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Critique de film
Le film

Piranhas

(Piranha)

L'histoire

Envoyée à la recherche d’un couple de jeunes campeurs disparus depuis quelques jours, Maggie s’introduit dans une ancienne propriété ou l’armée pratiquait des expériences génétiques sur les poissons. Ayant découvert les effets personnels des disparus auprès d’un bassin d’expérimentation, elle vidange celui-ci espérant y trouver les corps. Elle ne réalise pas qu’en faisant cela, elle vient de libérer de fait des milliers de piranhas dans la rivière et le lac artificiel de Lost River adjacent où se prépare l’inauguration d’Aquarena, un nouveau centre de loisirs nautiques. Aidée par Paul Grogan, un homme désabusé et solitaire qui vit dans un chalet non loin de là, Maggie va tout faire pour arrêter les poissons cannibales avant qu’ils ne fassent trop de dégâts. Mais très vite, les morts s’accumulent...

Analyse et critique

En 1975, après le relatif échec de Sugarland Express, contre toute attente, Steven Spielberg (dont ce n’est que le second long métrage pour le grand écran) explose littéralement le box-office avec Les Dents de la mer, un film d’épouvante narrant les attaques meurtrières d’un requin géant mangeur d’hommes. Etonnamment, il faudra près de trois ans à Roger Corman, pourtant toujours à l’affût des bons plans juteux et prêt à surfer sur les vagues des films à succès, pour mettre sur les rails ce Piranhas, qui sortira en août 1978, soit plus de deux mois après la première suite du film de Spielberg. Ce n’est d’ailleurs pas le célèbre producteur qui est à l’origine du projet auquel il croyait moyennement, mais bien une certaine Chako Van Leeuwen, actrice japonaise (de son vrai nom Hisako Tsukuba) expatriée et reconvertie dans la production : le scénario assez bancal au départ rédigé par Richard Robinson - déjà à l’origine des araignées agressives de L’Horrible invasion - sera réécrit par John Sayles (Lone Star), qui débute alors dans le métier, et atterrira finalement dans les mains de Joe Dante, jeune réalisateur qui n’avait à son actif qu’un documentaires sur les séries B et qui avait déjà travaillé pour Corman en co-réalisant Hollywood Boulevard.

Pour la distribution, aux côtés d’Heather Menzies (Sssssss, la série L’Âge de cristal), Roger Corman convoque afin d’attirer le public tout un aréopage d’acteurs habitués aux séries TV, de "gueules" connues : ainsi trouve-t-on l’excellent Bradford Dillman (L'Inspecteur ne renonce jamais, Sudden Impact ou encore L'Inévitable catastrophe), le vétéran Keenan Wynn (Il était une fois dans l’Ouest), Kevin McCarthy (L’Invasion des profanateurs - versions 1956 et 1978 - ou Innerspace), Dick Miller (que l’on retrouvera dans les deux Gremlins, Innerspace ou même After Hours de Martin Scorsese) dans le rôle du promoteur véreux ; et bien sûr l’inénarrable et fidèle parmi les fidèles Paul Bartel, réalisateur de La Course à la mort de l'an 2000 et de Cannonball, ici dans le rôle du chef détesté du camp de vacances. Fan de Mario BavaJoe Dante va également rechercher Barbara Steele, inoubliable scream queen des années soixante (Le Masque du démon, La Chambre des tortures déjà pour Corman) et fait réécrire pour elle un rôle à l’origine masculin. Celle-ci a sa carrière derrière elle ; elle vient d’apparaître dans La Petite de Louis Malle et dans le Frissons de Cronenberg, mais sa prestation dans le film de Dante est loin d’être inoubliable. Qu’à cela ne tienne, son nom peut servir de caution auprès des fantasticophiles.

Sayles s’empare donc du scénario de Robinson, l’expurge des situations ridicules qui l’émaillent et repart quasiment à zéro : il reprend en effet grossièrement les éléments qui en forment la trame narrative, à savoir une menace sous-marine (ici les piranhas génétiquement modifiés), un lieu peuplé de proies potentielles (à la plage d’Amity se substituent le centre aquatique Aquarena et la colonie de vacances), un ou des responsables véreux plus concernés par les recettes du tourisme que par la sécurité des baigneurs (au maire d’Amity se substituent Buck Gardner et le colonel Waxman), mais il assaisonne le tout des ingrédients essentiels à tout film d’exploitation qui se respecte (on travaille pour Roger Corman et New World Pictures tout de même) : de la nudité (bien que le film soit relativement sobre sur ce point, on a tout de même droit à une paire de seins avant même le générique), de la violence, ainsi que toute une série de situations récurrentes dans ce genre de films (les militaires qui débarquent, une situation vue 100 fois...). Enfin, désireux d’introduire un "message politique" - le traumatisme de la guerre du Viet-Nam est toujours bien présent, surtout parmi la jeune génération dont il fait partie - le scénariste réadapte le vieux thème du savant fou, ici incarné par l’armée américaine : celle-ci, sous le nom de code Razorteeth, a en effet commandité des recherches afin de mettre au point des poissons tueurs particulièrement résistants et agressifs destinés à être lâchés dans les rivières vietnamiennes. Sayles se garde cependant de faire un film à thèse : il sait pour qui il travaille et le film est avant tout un excellent film d’exploitation, plaisant à suivre grâce notamment à une bonne dose d’humour. Un humour très second degré qui ne tombe que rarement dans le graveleux (1) et qui doit beaucoup à ses savoureux dialogues (« Monsieur, les piranhas sont en train de manger les invités... »).

Un film comme celui-ci ne serait rien sans ses véritables vedettes : les fameux poissons. Dante et Corman engagent pour leur donner vie une équipe menée par deux talentueux techniciens des effets spéciaux : Phil Tippett et Rob Bottin. Les deux hommes ne se sont pas encore fait un nom et la réputation qu’on leur connaît, mais ils ont déjà les idées et le talent. Le premier est passionné de stop-motion (2) depuis qu’il a vu à sept ans le travail de Ray Harryhausen sur Le Septième voyage de Sinbad de Nathan Juran. Il s’est fait la main l’année précédente sur Star Wars - Un nouvel espoir avant de définitivement se faire remarquer pour son travail sur L'Empire contre-attaque. On lui doit également les séquences d’animation de ED 209 dans le Robocop de Paul Verhoeven. Le second, passionné de monstres depuis sa plus tendre enfance, travaille depuis quelques années avec le grand Rick Baker (3) et créera quelques années plus tard les inoubliables créatures de The Thing de John Carpenter. Mais pour l’heure, le challenge est de donner vie à une meute aquatique carnivore ; et l’équipe ne ménage pas ses efforts, investissant une piscine olympique pour y faire essai sur essai. Toutes les techniques y passent : poissons mécaniques, marionnettes, câbles... Et ils envisagent même l’animation image par image avant de trouver la solution : les attaques de poissons seront filmées à 8 images par secondes avec des piranhas en caoutchouc. (4) Joe Dante et Tippett ne pourront s’empêcher d’insérer dans le film une créature en stop-motion pour leur propre plaisir : le petit animal bipède qui se cache dans le laboratoire quand Maggie et Grogan le visitent. (5)

Comme souvent avec Corman, le budget est limité (6), mais la liberté est totale. Pour autant que le film soit suffisamment attractif et rentable, Corman fait entièrement confiance à ses collaborateurs. Sayles et Dante s’en donnent ainsi à cœur joie et ne se refusent rien, car si message politique il y a, de nombreux éléments du film font plutôt dans le politiquement incorrect. Ainsi, les poissons n’hésitent-ils pas à s’attaquer aux enfants (il n’y avait guère que John Carpenter dans son Assaut pour avoir osé faire cela à l’époque) et, peut-être pire encore, la solution à la menace aquatique passera par une pollution complète et destructrice des eaux. D’un côté on dénonce l’armée irresponsable et inconsciente, et de l’autre on n’hésite pas à joyeusement polluer tout un lac et une rivière... Soignons le mal par le mal. Nous sommes bien loin du message écologique, de films comme Prophecy de Frakenheimer où le monstre était justement la résultante d’une pollution des eaux. Passons sur certaines facilités scénaristiques qui veulent par exemple que le colonel ait justement des intérêts dans le centre nautique : Piranhas se veut divertissant et décomplexé, il l’est, et c’est sans doute de là que vient son succès, parce que si la réalisation est nettement au-dessus de la moyenne de ce genre de films quand elle essaie de faire autre chose que de l’exploitation (7), si l’interprétation est sans faille (tous les acteurs sont convaincants dans leurs rôles respectifs (8)), certains passages plus creux et certaines faiblesses du scénario seraient par ailleurs excessivement mal passés si le film avait eu l’ambition d’être un nouveau Jaws. Le montage en grande partie assuré par Dante (9) - qui y passera des nuits - est par ailleurs excellent quand il doit l’être, c'est-à-dire aux moments qui intéressent le réalisateur comme les moments de tension. Toute l’introduction, la scène de présentation des personnages de Paul Grogan ou de Jack sont des exemples de mise en scène et de montage, de même que les scènes à la colonie de vacances ou les scènes finales au centre aquatique. On sent Dante moins à l’aise sur les scènes d’exposition mettant en scène les militaires et le Dr Mengers (Steele), raison pour laquelle peut-être celle-ci convainc peu.

Considéré par Spielberg à l’époque comme la meilleure déclinaison de son film, Piranhas est incontestablement une réussite, pas un chef-d’œuvre dans l’absolu mais une œuvre sincère dans son genre, faite par des passionnés qui y ont visiblement pris du plaisir. Que le film ait été un succès tant aux Etats-Unis qu’ailleurs dans le monde n’est que justice rendue à une équipe qui a tout fait pour produire, avec les moyens du bord, la meilleure série B possible. Un peu plus donc qu’un simple ersatz commercial des Dents de la mer, le film servit de tremplin à Joe Dante qui fit la carrière honorable qu’on lui connaît et connut une suite produite par la même Chako Van Leeuwen, Roger Corman n’ayant pas été intéressé à l’origine par ce projet (une suite que le réalisateur, un certain James Cameron, préfère aujourd'hui oublier). Corman produira plus tard un remake avant qu’Alexandre Aja ne ressuscite les poissons cannibales dans son Piranha 3D. L'original est donc désormais à redécouvrir dans cette belle édition proposée par Carlotta.

(1) A l’exception peut-être de la scène où Heather Menzies montre ses seins à un MP joué justement par John Sayles qui, soyons franc, est très bas de plafond...
(2) Technique d’animation de figurines image par image popularisée par Ray Harryhausen dans le film sus-nommé, Le Choc des Titans de Desmond Davis et bien d’autres titres. Elle est utilisée depuis les débuts du cinéma. Pensons à King Kong de Cooper et Schoedsack. Délaissée ces dernières années pour la création d’effets spéciaux au profit du numérique, elle eut son heure de gloire mais n’est plus guère utilisée que pour la réalisation de films d’animation. Récemment, la technique nous a offert des films comme L’Etrange Noël de Monsieur Jack, Les Noces funèbres, Coraline ou les films des Studios Aardman.

(3) Immense maquilleur qui s’est fait une spécialité dans les maquillages de singes. Il travailla sur le King Kong de John Guillermin. On lui doit les singes de Gorilles dans la brume, de La Planète des singes de Tim Burton ou de Greystoke, mais son talent ne s’arrête pas là. On lui doit entre autres les effets spéciaux de Videodrome et la transformation du Loup-Garou dans Le Loup-garou de Londres de John Landis qui lui valut l'Oscar des meilleurs maquillages, raflant la statuette à son élève qui avait, lui, fait celle de Hurlements de Joe Dante.
(4) La vitesse de défilement du film en projection étant de 24 images par secondes, le mouvement des poissons à l’écran sera trois fois plus rapide et donc plus réaliste.
(5) La créature tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais comme le raconte avec amusement Dante dans les bonus, on est dans un film d’exploitation, rien n’est impossible.
(6) Bien qu’il ait ici consenti à un budget de 600 000 $ supérieur à la moyenne habituelle des film New World.
(7) Entendons par là autre chose que filmer platement un convoi militaire qui débarque ou une course-poursuite entre le méchant en jeep et nos deux héros à pied.
(8) Mis à part peut-être Barbara Steele, peu à l’aise, mais c’est un avis personnel, même la petite fille qui joue la fille de Grogan est convaincante.
(9) Joe Dante a débuté notamment comme monteur de bande-annonce pour Roger Corman. Par soucis d’économie, il était courant que le réalisateur s’occupe en partie ou en totalité du montage.

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 24 juin 2013