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Critique de film
Le film

Mauvaise graine

L'histoire

Henri Pasquier est un jeune Parisien oisif, séducteur et gentiment irresponsable, particulièrement amateur de cylindrées de luxe. Un jour, toutefois, pour le punir de son train de vie, son père le prive de sa voiture fétiche. Ne supportant pas d'être devenu piéton, Henri rejoint alors une bande organisée spécialisée dans le vol et le recel de voitures. Là, il rencontre notamment la charmante Jeannette.

Analyse et critique

Ainsi donc, la petite histoire pourra retenir que l’un des plus grands réalisateurs de l’âge d’or hollywoodien a débuté sa carrière de cinéaste en France. La grande Histoire, elle, expliquera que c’est le contexte tourmenté de l’Allemagne de la fin de l’année 1932 et du début de l’année 1933, avec notamment la promotion d’Adolf Hitler au poste de Chancelier, qui aura alors expliqué l’exil de tant et tant de personnalités juives ou communistes. Ainsi, lorsqu’il arrive en urgence à Paris, Billy Wilder n’a qu’une valise et quelques centaines de dollars en poche, il ne possède pas encore de permis de travail et sa maîtrise de la langue française, quoique correcte, ne lui permet pas d’écrire directement dans cette langue. Aidé par deux amis berlinois, Jan Lustig et Max Kolpe, mais aussi par Claude-André Puget (jeune dramaturge, futur scénariste de plusieurs films de Marc Allégret), il élabore donc le script de Mauvaise graine avec à l’esprit un souci majeur d’économie : le film sera tourné en extérieurs, essentiellement dans des lieux publics, et devra être animé d’un mouvement constant. Celui de cette jeunesse parisienne en quête de sensations. Celui, également, de ces artistes berlinois en exil.

Depuis quelques années, Billy Wilder a beaucoup travaillé pour le cinéma, notamment comme scénariste pour Robert Siodmak, mais il n’a pas encore franchi le pas de la réalisation et s’interroge sur ses propres aptitudes. La rencontre avec Alexandre Esway arrive ainsi à point nommé : non seulement ce cinéaste itinérant possède déjà une certaine expérience, avec des films tournés à Londres comme à Paris, mais il apporte qui plus est avec lui la caution du producteur Édouard Corniglion-Molinier, lequel achève de financer le film.

Les conditions de tournage, l’inexpérience de Wilder et la modestie du budget expliquent conjointement la nature de Mauvaise graine, film dont la mise en scène fut en partie improvisée, avec un dispositif technique particulièrement réduit. Billy Wilder aura beau le regretter après coup, cela aura contribué à la réputation du film, dont l’aspect "sur le vif" annonce à bien des égards, et probablement malgré lui, l’esthétique de la Nouvelle Vague - principalement celle d’A bout de souffle (Jean-Luc Godard - 1960). On dénombre ainsi une grande quantité de plans filmés depuis un véhicule (depuis la banquette arrière dans le sens du mouvement, depuis le capot dans le sens inverse, sur la remorque d’une camionnette...) qui confèrent une fluidité et une dynamique certaines au film mais s’avérèrent extrêmement complexes et dangereux à tourner.

Pour tout dire - et, ironiquement, à l’inverse de ce que l’on pourra souvent entendre, de notre point de vue à tort, à propos du cinéaste - Mauvaise graine est un film dont le style formel vaut probablement bien plus que le scénario : d’une part, la mise en scène, quoique imparfaite, est vive, plutôt ample et souvent inspirée (avec quelques élans expressionnistes furtifs, voir la séquence où Henri devient piéton) ; d’autre part, le récit est plutôt conventionnel et pâtit surtout, en comparaison par exemple avec ce que le cinéma français aura produit à l’époque dans le registre réaliste criminel, par exemple chez Jean Renoir, d’un certain manque de vérité.

Dans les meilleurs films que produira Billy Wilder durant sa carrière, la nature véritable des personnages est d’autant plus touchante qu’elle se cache derrière le voile des artifices ou des apparences. Ici, les personnages principaux sont ce qu’ils semblent immédiatement être, et n’évoluent que trop sommairement pour emporter l’empathie du spectateur. La séquence finale est particulièrement symptomatique : si elle est assez admirablement découpée, on peine toutefois à croire aux comportements qui nous y sont présentés (notamment la réaction de Jeannette). Qui plus est, si Billy Wilder affirme déjà un sens aigu et assez drolatique de la caractérisation des seconds rôles (le Zèbre, le garçon aux cravates...), la direction d’acteurs est ici inégale, rendant cette petite bande organisée un peu artificielle.

A défaut d’être parfaitement juste, le portrait que dresse Mauvaise graine de la jeunesse française de l’époque est toutefois intéressant : Henri Pasquier est un jeune héritier oisif, individualiste et irresponsable, très manifestement influencé par un modèle, pas tout à fait assimilé, issu du cinéma américain : dans sa toute première scène, on le voit tenter de séduire une jeune femme en reproduisant à l’identique un numéro (l'imitation de Maurice Chevalier) issu de Monnaie de singe, film des Marx Brothers réalisé deux ans plus tôt. Plus globalement, il obéit à un certain fantasme du cinéma policier américain de l’époque, celui du jeune rebelle insoumis qui bascule dans l’illégalité, tout en restant doté d’un certain sens de l’honneur et de l’amitié. Le résultat à l’écran est malheureusement souvent atténué par l’interprétation de Pierre Mingand (qui avait plus l’étoffe du chanteur de cabaret que du gangster) ou par le grotesque de certaines scènes (le déroulement du vol des Hispano, la bagarre dans la cabine de bains...).

Le plus intéressant se trouve probablement dans l’approche morale du récit, qui présente le vol comme un acte parfois dangereux mais surtout cathartique : à cette jeunesse qui ne croit plus au labeur, il reste le frisson de la vitesse et de l’interdit (comme le dit le petit voleur de cravates : « Je pourrais bien me les payer, mais ça ne m’intéresse pas du tout »). Pour ces jeunes, la pire des perspectives n’est ni la prison ni la mort, c’est le conformisme ou l’ennui. A Henri qui lui demande s’il a parfois peur, Jean répond : « Je vais te dire, mon vieux : ce qui me donne les foies, c’est un bureau. » Surtout, au terme du récit, là où on pouvait s’attendre à une prise de conscience voire à une punition, Wilder offre à ses protagonistes le plus beau des cadeaux : la liberté. On reconnaît là la malice légendaire du cinéaste, dont l’esprit ironique se retrouve de part en part au détour de certains intertitres (« Un Parisien sur huit possède une voiture. Henri Pasquier est l’un des sept autres »), de certaines répliques ou de certaines situations burlesques. Mais le mélange des registres, qui deviendra l’une de ses plus grandes forces, n’est ici pas totalement équilibré.

Mauvaise graine est également resté fameux pour la présence au générique de Danielle Darrieux, alors âgée de 16 ans, mais qui n’était pour autant pas tout à fait une débutante : depuis ses premiers pas en 1931, elle avait déjà tourné une demi-douzaine de films, affirmant un caractère spontané et espiègle. Sa fraîcheur et son petit air déterminé - qui ne vont pas sans rappeler ceux de Ludivine Sagnier, dont elle jouera la grand-mère près de 70 ans plus tard dans Huit femmes de François Ozon - constituent indéniablement l’aspect le plus charmant de ce petit film, que Billy Wilder aura ensuite parfois tendance à négliger voir à oublier. Il faut dire que lorsque le film sort enfin dans les salles françaises lors de l’été 1934, Billy Wilder a déjà quitté Paris pour les Etats-Unis. De là, il lui faudra en quelque sorte repartir de zéro pour gravir à nouveau les échelons : ce n’est que huit ans plus tard, en 1942, pour Uniformes et jupons courts, qu’il repassera derrière la caméra.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Dossier : Billy Wilder à travers ses films

Top Billy Wilder de la rédac

Par Antoine Royer - le 25 mars 2014