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Critique de film
Le film

Règlement de comptes à O.K. Corral

(Gunfight at the O.K. Corral)

L'histoire

Trois hommes débarquent à Fort Griffin pour venger la mort du frère de l’un d’entre eux tué par Doc Holliday (Kirk Douglas). Célèbre joueur de poker, fameux aussi pour son habileté dans le maniement des armes, ce dernier est en ville auprès de sa compagne Kate Fisher (Jo Van Fleet) ; les relations entre eux deux sont très tendues. Wyatt Earp (Burt Lancaster), le shérif de Dodge City, arrive à son tour en ville pour appréhender Ike Clanton (Lyke Bettger) ; mais l’homme de loi de Fort Griffin, plus très motivé par son dangereux métier, et préférant désormais frayer avec les bandits plutôt que de se retrouver avec une balle dans la peau, l’a laissé fuir. Wyatt tente alors d’en savoir plus auprès de Doc Holliday qui l’éconduit, ayant une dent contre son frère Morgan (DeForrest Kelley) qui l’a autrefois banni de Deadwood. Peu après, Doc tue en état de légitime défense Ed Bailey, l’homme venu pour se venger de lui. Les habitants, excédés par les troubles que Doc provoque en ville, l’accusent de meurtre et sont sur le point de le lyncher ; il est sauvé in-extremis par Wyatt qui, peu enclin à le secourir, l’aide néanmoins à s’échapper. Le célèbre shérif s’en retourne ensuite à Dodge City, bientôt rejoint par Doc à qui il avait pourtant demandé à ce qu’il ne pénètre plus jamais dans "sa ville". Arrive également la pulpeuse Laura Denbow (Rhonda Fleming), joueuse professionnelle dont Wyatt s’éprend après l’avoir emprisonnée. Alors que tous ses adjoints sont partis pour une chasse à l’homme, Wyatt se retrouve démuni lorsqu’une banque de la ville est dévalisée et son caissier assassiné. Il décide de faire de Doc son adjoint le temps de rattraper les brigands ; ayant une dette envers lui, Holliday accepte pour ensuite ne plus rien lui devoir. De retour à Dodge City après avoir descendu les trois bandits, Doc apprend que Kate a quitté la ville en compagnie de Johnny Ringo (John Ireland), l’un des hommes de Clanton, ce dernier semblant mettre à mal la ville de Tombstone. En effet, son frère Virgil (John Hudson) vient d’appeler Wyatt à la rescousse. Doc et Wyatt se rendent donc dans cette bourgade de l’Arizona où va se dérouler le fameux règlement de comptes à OK Corral opposant les clans Earp et Clanton.

Analyse et critique

Il est de ces westerns qui marquèrent mon enfance et qui par le fait firent énormément pour la passion que j’éprouve depuis pour le genre. Ce fut tout d’abord, très jeune, le cas du Réfractaire (Billy the Kid) de David Miller avec un Robert Taylor tout de noir vêtu dont la fin tragique m’aura bouleversé (ainsi que la plupart des garçons de mon âge qui s’étaient aisément identifiés à cet assassin malgré lui, classieux en diable). Vint ensuite La Dernière caravane (The Last Wagon) de Delmer Daves, dans lequel Richard Widmark attaché à sa roue de chariot fut probablement l’image la plus durablement marquante de toute mon iconographie westernienne ; ou encore Rio Bravo qui entérina définitivement mon amour pour le western américain en même temps qu’un deuxième film qui n’est autre justement que Règlement de comptes à O.K. Corral. Un western de prestige à gros budget qui, l’année de sa sortie, en 1957, devint le plus gros succès dans le genre avant d’être détrôné quelques années plus tard par Les Sept mercenaires (The Magnificent Seven) du même réalisateur. Son sérieux, son dramatisme exacerbé, sa minutie dans les détails, la richesse et les ambigüités des relations entre les personnages firent que je pus me rendre compte avec plaisir (et soulagement vis-à-vis du regard des autres) que le western pouvait être aussi adulte et intelligent que n’importe quel autre genre, et n’avait donc aucune raison d’être traité avec condescendance comme étant uniquement un simple divertissement du samedi soir. Malheureusement le cliché existe encore mais les connaisseurs savent qu’il n’en est rien. Tout cela pour dire que malgré les multiples visionnages, et sans l'excuse d'une quelconque nostalgie malgré le fait que Règlement de comptes à O.K. Corral ait été l'un des principaux déclencheurs de ma passion pour le western, je considère toujours ce film de John Sturges comme un sommet du genre.

Alors justement que le western était à cette époque plus largement représenté au travers de la série B, Règlement de comptes à O.K. Corral, par son impressionnante réussite au box-office mondial, relança le western de prestige tandis que la psychologie assez poussée de ses personnages fit que les spectateurs pas nécessairement clients du genre purent aussi apprécier ce film, le bouche à oreille faisant s’allonger les files d’attentes comme rarement, et notamment en France. Rien que pour cette raison, on peut lui être redevable d’avoir fait perdurer quelques années encore la prolifération des productions westerniennes de série A au sein des compagnies importantes. Il fut très longtemps de bon ton de critiquer les westerns de John Sturges à l’exception d’un film un peu à la marge, l’excellent Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) avec un Spencer Tracy inoubliable en manchot venant semer la zizanie dans une petite bourgade des USA au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En cherchant bien dans les ouvrages consacrés au genre, il n’y eut d’ailleurs en France que très peu de longues critiques ou analyses à leur propos, et c’est bien dommage, tout du moins concernant le splendide corpus de ses cinq westerns des fifties qui s'étend de Fort Bravo au Dernier train de Gun Hill, Gunfight at the OK Corral se situant en son centre. On trouve néanmoins à l'époque de la sortie de ce dernier de belles dithyrambes à son propos et notamment une assez conséquente par Ado Kyrou dans le Positif N°28, qui se moque dans le même temps (avec raison) des journalistes ayant absolument voulu comparer le film de Sturges avec celui de John Ford, trouvant cette approche sans intérêt et avouant quant à lui adorer les deux westerns : "La haine de la tuerie et l'amitié sont les thèmes essentiels de cet extraordinaire film de John Sturges. […] L’imagerie du western traditionnel s’est transformé en un brasier ardent. […] Sturges passe avec une aisance déconcertante de la ballade derrière les pierres tombales (son leitmotiv), toute en demi-teintes, au réalisme des scènes intimistes entre Doc Holliday et sa maitresse et au lyrisme grandiose des scènes d'action. […] Le western prouve par de tels films qu'il est encore en pleine évolution [...] et qu'il est plus que jamais le cinéma que nous aimons."

Avant : Frontier Marshall d’Allan Dwan, La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford. Après : Sept secondes en enfer (Hour of the Gun) de John Sturges, Tombstone de George Pan Cosmatos, Wyatt Earp de Lawrence Kasdan. Où l’on peut constater que le fait historique constitué par le fameux "gunfight" a été une grande source d’inspiration pour les réalisateurs de westerns ! Beaucoup d’éléments font même penser que l’iconoclaste et étonnant Forty Guns (Quarante tueurs) de Samuel Fuller (qui sortira quelques semaines après le film de Sturges) ait voulu aussi évoquer la bataille rangée entre les Earp et les Clanton. Wyatt Earp et Doc Holliday furent aussi les personnages principaux d’une dizaine d’autres films tels que le superbe Un Jeu risqué (Wichita) de Jacques Tourneur, l’iconoclaste Le Banni (The Outlaw) de Howard Hughes ou le Doc Holliday de Frank Perry, et firent des apparitions savoureuses (ou agaçantes selon les goûts) dans Les Cheyennes (Cheyenne Autumn) de John Ford. Autant dire que les amateurs devraient être en terrain connu avec l’histoire et les protagonistes de Règlement de comptes à O.K. Corral ; ceux au contraire que le genre aurait tendance à rebuter ont également de grandes chances d’apprécier ce western dramatique de prestige et de qualité. Après nous avoir promenés au début de son film du Texas (Fort Griffin) au Kansas (Dodge City), Sturges nous raconte dans son western les quelques jours d’attente et de tensions qui ont précédé à Tombstone, Arizona, le fameux règlement de comptes. Il en profite pour nous livrer une belle méditation sur la mort, la puissance de l’argent, la loi et l’amitié (entre deux hommes que tout oppose mais qui se respectent infiniment : Earp, le shérif incorruptible, et Holliday, l’aristocrate déchu à la vie dissolue) sur un scénario d’une très grande richesse psychologique écrit par l’auteur d'Exodus (roman adapté en 1960 par Otto Preminger), Leon Uris.

Oublions les versions qui ont suivi puisque nous ne sommes encore qu’en 1957, et ne tombons pas non plus dans le travers de la comparaison avec celle de John Ford car le style et le ton des deux films sont tellement différents que l’intérêt de les mettre en concurrence ne serait pas très probant ; d'autant qu'il n’est pas plus interdit de préférer la version fordienne, plus chaude et poétique, que la version sturgienne plus tendue et mélodramatique. En effet, à mon humble avis, les deux westerns peuvent se targuer de boxer dans la même catégorie, seules les affinités avec tel ou tel univers pouvant faire pencher la balance vers l’un ou l’autre. Et pourtant, contrairement au public qui lui fit une ovation, la critique (tout du moins française) n’a jamais été bien tendre envers la version de Sturges. Essayons donc de redorer son blason, car j'estime pour ma part qu’il s’agit d’un modèle du genre. Le réalisateur n’en était pas à sa première réussite dans le western ; il nous avait déjà offert en 1953 le formidable Fort Bravo (Escape from Fort Bravo) avec William Holden, un film parfaitement rythmé, d’une redoutable efficacité, d'une fluidité étonnante dans l'écriture, d'une rigueur parfaite dans la narration et rempli de trouvailles scénaristiques originales. S’ensuivit en 1956 le très intéressant Coup de fouet en retour (Backlash) avec Richard Widmark, un western de série trépidant et aux nombreuses péripéties, bien interprété et très correctement mis en scène, mais qui pêchait un peu par un scénario morcelé, une écriture parfois répétitive et téléphonée. Règlement de comptes à O.K. Corral bénéficie d’un budget bien plus conséquent que les précédents et du coup le casting apparait aujourd’hui comme très impressionnant ; on y trouve non seulement le duo Kirk Douglas / Burt Lancaster mais aussi non moins que la sculpturale rousse Rhonda Fleming (inoubliable dans Tennessee's Partner d’Allan Dwan), John Ireland (l’assassin de Jesse James chez Samuel Fuller), Jo Van Fleet (la mère de James Dean dans Est of Eden de Kazan), Lyle Bettger (le dompteur dans Sous le plus grand chapiteau du monde de DeMille), DeForrest Kelley (le futur docteur de la première série Star Trek), Earl Holliman (le cuisinier de Planète interdite de Fred McLeod Wilcox), Olive Carey (Mrs. Jorgensen dans La Prisonnière du désert de John Ford), Whit Bissell (le docteur de L'Etrange créature du lac noir de Jack Arnold) et encore - sans que nous n’ayons besoin de les présenter - Ted De Corsia, Dennis Hopper (alors tout jeunot), Jack Elam, etc., des noms (ou tout du moins des visages) qui parleront très probablement aux habitués du cinéma hollywoodien.

En 1956, le producteur Hal Wallis décide mettre en chantier un film narrant les relations entre deux légendes de l’Ouest, Wyatt Earp et Doc Holliday. John Ford l’avait déjà fait onze ans plus tôt mais Wallis veut se servir pour le scénario de cette nouvelle version d’un article de George Scullin, The Killer. Il réussit à en obtenir les droits et a immédiatement dans l’idée de faire interpréter les deux hommes respectivement par Burt Lancaster et Humphrey Bogart. Ce sera finalement Kirk Douglas qui sera retenu pour le rôle de l’ex-dentiste devenu joueur professionnel, alcoolique, tuberculeux et fou de la gâchette ; lessivé par le tournage de La Vie passionnée de Van Gogh (Lust for Life) de Vincente Minnelli, il accepte immédiatement au vu de son sujet qu’il trouve plus "léger" (sic !). Quant à Burt Lancaster, il est plus exigeant : il n’accepte qu’à condition de pouvoir être également en tête d’affiche d’un film qu’il prend alors plus au sérieux, Le Faiseur de pluie (The Rainmaker) de Joseph Antony, avec pour partenaire Katharine Hepburn. Le western de John Sturges marquera la deuxième rencontre entre les deux stars masculines (qui se sont déjà sur le tournage de L’Homme aux abois - I Walk Alone de Byron Haskin) et le début d’une très longue amitié. L’auteur Leon Uris décide de s’affranchir de toute vérité historique pour mieux pouvoir se recentrer principalement sur le portrait des deux hommes, ayant même dans l’idée au départ de suggérer de l’homosexualité dans leur relation. C’est d’ailleurs pour cette raison que Wallis décide de mettre son grain de sel dans le scénario en écrivant lui-même la romance entre Wyatt Earp et Laura Denbow, afin que le public soit rassuré quant à la virilité de l’homme de loi. Il s’en charge donc avec en tête, pour le personnage féminin, Barbara Stanwyck. Durant le tournage, John Sturges eut fort à faire pour diriger les fortes têtes qu’étaient ses deux vedettes principales d’autant que Burt Lancaster, ayant déjà réalisé son propre film, voulait sans arrêt se mêler de la mise en scène. Au final, tout se sera plutôt bien déroulé et la direction d’acteurs du cinéaste aura fait des miracles notamment avec ce duo de comédiens devenu mythique. Il en résulta deux nominations aux Oscars, dont une pour le montage de Warren Low (qui aurait mérité la récompense suprême pour, entre autres, de merveilleux fondus enchainés), des files d’attente monstrueuses sur les trottoirs suite à un bouche à oreille délirant et enfin un succès qui ne s’est jamais démenti. Ce western est devenu également un champion des rediffusions télévisuelles.

Dès le générique - qui pourrait constituer un hommage à celui de High Noon (Le Train sifflera trois fois) - on est immédiatement happés par un film qui s’annonce comme plein de panache et de lyrisme (chose qui sera d’ailleurs confirmé par la suite). Sur une chanson de Ned Washington interprétée par le "troubadour" Frankie Laine (et sa diction très particulière qui pourra en agacer plus d’un; notamment lorsqu’il prononce son O.K. Corral), John Sturges, aidé en cela par la splendeur visuelle de l’alchimie Vistavision/Technicolor et d’un Charles Lang en pleine possession de ses moyens en tant que chef opérateur, nous offre de somptueuses images de trois cavaliers chevauchant ventre à terre, prêts à en découdre, au sein d’extérieurs grandioses magnifiés par la caméra qui capte toute leur immensité. Le génie de Sturges quant au placement de ses personnages dans le cadre ainsi que la limpidité de ses mouvements de caméra s’expriment déjà pleinement et se poursuivront tout du long ; tous les plans des vastes paysages séparant chaque "acte" seront tout aussi majestueux que ceux de cette première séquence. Si je parle d’acte, c’est que la construction du film est expressément assez théâtrale tout comme le ton excessivement dramatique, la chanson-titre venant faire la transition entre chaque partie, explicitant des faits pas nécessairement vus dans le courant de l’intrigue comme pouvaient le faire les choeurs antiques dans la tragédie grecque. La musique de Dimitri Tiomkin, qui annonce en mineur ses quelques chefs-d’œuvre à venir, pourrait donc presque être comptée comme un des personnages de l’intrigue. Elle constitue une superbe réussite, pas si envahissante qu’on a bien voulu le dire : même si son importance est considérable, elle sait se faire discrète ou absente à de très nombreuses reprises et notamment aux cours des séquences les plus tendues comme le fameux gunfight. Celui-ci fait fi de la réalité (l’authentique fusillade n’a duré qu’à peine 30 secondes contre plus de 5 minutes dans le film) pour pouvoir nous procurer (pour notre plus grand plaisir) un morceau de bravoure fulgurant au timing parfait, chorégraphié avec génie. Et pour cause, son tournage s’est déroulé sur non moins que quatre jours à raison de 12 heures par jour : une véritable leçon de cinéma concernant le montage, le rythme et la mise en scène. Hormis cette longue séquence, le film ne comportera finalement qu'assez peu d'action ; mais quand celle-ci se manifestera, ce sera, comme dans cet exemple, avec une redoutable efficacité.

Nous ne reviendrons pas en détail sur la réalisation de John Sturges puisque l'on aura beau chercher, elle ne pourra être prise en défaut à aucun moment ; le monteur fait lui aussi des merveilles, toutes les séquences étant parfaitement découpées et l’ensemble paraissant ainsi d’une fluidité qui confine à l’évidence. Comme le décorateur et le costumier ne sont pas en reste, le film s’avère en conséquence d’une très grande beauté plastique d’autant que Charles Lang avait pour consigne de donner à sa photographie les tons chauds des tableaux de Remington (ce qu'il a parfaitement réussi), les intérieurs (et plus particulièrement les saloons) ayant rarement été aussi richement et minutieusement décorés. L’imposant budget se ressent aussi par rapport justement à l'immensité de ces décors ; nous avions en effet rarement vu autant de figurants dans un saloon que lors de la formidable séquence mouvementée du saccage de l’établissement par les cow-boys excités, menés par Ted de Corsia, les chevaux étant même de la partie, traversant la pièce sans aucun problème. Et puis les quelques extérieurs nocturnes en studio sont, tout comme l’étaient ceux de Fort Bravo, parmi les mieux éclairés jamais rencontrés dans un western. Si donc sur la forme le western de Sturges est un parfait modèle de classicisme, le fond ne démérite pas grâce au superbe travail d’écriture de Leon Uris, notamment dans la description et les relations entre des personnages complexes et (ou) torturés. C’est Doc Holliday qui entre le premier en scène. D’emblée on tombe sur un personnage fortement perturbé : alcoolique, malade, suicidaire et violent ; les troubles et les relations sulfureuses qu’il entretient avec Kate Fisher (impressionnante Jo Van Fleet qui rejoint son partenaire dans la démesure, cependant jamais outrancière) frôlent même le sadomasochisme. Il s’agit d’un homme qui s’autodétruit, pensant n’en avoir plus pour longtemps à vivre et ne s’étant de toute manière jamais remis de son passé qu’il estime gâché : « I never lose. You see, poker's played by desperate men who cherish money. I don't lose because I have nothing to lose, including my life. » Il retrouvera une certaine estime de soi grâce à l’amitié qui le lie désormais au marshall de Tombstone qu’il n’avoue néanmoins qu’à la toute fin du film, juste avant le gunfight, en se décidant, tant qu'à mourir, à aller se battre au côté « du seul ami qu’il n'ait jamais eu. » Superbe et pathétique personnage que ce joueur n’attirant qu’antipathie à son égard et superbe évolution d’une amitié tout en retenue et en pudeur que nous décrit Leon Uris.

Si Kirk Douglas est impérial dans son rôle de Doc Holliday, Burt Lancaster ne l’est pas moins dans celui de son ami Wyatt Earp, parfaite incarnation d’une justice rigide et implacable. Et justement, la force de son personnage vient également de ce qu’il n’est pas décrit comme un héros d’un seul bloc, pas même forcément aimable, et que certaines de ses qualités comme la fierté peuvent se transformer en défaut surtout aux yeux des autres - et en l’occurrence pour la femme de son frère Virgil qui pense que les frères Earp devraient s’occuper avant tout de la sécurité et du bien-être de leurs concitoyens plutôt que de se battre par orgueil mal placé au risque de se faire tuer et de laisser la ville sans défense. Wyatt est également indécis, et sa trop raide intégrité fait qu’il devient facilement un moralisateur prêchant la "bonne parole" dès qu’il en a l’occasion (on le surnomme à plusieurs reprises Preacher ou Mister Virtue). Pour résumer : un homme probe et digne mais parfois agaçant par le fait d’être trop prude et de ne jamais douter de son bon droit. Le voir se fissurer au contact d’un homme pour lequel il aurait juré n’éprouver jamais aucun sentiment est vraiment touchant. Assez émouvantes également sont ses relations avec le plus jeune des frères Clanton, Billy, interprété par Dennis Hopper, qui se bat lui aussi aux côtés de ses frères non par conviction mais pour suivre le code d’honneur familial : belle leçon que lui donnera Wyatt sans que cela ne suffise à le faire changer d’avis vu qu’il sera même obligé de le tuer. Devant tant de sang versé et de violence inutile, Wyatt finira par jeter son insigne pour aller retrouver Laura, espérant qu’elle l’aura attendu tout ce temps (Leon Uris nous laisse avec intelligence dans l'expectative, nous privant d'un véritable happy-end). Laura, c’est la magnifique Rhonda Fleming (splendide dans sa robe verte) qui apporte une belle touche de romantisme au film et que l’on regrette de perdre de vue si vite, à peu près à mi-film. La romance qu’elle entretenait avec Burt Lancaster n’était pas forcément nécessaire mais s’avérait très attachante. Autre personnage très intéressant, celui du shérif corrompu joué par Frank Faylen, autrefois intègre mais qui en vieillissant, de peur de perdre la vie, s’est acoquiné avec les clans qui ont la mainmise sur la région. Quant aux bad guys, moins richement écrits, ils n’en demeurent pas moins tout aussi inoubliables grâce avant tout à leurs interprètes et notamment Lee Van Cleef (dont la mort dans les premières minutes est fulgurante), Lyle Bettger, John Ireland ou Ted de Corsia : une bien belle brochette de vilains !

Pour résumer, John Sturges mène son film mythique d’une main de maître avec sa science habituelle du cadrage et sa parfaite direction d’acteurs, tout aussi à l’aise dans l’action (rare mais toujours fulgurante) que dans les longues séquences dialoguées. L’équipe technique de la Paramount engagée par Hal Wallis fait des merveilles et la chanson-thème que Dimitri Tiomkin a composée pour l’occasion devient très vite entêtante, ayant eu un impact certain sur une majorité de spectateurs. Devant l’énorme succès (amplement mérité) remporté par le film, le western retrouva une nouvelle légitimité auprès des non amateurs du genre et les producteurs décidèrent de mettre en chantier plus de westerns à gros budget dont, avec la même équipe, Le Dernier train de Gun Hill (Last Train from Gun Hill) qui atteindra presque le même niveau de réussite. Gunfight at the O.K. Corral avec son splendide classicisme - même si la vérité historique est un peu malmenée - constitue l’un des plus beaux fleurons qui soit dans le domaine du western ; peut-être même le chef-d’œuvre de ce que certains journalistes ont nommé le "sur-western" (un western à forte tendance psychologisante). Même si l’on aurait parfois souhaité un peu moins d’emphase, Règlement de comptes à O.K. Corral représente pour moi une sorte d’aboutissement d’un certain classicisme hollywoodien dans le domaine du western. Un film d'un imperturbable sérieux (ce qui ne fait parfois pas de mal), à la fois très classique et bigger than life à l’image de sa séquence d’anthologie, celle du légendaire gunfight au cours de laquelle, avec notamment l’avancée des quatre frères Earp filmée par un travelling en contre-plongée, on croit retourner en enfance, les héros à l’écran devenant aussi fabuleux que dans nos rêves d’alors. Un grand classique incontournable !

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Par Erick Maurel - le 13 juillet 2013