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Critique de film
Le film

Le Dernier métro

L'histoire

Paris sous l’Occupation. Lucas Steiner (Heinz Bennent), le directeur du Théâtre Montmartre, a dû fuir la ville, et sans doute la France, parce que juif. Sa femme, Marion (Catherine Deneuve), dirige le théâtre en son absence, secondée par les collaborateurs les plus fidèles de son mari. Parmi eux Jean-Loup Cottins (Jean Poiret); comédien et metteur en scène, la décoratrice Arlette Guillaume (Andréa Ferréol), ou bien encore Raymond le régisseur (Maurice Risch). Marion peut compter sur son habilleuse, Germaine Fabre (Paulette Dubost). À la troupe ainsi formée se joint bientôt Bernard Granger (Gérard Depardieu), un jeune et entreprenant comédien venu du Grand Guignol, pour partager avec Marion l’affiche d’une nouvelle pièce : La Disparue

Analyse et critique

Que le spectateur ne se laisse pas tromper par la chanson rythmant le générique du Dernier métro. Le romantisme noir des paroles de Mon amant de Saint-Jean, rendu encore un peu plus désespéré par les accents doux-amers de la valse musette, pourrait en effet lui laisser penser qu’il serait avant tout question de transports amoureux dans ce Dernier métro. Une attente qui aura, peut-être, été déjà nourrie par une lecture préalable du synopsis. Le futur spectateur - pour peu qu’il soit un rien "truffaldien" - ne manquera pas d’y repérer les ingrédients d’un possible triangle amoureux, une configuration sentimentale particulièrement chère au metteur en scène de Jules et Jim et des Deux Anglaises et le continent. Un pressentiment que viendra, enfin, renforcer la présence parmi la distribution de Paulette Dubost, c’est-à-dire la comédienne qui interpréta la soubrette Lisette dans La Règle du jeu, le chef-d’œuvre de Jean Renoir consacré à la confusion des sentiments...

Mais le montage d’archives, faisant suite aux cartons du générique, dissipe immédiatement cette possible impression. Se succèdent alors des images d’époque : les unes montrant les troupes allemandes dans la capitale, les autres offrant un premier aperçu du quotidien des Parisiens occupés. La tonalité documentaire qui s’affiche ainsi se trouve renforcée par la voix-off qui accompagne ce défilement d’images. L’orateur énonce un commentaire synthétique mais rigoureux, campant précisément le contexte du Dernier métro comme en témoignent ses premières phrases : « Paris, septembre 1942. Depuis deux ans l’armée allemande occupe la moitié nord de la France. La séparation entre la zone occupée et la zone libre constitue une sorte de frontière qui traverse horizontalement le pays. » En ayant ainsi recours à la grammaire visuelle et sonore du documentaire historique, François Truffaut désigne clairement l’objet qui sera le sien dans le cadre du Dernier métro : ce dernier ne traite, en réalité, pas tant d’histoire d’amour que d’Histoire tout court !

Une volonté dont on trouve par ailleurs confirmation dans des propos tenus par le cinéaste lui-même à la télévision (1), lors de la sortie en salles de son film. On y entend un Truffaut apparemment peu convaincu par la dimension proprement fictive du Dernier métro, parlant en substance d’« une histoire qui n’est pas tellement serrée » ou bien encore d’« une histoire qui ne marche pas bien car aucun des personnages ne va jusqu’au bout de lui-même. » Mais s’il est un point sur lequel François Truffaut se montre en revanche nettement plus enthousiaste, c’est l’aspect historique de son long métrage. Déclarant d’abord que durant la rédaction du scénario « L’Occupation a compté beaucoup », il présente ensuite Le Dernier métro comme un « tableau de l’Occupation. » Le réalisateur estime, enfin, que c’est sans doute cette mise en lumière de ces années noires de l’Histoire de France qui a attiré le public - nombreux - du Dernier métro. On se rappellera en effet que cette œuvre fut l'un des plus grands succès publics du cinéaste, réunissant dans les salles parisiennes déjà plus d’un million de spectateurs.

C’est donc comme un film historique qu’il s’agit, avant tout, d’aborder Le Dernier métro. La troupe du Théâtre Montparnasse - et les quelques personnages gravitant autour d’elle - constitue en effet une sorte d’échantillon de la population française, servant de véhicule à une reconstitution minutieuse de la vie quotidienne de l’automne 1942. Celle-ci prend la forme d’une série de vignettes documentaires. Nombre d’entre elles sont consacrées aux restrictions - alimentaires, énergétiques ou affectant les biens manufacturés - générant un marché noir décrit avec le même soin par le cinéaste. Les scènes consacrées à Raymond (Maurice Risch), le régisseur du Théâtre Montparnasse, sont plus particulièrement dévolues à cette peinture très terre-à-terre, mais non dénuée d’un certain comique, de l’Occupation : on voit cette incarnation rebondie et rigolarde du "système-D" déployer des trésors d’ingéniosité contre les coupures d’électricité ou bien encore négocier avec une trafiquante un considérable jambon à l’abri des coulisses du théâtre. Mais les personnages plus "nobles" du Dernier métro sont aussi montrés comme devant composer avec les rigueurs matérielles du temps. Un plan montre Marion boucher le bas de la porte de sa chambre d’hôtel mal chauffée avec une couverture roulée pour lutter contre le froid. Une autre séquence la dépeindra en train de négocier l’achat de bas au marché noir, tout en discourant avec une autre actrice de la troupe de l’art de faire croire que l’on en porte même quand on n'en a pas… donnant ainsi le prétexte à François Truffaut de composer quelques images de jambes de femmes discrètement érotiques.

La troupe théâtrale, de même que les personnages avec qui elle interagit, ne reflètent cependant pas la seule lutte contre les difficultés matérielles de l’Occupation. Leur représentation permet aussi à François Truffaut de faire état de l’ensemble des réactions des Français face à l’occupation allemande. Le Dernier métro balaye ainsi un spectre complet allant de la collaboration idéologique - Daxiat (Jean-Louis Richard), journaliste à Je suis partout, double fictif du critique théâtral antisémite Alain Laubreaux - et économique - on retrouvera la trafiquante du marché noir à la Propagandastaffel - à la Résistance armée incarnée par Christian Leglise (Jean-Pierre Klein), un ami de Bernard Granger par le biais duquel le comédien finira par entrer dans la clandestinité. Entre ces deux pôles extrêmes qui - dans le film comme dans la réalité historique - ne concernèrent que des fractions minoritaires de la population, le spectateur peut observer une série d’attitudes intermédiaires caractéristiques de la majorité des Français. La plupart des personnages oscillent entre une hostilité étouffée à l’encontre de l’occupant - on pense à la scène, là encore à tonalité comique, dans laquelle une concierge typiquement parisienne s’empresse de laver les cheveux de son fils après qu’ils aient été touchés par un Allemand - et une capacité certaine à composer avec la présence allemande si cela leur semble nécessaire. Tel est notamment le cas du personnage de Nadine Marsac (Sabine Haudepin), jeune comédienne ambitieuse, dénuée de toute vision idéologique mais n’hésitant pas, par exemple, à se faire transporter par un véhicule de la Wehrmacht si le métro vient à tomber en panne. Il en va encore ainsi de Jean-Loup Cottins (Jean Poiret), avant tout soucieux de la survie du Théâtre Montparnasse et, à ce titre, prêt à louvoyer entre les autorités allemandes et les milieux collaborationnistes malgré l’antipathie que lui inspirent les unes comme les autres.

Cette alternance entre rejet - refoulé - des Allemands et entente - ponctuelle - avec eux dans certaines circonstances ne concerne cependant que ceux des Français n’ayant pas à craindre directement la présence nazie. Participant là encore d’une lecture historique approfondie de l’Occupation, Le Dernier métro ménage une place significative au sort des Juifs, aussi bien en butte aux persécutions nazies qu’à celles de leurs séides hexagonaux. On a évoqué plus haut le personnage de Daxiat, avant tout montré par François Truffaut comme un antisémite fanatique, notamment lors d’une scène saisissante durant laquelle le journaliste prononce à la radio une violente harangue contre la supposée présence juive dans les milieux théâtraux parisiens. On aura rarement entendu dans un film - du moins postérieur à la Seconde Guerre mondiale - le discours antisémite s’exprimer aussi clairement et longuement. Visiblement attentif à dire l’intensité de l’antisémitisme alors à l’action dans une partie de la société française, le cinéaste instille dans le dialogue d’autres propos de cet ordre. François Truffaut fait ainsi lire à Lucas Steiner quelques lignes des Décombres - ce pamphlet collaborationniste fameux que Lucien Rebatet publia en 1942 - dans lequel ce journaliste de Je suis partout, ne faisant que reprendre un poncif du discours antisémite, dénonce l’hypothétique main mise des Juifs sur les plus belles des femmes françaises... (2)

Ne dissimulant rien de la brutalité rhétorique de l’antisémitisme d’alors, Le Dernier métro s’attache en outre à montrer certaines des persécutions qu’elle a engendrées ; en faisant le choix de se focaliser essentiellement sur un personnage juif cloitré de 1942 à 1944 dans une cave parisienne, le scénario n’offre en effet qu’un aperçu partiel sur la condition juive sous l’Occupation. Le Dernier métro n’aborde notamment pas véritablement la question de la déportation et demeure silencieux sur celle de l’extermination. La première n’apparaît que fugitivement à l’occasion d’un dialogue entre Lucas et Marion ; cette dernière lui déclarant alors : « Mais qu’est-ce que tu veux, aller en camp de concentration, c’est ça que tu veux ? » Quant à la Shoah, il n’en est pas fait mention. Et ce même lorsque les dernières séquences du film évoquent l’après-guerre, c’est-à-dire la période qui vit la découverte par l’ensemble de l’opinion publique française de l’entreprise génocidaire nazie. Mais, sans doute incomplet, le point de vue qu’apporte Le Dernier métro sur la condition juive en France pendant la Seconde Guerre mondiale n’est pas pour autant négligeable.

La mise au ban de la société française des Juifs qui la composaient jusque-là est ainsi remarquablement montrée. La situation spatiale de Lucas - relégué pendant « 813 jours et 813 nuits » dans le sous-sol de son propre théâtre, ne pouvant suivre les répétitions que par le biais d’un conduit d’aération - en constitue une puissante métaphore cinématographique. (3) François Truffaut complète celle-ci par quelques notations documentaires supplémentaires : une scène montre au début du film un acteur juif privé de travail du fait de son origine, d’autres font apparaître clairement l’étoile jaune portée par Rosette Goldberg, une adolescente originaire de Pologne, ou par le pompier du théâtre à même son uniforme... Certainement efficace, cette mise en évidence de la marginalisation des Juifs est en outre empathique. C’est une forte émotion que génère, par exemple la séquence durant laquelle Lucas frôle la folie, poussé à bout par son enfermement comme par la haine antisémite saturant les journaux ou la radio, ses seuls liens avec l’extérieur en dehors de Marion.

En éclairant avec un soin documentaire manifeste quelques-uns des versants les plus sombres du passé hexagonal, c’est donc une forme de véritable travail d’historien qu’a effectué François Truffaut avec Le Dernier métro. Et plus de trente ans après sa réalisation, le regard historique que propose le film n’a rien perdu de sa pertinence. Bien plus qu’une sorte de "Jules et Jim des années noires", Le Dernier métro s’impose comme l’une des œuvres de fiction à même de nourrir la réflexion de tous ceux qu’interroge la question de la France - et des Français - sous l’Occupation.

(1) Il s’agit de l’émission "Champs contrechamps" (1980) dont un extrait constitue l'unique supplément de l'édition Blu-ray du Dernier métro.
(2) En mettant ainsi aussi crûment en évidence l’antisémitisme de Lucien Rebatet, François Truffaut cherchait - peut-être - à prendre définitivement ses distances avec l’ex-journaliste de "Je suis partout". Durant les années 1950, François Truffaut entretint en effet une relation amicale et médiatisée avec Lucien Rebatet dont l’activité de critique de cinéma pour "L’Action Française" et "Je suis partout" lui inspirait une certaine admiration. Sur cette question - souvent source de polémiques… - on renverra ceux désireux d’en savoir plus au François Truffaut d’Antoine de Baecque et de Serge Toubiana.
(3) Si celle-ci s'inspire sans doute de cas historiques réels - tels celui d'Anne Frank - François Truffaut a, peut-être, aussi mobilisé des souvenirs cinématographiques pour l'élaborer. On pense notamment aux Évadés de la nuit de Roberto Rossellini, un film ayant lui aussi pour cadre la Seconde Guerre mondiale et dans lequel le motif de la claustration joue un rôle tout aussi essentiel.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 14 septembre 2012