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Critique de film
Le film

Le Fier rebelle

(The Proud Rebel)

Partenariat

L'histoire

L’ancien soldat confédéré John Chandler (Alan Ladd) traverse les États-Unis accompagné de David (David Ladd), son fils âgé de 10 ans. Il erre de ville en ville et consulte tous les médecins sur son passage, espérant que l’un d'entre eux arrivera à soigner son rejeton devenu muet suite au traumatisme lié au drame auquel il a assisté durant la Guerre de Sécession, puisqu'il a été témoin du pillage de sa demeure et de la mort de sa mère brûlée vive dans l’incendie qui s’est ensuivi. Dans l’Illinois, un docteur parle à John d’un confrère du Minnesota qui est arrivé à soigner ce type de "lésion psychologique". Alors que le père et son fils s’approvisionnent pour continuer leur voyage, on tente de leur voler leur chien. Les fautifs sont les frères Burleigh, des bergers qui avaient remarqué quelques minutes plus tôt la capacité de la bête à s’occuper à la perfection du rapatriement des moutons. Une violente bagarre oppose alors John et les trois frères ; elle est stoppée net par Linnett Moore (Olivia de Havilland), une femme d’une quarantaine d’années qui a été alertée par David. Accusé d’avoir ouvert les hostilités, John est conduit au tribunal où il est jugé coupable, devant choisir entre 30 jours de prison ou 30 dollars d’amende. Alors qu'il n'a pas d’argent sur lui, Linnett se porte garante, décide de payer la caution et d’offrir du travail à John le temps qu’il lui rembourse sa dette. La veuve qui assure désormais seule la bonne marche de sa petite ferme les accueille donc avec plaisir et soulagement ; elle leur apprend néanmoins le harcèlement que lui font subir ses voisins, ces mêmes Burleigh, qui essayent vainement de s’approprier ses terres pour étendre leur domaine. Les semaines passent ; John et David sont ravis de travailler pour la douce Linnett qui n’est pas insensible au charme du père et qui s’attache fortement au fils...

Analyse et critique

Un homme accompagné par son fils devenu muet suite à un traumatisme et qui cherche à lui faire retrouver la parole. Un chien fidèle, non seulement brave et affectueux, mais également très habile dans le "maniement" des ovins. Une veuve belle, douce et attendrissante. Un conflit pour un petit lopin de terre. Le film de Michael Curtiz ne tient que sur ces quelques éléments assez peu originaux et l’histoire reste effectivement tout du long très simple mais jamais simpliste ; le résultat se révèle bigrement attachant. Sorti en 1954, L’Homme des plaines (The Boy from Oklahoma), le précédent western de Michael Curtiz, bénéficiait d’une histoire a priori cocasse, celle d’un cow-boy sachant parfaitement maîtriser le lasso alors qu’il était incapable de tenir un revolver, ayant préféré étudier le droit par correspondance plutôt que le maniement des armes et se retrouvant néanmoins nommé shérif d’une petite bourgade du Nouveau-Mexique alors qu’il n’avait rien demandé. Seulement, le résultat assez terne n’était guère enthousiasmant et ne nous avait pas laissé d’impérissables souvenirs ; il apportait de l’eau au moulin de ceux qui décrétaient que Michael Curtiz avait perdu son savoir-faire dès les années 50. S’il est évident que les oeuvres réalisées par le cinéaste d’origine hongroise durant cette décennie ne sauraient rivaliser avec sa production des deux précédentes, elles ne sont cependant en rien honteuses : des films tels que le célèbre et jubilatoire Noël blanc (White Christmas), L’Égyptien, l’un des péplums hollywoodiens les plus intelligents, ou encore ce Fier rebelle sont là pour nous le prouver même si la critique française fut également impitoyable à leur encontre, reprochant les bons sentiments mis en avant ici et là, confondant souvent charme et guimauve. Ces trois films, tout comme ses comédies musicales avec Doris Day en toute fin des années 40, sont à mon avis au contraire dépourvus de mièvrerie. En effet, il n'existe aucune règle qui avance que parce que l’on se trouve devant une histoire toute simple avec de beaux sentiments et de nobles personnages, on devrait lui accoler automatiquement ce qualificatif péjoratif. Le Fier rebelle en est une jolie démonstration, une sorte de croisement réussi entre L’Homme des vallées perdues (Shane) de George Stevens et Jody et le faon (The Yearling) de Clarence Brown, un film qui pour ma part se suit sans ennui et qui pourrait plaire à toutes les générations confondues ainsi qu'à ceux qui n’apprécient guère de prime abord le western.

Malgré le titre ("rebelle’ étant synonyme, durant la période à laquelle se déroule l’intrigue du film, de Sudiste), le scénariste intelligemment, décide de ne pas trop s’appesantir sur le fait que le personnage principal soit un ex-Confédéré et n’en profite pas pour faire de la propagande idéologique en décrivant les vilains Nordistes profiteurs contre les pauvres Sudistes ruinés. Certains diront que c’était pour rendre le film inoffensif et les critiques de l’époque ne se sont pas gênés pour y aller de leurs piques acerbes à ce propos ; je pense au contraire qu'il s'agissait d'éviter un manichéisme déjà jusque-là bien trop souvent présent au sein de ce genre d’histoire. Car rappelons que la période de l’après-guerre de Sécession avec la difficile réintégration des vaincus fit les choux gras du western pendant presque une quinzaine d’années, ce thème ayant été peut-être le plus souvent traité dans le genre avec celui des conflits éleveurs / fermiers. Toujours en ne s’en arrêtant qu’au titre, John Chandler est un homme droit et fier mais parfois aussi dans le mauvais sens du terme, soit bêtement entêté. Tout cela pour dire que, par ce simple petit exemple, la preuve est faite que les protagonistes ne sont pas faits tout d’un bloc et sont même assez richement décrits malgré le fait qu’il s’agisse avant tout d’un spectacle familial et qu’il est effectivement aisé d’éprouver de l’empathie pour les "gentils" et de la haine pour les "méchants", dont le chef n’est autre que l’excellent Dean Jagger que nous n’avions pas l’habitude de trouver dans ce camp, habituellement dévolu à interpréter les personnages honorables y compris en dehors du western - pour en rester avec Michael Curtiz, c’est déjà lui qui jouait le touchant vieux militaire reconverti dans l’hôtellerie dans le superbe Noël blanc.

Il n'y a rien de spécialement remarquable ni de nouveau dans ce western familial, mais un charme indéfinissable nous cueille dès le départ et ne nous lâche plus jusqu’au duel final, un happy-end aussi attendu que le reste. Pour que la réussite soit au rendez-vous avec une intrigue aussi banale, il fallait tout le talent de conteur de James Edward Grant, scénariste surtout associé à John Wayne (avec l’acteur, il se trouvera même d’ailleurs une fois derrière la caméra pour le tendre Ange et le mauvais garçon), et l’efficacité toujours d’actualité de Michael Curtiz qui prouvait à l’occasion, contrairement aux mauvaises langues, qu'il n'avait pas perdu la main, son film s'avérant superbement cadré, monté et photographié. Le grand chef opérateur Ted D. McCord nous offre des images de toute beauté et nous démontrait en pleine période de l’écran large, comme John Ford quelques années plus tôt, que l’on pouvait donner de la grandeur aux paysages même par l’intermédiaire du format "carré" dont Michael Curtiz a dû se contenter au vu du faible budget alloué à son film. La science du cadrage du cinéaste ainsi que sa capacité à sublimer les paysages, mixés avec le talent de McCord font déjà de The Proud Rebel un régal pour les yeux, jouant également avec une étonnante et apparente facilité sur les éclairages parfois expressionnistes qui rappellent l’époque muette du cinéaste, sur les ombres et les reflets (splendide plan du couple se promenant au dessus d’un ruisseau avec leurs ombres se reflétant dans l’eau ; tout aussi beau plan du même couple dans les champs au coucher de soleil). Du très beau travail esthétiquement parlant, rehaussé par un accompagnement musical constamment inspiré et plein de panache du compositeur Jerome Moross, qui signera quelques semaines plus tard une partition non moins réussie pour Les Grands espaces (The Big Country) de William Wyler.

Pour son 165ème film (sic !), Michael Curtiz nous offrait alors, à défaut d’un chef-d’oeuvre, une jolie histoire efficacement mise en image mais également très bien interprétée. Outre Dean Jagger déjà évoqué plus haut, on ne saurait passer sous silence la prestation d’Olivia de Havilland qui retrouvait pour l’occasion celui qui fut son réalisateur de prédilection durant les années 30 et 40 à la Warner lorsqu’elle avait pour partenaire Errol Flynn. Dans la peau d’une veuve d’âge mur, elle trouve peut-être ici l’un de ses rôles les plus touchants et attire tous les regards vers son irradiante et douce beauté d’âme et de visage. A ses côtés un Alan Ladd peu surprenant mais égal à lui-même, et surtout son jeune fils David qui s’avère ici excellent au point de se demander durant tout le film s’il n’était pas réellement muet ; un peu comme lorsque nous nous nous posions la question de savoir lors de la sortie de Gilbert Grape de Lasse Hallstrom si le jeune et alors inconnu Leonardo DiCaprio n’était pas un véritable malade mental. Une belle performance de la part de David Ladd donc qui, contrairement à ce qui est annoncé au générique, était déjà présent aux côtés de son père dans le très beau Les Loups dans la vallée (The Big Land) de Gordon Douglas l’année précédente ; il ne continuera cependant pas dans cette voie, préférant se lancer dans la production. Quoi qu’il en soit, l’amour que se portent le père et le fils dans la vraie vie est un atout supplémentaire pour le film de Michael Curtiz puisqu’il se ressent tout du long et rend leurs relations d’autant plus convaincantes. Toujours au sein de cette belle distribution, on trouve un jeune Harry Dean Stanton (futur acteur principal dans le Paris Texas de Wim Wenders), Henry Hull (le journaliste ronchon du dytique Jesse James réalisé par Henry King et Fritz Lang), le jeune Thomas Pittman trop tôt décédé ou encore, pour de brèves apparitions, les toujours sympathiques Cecil Kellaway et John Carradine.

Sans rebondissements spectaculaires ni forts enjeux dramatiques, Le Fier rebelle se révèle un western familial mélodramatique très classique, tendre et émouvant, qui fait primer les sentiments et les rapports humains sur la violence et l’action sans que ces dernières ne soient délaissées pour autant, témoin le pugilat du début et le duel final, mais usant malheureusement un peu trop souvent de transparences et de plans en studio mal intégrés, faute à de trop faibles moyens financiers. Le savoir-faire du cinéaste étant intact, le casting de première qualité et l’histoire susceptible de toucher des familles entières, ce film aux personnages bien caractérisés baignant dans une ambiance sacrément séduisante obtint un beau succès mondial. Un divertissement de qualité donc à défaut d'être un western mémorable.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 25 octobre 2014