Menu
Critique de film
Le film

La Vie de château

L'histoire

Juin 1944, Jérôme (Philippe Noiret) vit avec sa charmante épouse, Marie (Catherine Deneuve), dans un château du bord de mer normand. Excédée par la placidité de son époux, Marie ne désire qu’une chose : vivre à Paris. Un Résistant (Henri Garcin) est alors parachuté dans la région et tombe fou amoureux de la jeune fille. Mais entre cette histoire naissante, les préparatifs du débarquement et la présence des Allemands notre trio amoureux ne sait plus où donner de la tête...

Analyse et critique

En 1960, Jean-Paul Rappeneau collabore avec Louis Malle et signe l’adaptation cinématographique de Zazie dans le métro (1960). A cette occasion, les deux hommes se lient d’amitié et préparent de nouveaux projets en commun. Au cours d’un repérage, ils sillonnent la Bretagne et découvrent une magnifique demeure qui donne à Rappeneau l’idée d’un nouveau script dont il rêve d’assurer la mise en scène, La Vie de château. Pour cette comédie, le scénariste imagine un couple que tout oppose : Jérôme, un homme tranquille et casanier et son épouse, Marie, une jeune femme aussi belle que pétillante. Tout deux habitent un château et tandis que le premier se contente d’une vie simple, Marie s’ennuie et rêve de Paris...

Rappeneau couche ses premières idées sur le papier tout en poursuivant son travail de scénariste sur quelques longs métrages parmi lesquels L’Homme de Rio (Philippe de Broca, 1964) ou La Fabuleuse aventure de Marco Polo (Denys de La Patellière, 1965). Lors de l’écriture, l’idée de transposer La Vie de château au printemps 44 dans la région du Débarquement allié s’impose peu à peu. En effet, cette époque évoque de nombreux souvenirs d’enfance au scénariste qui souhaite les faire revivre devant la caméra. L’idée du tournage dans la belle demeure bretonne est donc abandonnée et cède sa place à la région d’Arromanches. L’enthousiasme et la créativité de Jean-Paul Rappeneau éclatent alors sur le papier. Très rapidement, il boucle sa première version du scénario et part en quête d’un producteur. Cependant, l’idée d’une comédie se déroulant pendant la guerre, associée à la volonté de Rappeneau de faire ses premières armes derrière la caméra, paraît trop risquée pour la majorité des maisons de production françaises. Robert Dorfmann, producteur de renom et accessoirement père du réalisateur de Vercingétorix (Jacques Dorfmann, 2001), est tout de même séduit par l’idée et envisage de produire le long métrage. Il finit malgré tout par abandonner le script de Rappeneau mais sa tentative ne demeure pas sans conséquences puisque, une année plus tard, il sera à l’origine de la plus fameuse des comédies sur fond de Seconde Guerre mondiale : La Grande vadrouille (Gérard Oury, 1966) avec Louis de Funès et Bourvil.

Jean-Paul Rappeneau se retrouve à nouveau seul. Nullement découragé, il lui faudra toutefois du temps pour rebondir et prendre les rênes de la production. A la tête de son projet, il contacte Claude Sautet afin d’améliorer la dramaturgie et les dialogues du script. Les deux hommes apprennent rapidement à se connaître et collaborent pendant deux semaines dans une ambiance de franche rigolade ! Sautet aime le texte de Rappeneau et s’amuse à en dynamiser les gags. Parallèlement, ils imaginent le casting idéal de cette comédie : Rappeneau rêve d’un duo unissant Louis Jourdan à Catherine Dorléac, mais Sautet lui déconseille le comédien exilé aux USA et l’incite à engager Philippe Noiret. Peu à peu, l’idée fait son chemin et Rappeneau contacte Noiret qu’il avait rencontré sur Zazie dans le métro. Séduit par le texte et l’enthousiasme du cinéaste en herbe, l’acteur, originaire de Lille, accepte le projet avec entrain. Reste à convaincre Dorléac, alors très courtisée pour incarner des rôles de comédie. Rappeneau essaie par tous les moyens de la rencontrer mais il se heurte à son emploi du temps chargé et ne trouve pas moyen de planifier un tournage en sa compagnie... N’imaginant pas une autre actrice pour incarner Marie, le cinéaste désespère de pouvoir enfin lancer ses premiers tours de manivelle ! C’est alors que Nicole Stéphane, coproductrice du projet, lui soumet le nom de Catherine Deneuve. La jeune sœur de Françoise Dorléac (que le public a découverte dans Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy en 1964) possède tous les atouts pour donner vie à ce personnage. Belle, pétillante et dotée d’un débit vocal hallucinant, elle semble correspondre en tous points au style que veut insuffler Jean-Paul Rappeneau à sa mise en scène. Le réalisateur la rencontre et tombe immédiatement sous son charme. Catherine Deneuve évoque ce choix dans un ouvrage consacré à sa sœur (1) : "Je vois bien pourquoi, n'ayant pas engagé Françoise, Jean-Paul a pensé à moi. Dans la famille, tout le monde s'exprime à toute vitesse, c'est un truc que nous avons en commun. Or Rappeneau adore les actrices qui parlent vite, c'est une musique qui lui plaît, un rythme de parole qui convient bien à la comédie."

Pour compléter ce casting, Henri Garcin vient apporter son dynamisme au rôle de Fabien (le jeune Résistant) tandis que Mary Marquet et Pierre Brasseur incarnent le terrible duo de parents (Charlotte la mère de Jérôme et Dimanche le père de Marie). En juillet 1965, Rappeneau peut enfin démarrer le tournage qui, d’après les différents témoignages, se déroule dans une joyeuse ambiance. Certes, Catherine Deneuve rappelle les quelques coups de gueule de Pierre Brasseur mais le "sale" caractère du comédien est compensé par son immense talent.

Une fois le tournage bouclé, le film part en en post-production et sort le 25 janvier 1966 dans les salles françaises. Le public et la critique plébiscitent cette première œuvre qui obtient le Prix Louis Delluc ; le coup d’essai de Jean-Paul Rappeneau est un coup de maître ! Mais au fond, à quoi tient la réussite de La Vie de château ? A sa mise en scène audacieuse, à l’originalité de son script ou à l’incroyable fraîcheur de son casting ? Certainement à une subtile alchimie de chacun de ces éléments...

Depuis Cyrano de Bergerac (1990), Jean-Paul Rappeneau est devenu un monument du cinéma français. L’adaptation de Rostand lui a permit d’atteindre enfin une reconnaissance de l’ensemble de la profession (rappelons qu’à cette occasion il obtint dix Césars). Auteur de seulement sept films en près de 40 ans de carrière, Rappeneau est certainement l’un des cinéastes les moins prolifiques du septième art hexagonal. Cela n’empêche pourtant pas ses films d’être de grands succès commerciaux tout en étant animés par une mise en scène d’une originalité remarquable. Le style Rappeneau est reconnaissable entre mille et, dès La Vie de château, force est de constater qu’il a su imposer sa vision du cinéma. A ce titre, le premier plan du film est éloquent : l’action se déroule dans une cave, une porte s’ouvre et laisse apparaître Philippe Noiret. Filmé en caméra épaule derrière des étagères, le style tout en mobilité évoque d’emblée le film d’action. Très rapidement, le spectateur découvre les différents protagonistes du film ou plutôt, les aperçoit, car chez Rappeneau il n’est jamais question de s’appesantir sur un regard ou un paysage. Ici, la mise en scène rime avec vitesse et légèreté. Les comédiens traversent l’écran comme des bolides tandis que la caméra virevolte à travers les décors. Le public assiste, stupéfait, à un spectacle de tous les instants, un tourbillon cinématographique pour le moins exaltant et dynamique ! Mais attention, car chez Rappeneau la vitesse n’est pas un subterfuge visant à cacher la médiocrité du scénario. Bien au contraire, s’il joue sur ce tempo très serré c’est pour ne laisser que très peu de place aux temps morts, accélérer le rythme des situations comiques et accroître leur efficacité.

Au-delà de la vitesse, des mouvements de caméra et du dynamisme de la dramaturgie, Rappeneau impose une direction d’acteurs déchaînée. S’inspirant des screwball comedies de l’âge d’or hollywoodien, il incite ses comédiens à adopter un débit de dialogues proche de celui que Howard Hawks demandait à Cary Grant et ses partenaires dans ses plus folles comédies (La Dame du vendredi ou L’Impossible Monsieur Bébé notamment). Sur ce point, rappelons que Rappeneau avait (et a toujours !) l’habitude de réciter les dialogues et de mimer le jeu des acteurs pendant les prises de vues afin de leur donner le rythme souhaité. Lors du tournage de La Vie de château, il poussa ce tic jusqu’à se faire évacuer du plateau par un Philippe Noiret incapable de se concentrer face à un tel énergumène !

En alliant un rythme dramaturgique digne de Lubitsch à des dialogues tout droit issus de la screwball comedy et des prises de vues évoquant le dynamisme d’un Walsh, Rappeneau impose sa griffe. Toutefois, il faut avouer que si l’efficacité de ses comédies n’a jamais été prise en défaut, il le doit également à la qualité de ses interprètes. D’Isabelle Adjani (Bon voyage, Tout feu tout flamme) à Gérard Depardieu (Cyrano de Bergerac) en passant par Jean-Paul Belmondo (Les Mariés de l’An II), ou Olivier Martinez (Le Hussard sur le toit), Rappeneau a toujours su s’entourer des comédiens les plus énergiques de la scène française. Dans La Vie de château, il propose le rôle de Marie à la toute jeune Catherine Deneuve (qu’il retrouvera neuf ans plus tard dans Le Sauvage). L’actrice signe à cette occasion une prestation de grande classe : d’une beauté à couper le souffle, elle impose un rythme d’enfer à chacune des scènes où elle apparaît. Dès qu’elle occupe l’écran, l’image se charge d’électricité, le spectateur n’a d’yeux que pour elle et fond totalement sous son charme dévastateur. Si l’on peut comparer le style du film à la screwball, le jeu de Deneuve est, lui, assez proche de celui d’une Rosalind Russell montée sur ressorts ! Dans une interview accordée au magazine Marie-Claire en 1984, Jean-Paul Rappeneau déclarait : "On m'avait dit : « Vous n'arriverez pas à la faire bouger, c'est du marbre. » Or, j'ai eu du mal à la freiner. Cette blonde diaphane et immobile était un bulldozer. Avec un punch, un humour, un aplomb fabuleux, bref, l'idéal pour jouer la comédie. Elle présente tout ce dont peut rêver un metteur en scène de comédie. C'est la personne capable de dire le plus de mots dans le moins de secondes possibles tout en ne perdant pas une seule syllabe. Elle qui, a priori, semblait statique, cache un moteur de Formule 1."

Le choix de Philippe Noiret pour incarner Jérôme est également remarquable. Avec sa silhouette de géant, sa bonhomie naturelle et sa voix traînante, Noiret donne corps à un personnage dont la placidité est un parfait contrepoids à la vitesse de Deneuve ou à la puissance de Brasseur. Dès que ces deux derniers se confrontent à Noiret, le décalage entre leurs personnalités explose devant la caméra et devient une formidable source de comédie ! Un an plus tard, Philippe Noiret incarne à nouveau un personnage similaire : casanier, proche de la terre, amoureux des plaisirs simples, Alexandre le bienheureux (Yves Robert, 1967) sera un lointain cousin de Jérôme, champêtre et ô combien savoureux !

Toutefois, il serait injuste de célébrer cette distribution en oubliant Henri Garcin, remarquable de vivacité, ainsi que le couple explosif composé par Mary Marquet et Pierre Brasseur. Avec leur charisme et leur expérience du "boulevard", ils insufflent une belle dose d’énergie à La Vie de château et participent à cette impression de joie de vivre partagée par la majorité des spectateurs.

Enfin, impossible évoquer les talents de cette première œuvre sans citer les noms de Pierre Lhomme et de Michel Legrand. Le premier signe ici une photographie formidable de douceur et exacerbe la beauté toute naturelle de Deneuve. Fidèle de Rappeneau, on le retrouvera dans la majorité de ses films et sera récompensé par un César pour Cyrano de Bergerac. Michel Legrand, quant à lui, est l’auteur une bande originale à la fois dynamique et envoûtante (le thème du générique notamment lorsque la musique accompagne une série de clichés de Catherine Deneuve). On ne déclarera certainement pas qu’il signe ici son plus beau score, mais son travail est tout de même formidable et merveilleusement agréable à nos oreilles !

La Vie de château se présente donc comme une conjugaison de talents et s’inscrit dans une lignée de comédies américaines prenant comme décor la Seconde Guerre mondiale (on pense notamment à To Be or Not To Be de Lubitsch ou Stalag 17 de Billy Wilder). D’un point de vue historique, si le film marque l’entrée en fanfare de Jean-Paul Rappeneau dans le cercle des réalisateurs de comédies, il est également le premier opus d’une série de comédies populaires se déroulant pendant cette période, pourtant sombre, de notre histoire : de Gérard Oury (La Grande vadrouille, L’As des As) à Gérard Jugnot (Monsieur Batignolle) en passant par Philippe de Broca (Le Roi de coeur), le genre est demeuré vivace jusque très récemment puisque Jean-Paul Rappeneau signa avec Bon voyage (2003) une œuvre où résonne les échos de La Vie de château. Nous vous invitons à (re)découvrir ce premier chef-d’œuvre d’un réalisateur d’exception, un film d’une fraîcheur irrésistible habité par une Catherine Deneuve plus belle et savoureuse que jamais. La Vie de château est un remède à la morosité, indispensable et pétillant. CHAMPAGNE !!


(1) Catherine Deneuve, Patrick Modiano, "Elle s'appelait Françoise", Canal + Editions, 1996

dans les salles

DISTRIBUTEUR : ACACIAS FILMS
DATE DE SORTIE : 28 MAI 2014

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 1 mai 2006