait à trouver du côté de Robert Aldrich, du Fassbinder de Lola et Maria Braun. Les héros de l’esthétique du pire. Qui admirent les femmes fortes bien plus qu’ils ne s’en méfieraient. Sensibles à des inégalités systémiques dont leur cinéma se fait le miroir sans hypocrisie... c’est-à-dire, aussi, sans occulter que ces hommes derrière la caméra n’en sont pas les premières victimes.

Nommé à une pluie de Razzie Awards, Verhoeven, grand prince, surprendra son monde en allant tout sourire les récolter en personne. Selon la règle hollywoodienne que trois flops sont autorisés à un cinéaste auparavant rentable, il profitera de ses deux atouts suivants, l’un en le grillant volontairement (Starship Troopers), l’autre en jouant, sans réussite de ce côté, son va-tout (The Hollow Man). Les rôles secondaires du film s’en distanceront, ou en exprimant leurs réticences devant le produit fini (Kyle MacLachlan), ou avec l’autodérision qu’il autorise. Gina Gershon lui doit une réputation camp depuis bien installée, faisant preuve dans les talk-shows de sa capacité à rire la première du projet. Démarche par ailleurs honnête, en cela que son rôle de diva a en lui-même une dimension parodique (le coup à répétition, à l’humour pas du tout involontaire, du « Tu me ferais les ongles ? » comme version cauchemardesque d’une démarche de séduction). Elle est devenue l’emblème du culte « tellement mauvais que ça en devient bon » qui accompagne autour de certains canapés le film.

Une personne toutefois se retrouvera irrémédiablement éclaboussée. Elisabeth Berkeley, l’interprète de Nomi, provinciale débarquant à Vegas pour y devenir une vedette de music-hall, pour y découvrir et subir sa corruption généralisée. Ici encore, Berkeley s’essaye simultanément à tout ce qu’une jeune première devrait redouter : prodigalité en terme de nudité, personnage à l’éducation limitée (comme si la plupart des stripteaseuses avaient une thèse de doctorat à leur actif), à la personnalité borderline, et, non pas le plus bénin mais le plus impardonnable aux yeux du puritanisme, qui révèle avoir dû se vendre avant même que l’histoire ne commence. En faisant du coup d’elle à sa sortie un objet de raillerie médiatiquement surexposé, Showgirls a mis un frein d’arrêt net à sa carrière, qui ne s’en est jamais remise. Verhoeven porte depuis sa part de responsabilité, reconnaît qu’avoir joué avec le feu ne lui en a pas coûté le dixième de ce qu’a ramassé son actrice (3), à savoir une campagne nationale (et pérenne) de slut-shaming. Il y a là une part amère, qui devrait rendre hésitant à ne traiter l’œuvre que comme un objet de rigolade : un film qui se conclut cyniquement sur le constat d’une industrie du spectacle dominée par des mâles blancs fortunés est devenu prétexte à sa diffusion à une reconduction du sexisme, a révélé dans ses effets mêmes sur l’une de ses participantes (d’autant plus par comparaison à la sanction payée par les autres) la structure en question.

Car Showgirls n’est pas un film vertueux. Il n’a pas de position de surplomb, il ne dénonce pas d’une place qui le mettrait lui-même au-dessus du soupçon de corruption. Ce n’est pas accidentel, c’est tout Verhoeven - de s’engouffrer sans excuses et sans précautions dans cette brèche où un paysage socio-politique inacceptable se branche sur les instincts, domestique à son avantage les primats naturels, à la carotte (le lap-dance) ou au bâton (l’audition). Même pas passé le cap des dix premières minutes que Nomi vomit face caméra, surexposée par les néons rutilants de casinos et cabarets entourant de nuit un parking. Le choc et l’étrangeté du film tiennent à cette confrontation dans le cadre de brutalité crasse et de conte de fée toc. Standards soupes inaudibles, décors richement dégueulasses, chorégraphies dont "kitsch" ne serait que le prénom - et merdes de macaques sur l’avant-scène (ob-scénité littérale), prostitution non pas comme exception mais comme norme en ville, manifestations d’une culture du viol. Le haut factice du spectacle (la pin-up surélevée), le bas par trop réel (la doublure, noire de surcroît, à la jambe brisée par ce que les exécutifs appelleraient en se marrant « un coup de pute »). Voix sirupeuse d’un crooner in-exportable (il incarne Vegas, nous prévient-on) porté sur le droit de cuissage. Chaque scène, la rencontre la plus anodine de prime abord, s’apparente à une mise en piédestal immédiatement renversé au détriment de la personne exposée. Une comédie musicale façon Hollandais Violent.

Jacques Rivette prenait dans une séquence du spectateur pour les Inrocks en 98 la défense du film. Il avait tout compris : « Showgirls est un des plus grands films américains de ces dernières années, c’est le meilleur film américain de Verhoeven et son plus personnel. Dans Starship Troopers, il a mis des effets pour faire passer la pilule, alors qu’évidemment, Showgirls est à poil. C’est aussi le plus proche de ses films hollandais. C’est d’une grande sincérité, avec un scénario sans aucune astuce qui est visiblement de Verhoeven lui-même, et pas de ce monsieur Eszterhas qui est nul ! Et l’actrice est stupéfiante ! Comme tout Verhoeven, c’est très déplaisant : il s’agit de survivre dans un monde peuplé d’ordures. Voilà sa philosophie. » (4) De sa période hollandaise, il se rapprocherait au plus près de Spetters, comme une réponse anglo-saxonne et féminine à cette autre fable des ravages de la mise en compétition dans un champ dérégulé (un échange particulièrement infâme autour de croquettes pour chien paraît tiré en droite ligne de ce prédécesseur). Le cinéaste appuie cette interprétation d’un film admirablement dénué de finesse : « Nearly every character in the movie is a bad person, except for one girl, Molly, and she is the one who gets raped. » (5)

Vegas pour Verhoeven serait comme une cuvette de chiottes laquée or. Où tous les organisateurs n’ont qu’à la bouche le mot d’ « art » alors qu’il n’y a que trace d’exploitation (comme le fait remarquer un Jiminy Cricket de Nomi, qui se révélera lui-même paralysé par l’addiction sexuelle et la résignation, mieux vaut encore pour une performeuse choisir le boui-boui où on ne prétend pas faire autre chose que remuer nichons et cul pour le chaland qu’accomplir exactement la même chose dans ce qui prétend être un lieu de spectacle respectable). Un village de Pinocchio priapique qui en s’auto-célébrant, révère à la saison ces ciments de la société américaine que sont les disparités de fortune, de genre et raciales (on laisse le soin à qui n'aurait pas encore vu le film de découvrir le sort qui y est réservé aux Afro-Américaines en particulier). Si les danseuses profitent du relatif confort que leur offre la privauté des coulisses pour cracher leur dégoût de la scène, il suffit de laisser tourner la caméra dès qu’elles-mêmes quittent la pièce pour entendre de quoi il en retourne selon les types qui amassent le fric et s’offrent leur supplément comptant. Mêmes sornettes débitées de la première à la quinzième (chaque nouvelle saison apportant avec l’autoroute son lot de chair fraîche en mini-short), discours réitérés à la virgule près à chaque rentrée sur chaque starlette préfabriquée par telle ou telle enseigne à l’intention des queutards gominés.

Un sentiment d’intoxication accompagne la vision, renforcée beaucoup plus qu’il n’est atténué, par la fascination exercée. C’est cet alignement redoutable qui rend à certains le film intolérable. On dénonce pour le refus de contribuer, ou on en jouit mais sans arrière-pensée. Verhoeven est un auteur (à sa mesure libérateur, mais aussi douloureux) en cela qu’il a vu, en étant du côté des premiers, les seconds en lui. Il n’y a pas d’accident pour lui à appliquer travellings savants et montage acéré à des danses d’une exemplaire médiocrité (non pas techniquement, on a vu les entraînements, mais esthétiquement). A soigner une reconstitution, comme à son habitude extrêmement documentée (le script se veut écrit à partir de plus de deux cent entretiens menés avec des professionnelles de Las Vegas), d’un lieu dont les gens fréquentables préfèrent ricaner lointainement (Showgirls est pourtant plus drôle qu’eux). Ce serait cuistre de rappeler quel rôle Vegas a joué dans une crise financière qui, après tout, les concerne aussi ? On vient de le faire, tant pis. Meilleur à traiter le pire, Verhoeven est un cinéaste politique. Et Showgirls, la quintessence thématique de sa période américaine. Aucune exemplarité. « Soon you’re gonna sell out, too ! » lance à Nomi le premier type qu’elle éconduit pour une passe. C’est ignorer qu’elle a déjà payé de sa personne le ticket d’entrée.

Dans sa structure, le film évoque cette œuvre séminale de l’arrivisme qu’est All About Eve (sur l’univers pas toujours moins impitoyable des planches). Réalisé en 1995, année centenaire du cinématographe, il se conclut cycliquement sur une fuite de l’héroïne (dans le même pick-up louche qu’au départ) vers... Los Angeles, 280 miles. Le cinéaste s’amusait du fait que l’élément le moins plausible de l’intrigue consiste en la « rédemption » finale de Nomi... mais où donc ira-t-elle la chercher ? Si elle-même n’était pas une sainte avant de se retrouver projetée dans le désert du Nevada (avec réalisme, le film observe qu’une motivation si ferme à s’y rendre ne dit pas grand-chose de rassurant sur son passé), que dire d’un réalisateur qui a fui la Hollande pour reconduire les mêmes polémiques durant sa carrière hollywoodienne ? « Lorsque je faisais des films aux Pays-Bas, mes films étaient considérés comme décadents, pervers et sordides. Alors je suis venu m’installer aux Etats-Unis. C’était il y a dix ans. Depuis, mes films sont considérés comme décadents, pervers et sordides. » sera son discours de remerciement aux Razzies. (6) On ne passerait pas une vie dans Showgirls, mais on y revient bien un soir par année. Dans un accès de mauvaise humeur, une crise d’immaturité, que le film accompagne dans son passage comme nul autre ne saurait le faire. « Life sucks ! Shit happens ! It’s written on T-shirts ! »


(1) in Paul Verhoeven, Douglas Keesey/Paul Duncan, 2005, éd. Taschen
(2) Ibid.
(3) in Ecran large

(4) in Les Inrockuptibles
(5) in nydailynews
(6) in Paul Verhoeven, Keesey/Duncan, éd. Taschen

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Par Jean Gavril Sluka - le 4 février 2016