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Critique de film
Le film

Le Sauvage

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L'histoire

Nelly (Catherine Deneuve) est une jeune Française expatriée à Caracas. Le jour de son mariage avec Vittori (Luigi Vannucchi), elle prend la poudre d’escampette et se réfugie dans un hôtel où réside Martin (Yves Montand). De passage à Caracas pour vendre les produits de son jardin, Martin cherche le calme et l'isolement. Il ne souhaite qu’une seule chose : retourner sur son île paradisiaque au large des côtes vénézuéliennes. L’arrivée fracassante de Nelly va chambouler ses rêves de tranquillité…

Analyse et critique

En 1971, Jean-Paul Rappeneau réalise son deuxième long métrage, Les Mariés de l’An II. Le succès du film, tant public que critique, lui permet de préparer un nouveau projet en toute sérénité. Pendant qu’il cherche son sujet, le cinéaste participe à l’écriture du scénario du Magnifique (Philippe de Broca, 1973). En voyage au Brésil, il visite Sao Paulo et découvre une petite île située au large de la mégalopole. Le contraste entre l’effervescence de la ville et la beauté sauvage de cette île le fascine immédiatement. Il imagine alors le personnage d’un Américain, reclus sur cet Eden insulaire puis perturbé par l’arrivée d’une jeune femme au tempérament explosif. L’idée du Sauvage est en train de germer dans l’esprit de Jean-Paul Rappeneau...

De retour en France, il commence à travailler sur le scénario avec sa sœur, Elisabeth. Il s’associe ensuite avec une société de production pour financer le projet et soumet le script à Jean-Loup Dabadie (qui en signera les dialogues). Dabadie est séduit par le récit, s’implique dans le projet et incite les deux scénaristes à abandonner le personnage américain. Selon Dabadie, sa nationalité ne peut pas convenir au style de Jean-Paul Rappeneau. Un style construit autour de dialogues rapides, fluides, auxquels le mélange des langues n’apporterait que des contraintes. Pour une autre raison, le producteur (Raymond Danon) partage cet avis : il veut « un grand film français avec de grands acteurs populaires ! » Jean-Paul Rappeneau, qui rêvait de tourner avec Elliot Gould (il l’avait adoré dans Le Privé de Robert Altman), finit par céder et part en quête d’un « grand acteur populaire... » 

Producteur de quelques films avec Alain Delon (La Veuve Couderc, Les Seins de glace…), Raymond Danon lui propose le rôle. Mais après la lecture du script, le comédien n’est pas convaincu et finit par refuser. Le réalisateur se tourne alors vers Jean-Paul Belmondo qui accepte à la condition de partager l’affiche avec sa compagne, Laura Antonelli. Rappeneau hésite pour finalement refuser de reconduire ce couple, déjà présent dans Les Mariés de l’An II. En toute logique, il pense ensuite à Lino Ventura. Mais face aux restrictions imposées par ce dernier pour tourner avec des comédiennes, il abandonne encore cette idée. Après avoir essuyé ces refus successifs, le cinéaste ne désespère pas et contacte Yves Montand. Séduit par le script, Montand promet de donner son accord si son personnage prend une « revanche éclatante sur la société » à la fin du film ! Il déclare également vouloir renforcer son rôle et éviter de  « servir la soupe à la petite. »

Et cette petite, c’est Catherine Deneuve ! Déjà présente dans La Vie de château, Deneuve est l’actrice idéale pour incarner le charme, le dynamisme et la sensibilité de Nelly. Rappeneau n’imagine qu’elle pour le rôle et organise une rencontre avec Yves Montand. Les deux comédiens, qui n’ont jamais travaillé ensemble, se retrouvent dans un restaurant et l’alchimie opère immédiatement. Ils s’entendent à merveille et rassurent le réalisateur. La préparation du tournage du Sauvage peut commencer...

Fidèle à ses habitudes, le cinéaste s’enferme alors avec sa script pendant plusieurs semaines. Il lit les dialogues à voix haute, anticipe chaque mouvement et conçoit son découpage avec la précision d’un horloger suisse ! Après cette ultime préparation, le tournage peut enfin démarrer. De Caracas aux Bahamas, en passant par les jardins de Saint-Cloud ou New York, Jean-Paul Rappeneau et son équipe multiplient les prises de vue. Et tandis que Deneuve se déchaîne, Montand rechigne un peu à suivre les directives du metteur en scène. Le comédien refuse de courir, râle et discute beaucoup de scènes. Mais si les caprices de l'acteur le surprennent, Rappeneau comprend rapidement qu’ils donnent du corps à son interprétation en accentuant son caractère misanthrope ! Avec le recul, Yves Montand regrettera un peu ses excès. Dans son autobiographie (1), il avouera notamment : « Je voyais la formidable Catherine Deneuve se pomponner le soir et sortir, aller au restaurant, dans une boîte. Et moi, pas du tout. Je n'avais pas envie de sortir de l'univers du film. Dans le film, je la rejette, je suis assez dur avec cette nana qui vient troubler ma tranquillité et ma solitude. Mon personnage n'a qu'une idée : se débarrasser de cette emmerdeuse jouée par Catherine. Et ce n'est qu'au retour à Paris que je me suis rendu compte que mon personnage avait déteint sur moi. Instinctivement, je ne voulais pas être emmerdé. Ce n'est donc qu'à Paris, deux mois plus tard, quand on a eu quinze jours de tournage en studio, quand j'ai repris mon train de vie normal, que je m'en suis rendu compte : ce qu'elle est chouette, cette Catherine. J'ai passé deux mois avec elle sur une île et je l'ai à peine regardée. Et je me suis senti malheureux et frustré. Je me souviens d'une scène qu'on tourne soi-disant au Venezuela. On est dans un jardin potager à Saint-Cloud et là, j'ai vraiment eu envie de la prendre dans mes bras. Ce n'était plus du cinéma. »

Comme prévu, Jean-Paul Rappeneau tourne la dernière scène exigée par Yves Montand. Filmée dans un building new-yorkais, cette séquence coûte une fortune et s’avère complexe à mettre au point. Au final, Martin prend une revanche éclatante sur ses anciens patrons… Montand est ravi ! Jean-Paul Rappeneau peut conclure son tournage et entrer en salle de montage. Une première version du film est projetée. Les spectateurs la trouvent formidable - en particulier les séquences sur l’île - mais ne comprennent pas ce final « à la Costa-Gavras. » Rappeneau prend alors ses responsabilités et appelle Montand pour lui annoncer qu’il va supprimer cette scène. En vrai professionnel, le comédien comprend ce choix et laisse le film prendre la forme que l’on connaît tous. Au final, Rappeneau et Montand finiront par apprécier leur collaboration, au point de se retrouver sept ans plus tard pour  Tout feu tout flamme (1982) avec Isabelle Adjani.

Le Sauvage sort sur les écrans français le 26 novembre 1975, son succès est immédiat avec près de deux millions et demi d’entrées en France. Il devient ensuite un classique des diffusions télévisées, est étudié dans la plupart des écoles de cinéma et fait l’objet de nombreux projets de remake outre-Atlantique. Si aucun de ces projets n’a pris forme, le film a manifestement influencé beaucoup de comédies d’aventures américaines. Ainsi 6 jours 7 nuits (Ivan Reitman, 1998) avec Harrison Ford met en scène un couple que tout oppose (un rustre et une "emmerdeuse") dans une île paradisiaque... Il en est de même avec A la poursuite du diamant vert (Robert Zemekis, 1984) dont la scénariste - Diane Thomas - est une fan absolue du Sauvage (elle déclare l’avoir vu un nombre incalculable de fois). Enfin, si l’on en croit IMDB, un nouveau projet de remake est en cours de production aux Etats-Unis (2). L’importance prise par Le Sauvage dans la comédie est donc indiscutable. Essayons maintenant de comprendre quels sont les ingrédients utilisés par le Chef Rappeneau pour nous servir ce délice, à la fois efficace et novateur.

La première qualité du Sauvage réside dans son scénario. Avec un couple de personnages que tout sépare, Jean-Paul Rappeneau s’appuie sur une des figures fondamentales de la comédie. De Frank Capra (New York Miami) à John Huston (The African Queen) en passant par Howard Hawks (L’Impossible Monsieur Bébé), l’opposition des caractères a toujours été une source d’inspiration formidable. Elle donne naissance à des gags, provoque le rire et nourrit le récit d’obstacles. C’est en les surmontant que les personnages font évoluer leurs objectifs personnels vers un objectif commun. Dans Le Sauvage, Nelly et Martin sont deux égoïstes au caractère bien trempé. C’est grâce à une multitude de conflits qu’ils vont finir par se comprendre et envisager un projet commun. De ce point de vue, le scénario est particulièrement riche : dès que Martin pense avoir résolu un problème, un nouveau lui tombe dessus. Totalement inspiré par son sujet, Jean-Paul Rappeneau  prouve ici son formidable talent de créateur de situations.

Mais si Le Sauvage fonctionne si bien, ce n’est pas uniquement dû à une succession d’idées de conflits. L’identification du public à ces deux héros marche car elle est basée sur un postulat à la fois réaliste et dramatique. Au début du Sauvage, Nelly fuit un mariage et une vie convenus. Elle veut rentrer en France. De son côté, Martin est un misanthrope et aspire à la solitude. Autour de leur rencontre, Rappeneau construit son récit comme un drame. Les aspirations profondes de Nelly et celles Martin n’ont, dans le fond, rien de comiques et ils semblent tous les deux bien malheureux. Avec un tel schéma narratif, on pourrait tout aussi bien se trouver chez Téchiné ou Bergman ! Rappeneau caractérise ses personnages de la sorte pour leur donner plus de profondeur et de réalisme. Dès la première scène, la situation est exposée avec clarté : on y observe Nelly attablée dans un restaurant. Son mariage avec Vittori est annoncé en grandes pompes. Enfermée dans un silence éloquent, elle subit ce simulacre de fête et paraît totalement distante. Face à sa tristesse, le spectateur est immédiatement pris d’un sentiment d’empathie pour ce petit brin de femme. Et quand la fête bat son plein, chacun veut danser avec la future mariée qui est alors brinqueballée de bras en bras telle une poupée de chiffon. Par la suite, Nelly montrera un tout autre visage, celui d’une femme forte et déterminée. Puis celui d’une vraie "garce" ! Dans cette introduction, le travail de caractérisation élaboré par les scénaristes est tel que tout est ensuite pardonné à Nelly. Si Martin s’oppose aux caprices de la belle blonde avec hargne et incompréhension, le spectateur la comprend et s’amuse de son comportement. Les ressorts de la comédie fonctionnent alors à merveille.

Dans sa construction, le scénario du Sauvage peut paraître déséquilibré. La sacro-sainte unité de lieu n’est pas respectée et le troisième acte est rapidement mené. L’action se déroule en effet dans quatre lieux différents : Caracas, l’île, New York et la campagne française. Les deux premiers endroits cités servent de décors à la plus grande partie du récit. Si les scènes à Caracas servent de décor au premier acte, l’essentiel de l’histoire se déroule sur l’île. C’est dans cet environnement paradisiaque et inhabité que les deux héros vont développer leur relation (la comédie prend alors des accents hustoniens en évoquant à la fois African Queen et Dieu seul le sait). Jean-Paul Rappeneau sait que la relation entre Nelly et Martin trouvera son rythme et son sens sur cette île. Il développe donc au maximum cette partie du scénario et réduit les autres, notamment le final. En 2011, à l’occasion de la nouvelle exploitation du film au cinéma, il a encore accentué cet aspect de l’histoire en réduisant le premier acte (il a coupé certains plans à Caracas). Dans cette nouvelle version, l’action sur l’île prend donc plus d’importance, au détriment du dernier acte. Ce dernier se déroule à New York, à Caracas et en France. Il est un peu rapide et quelque peu téléphoné. Il aurait certainement été préférable de le développer dans un lieu unique mais la tâche n’était pas si simple pour Jean-Paul Rappeneau : la fameuse scène exigée par Montand à New York ayant été coupée, il a fallu écrire et tourner un nouveau final dans des délais particulièrement serrés. Si cette fin rapidement menée peut en décevoir certains,  elle n’est tout de même pas choquante et ne remet absolument pas en cause les principales qualités du  scénario.

Parmi ces qualités, citons également son aspect ludique et en particulier tout le jeu construit autour du tableau de Toulouse-Lautrec. Ce trésor du peintre français appartient à l’ancien patron et amant de Nelly (interprété par Tony Roberts). Nelly le vole, espère en tirer profit et s’enfuit. Elle essaie de le monnayer et entraîne Martin dans son escapade. Elle saborde ensuite un bateau et tente de sauver le tableau du naufrage. Au final, le tableau finit aux pieds de son propriétaire dans une scène totalement burlesque. En passant de mains en mains, cet objet marque certaines scènes et donne une sorte de fil conducteur à la comédie. Pour la petite histoire, il est intéressant de rappeler que ce tableau de Lautrec est "La Goulue arrivant au Moulin Rouge". Cette "Goulue", c’est Louise Weber, une danseuse de Cancan dont les hommes raffolaient et qui était connue pour dévorer la vie à pleines dents (d’où son surnom). Il n’est donc guère étonnant que Jean-Paul Rappeneau ait choisi ce portrait pour accompagner le personnage de Nelly. Et au vu de l’importance du rôle de Nelly, il aurait presque été plus juste de titrer le film La Goulue plutôt que Le Sauvage

Enfin, si la construction du scénario s'avère aussi riche, les dialogues de Jean-Loup Dabadie méritent, eux aussi, des éloges. A la fois secs et rapides, ils sont parfaitement adaptés à la vitesse du cinéma de Rappeneau et au débit mitraillette de Catherine Deneuve. En décalage total avec certaines situations, ces dialogues ont parfois des accents surréalistes. Avec ses réparties surprenantes, Nelly crée une distance permanente vis-à-vis de Martin. Un décalage souvent comique, toujours charmant et qui participe à la caractérisation de son personnage. Car, si Nelly ne cesse de courir pour échapper à ses poursuivants, elle utilise également son langage pour fuir la réalité. En évitant constamment de répondre aux questions de Martin, elle entretient cette fuite en avant qui la caractérise tant. Jean-Loup Dabadie signe ici des dialogues à la fois fins et efficaces. Un an plus tard, il fera à nouveau preuve de cette sensibilité aux côtés d’Yves Robert dans Un Eléphant ça trompe énormément.

Outre ce scénario aux dialogues ciselés, Le Sauvage fait preuve de grandes qualités grâce à sa mise en scène pleine de maîtrise et d’énergie. La maîtrise d’abord, car avec une équipe irréprochable, Rappeneau signe un film sans la moindre faille technique. La partie n’était pourtant pas gagnée d’avance ! En situant l’essentiel de son histoire sur une île déserte, Jean-Paul Rappeneau devait trouver un décor avec une maison, des jardins et un ponton sur une mer paradisiaque. Malheureusement, aucun lieu de tournage connu ne correspondait à cette description. Plutôt que de modifier son récit, il décide alors de filmer ses comédiens dans différents endroits. Pour réussir à donner l’illusion que tous ces lieux n’en font qu’un, Rappeneau s’appuie sur le formidable travail du chef opérateur Pierre Lhomme et de sa monteuse Marie-Josèphe Yoyotte. A titre d’exemple, lorsque Montand et Deneuve quittent la maison pour se rendre dans le jardin, le spectateur les suit avec attention sans se douter une seule seconde qu’ils ont été filmés aux Bahamas, au Venezuela et à Saint-Cloud ! Grâce à la fluidité du montage et à la précision de la photographie de Pierre Lhomme, chaque plan se fond dans la scène avec une harmonie exemplaire. Cette séquence est d’ailleurs devenue un cas d’étude dans de nombreuses écoles de cinéma.

En plus de la multiplication des lieux de tournage, le travail de Pierre Lhomme est rendu difficile par l’utilisation de lumières naturelles. Le climat des Bahamas et du Venezuela force le directeur photo à s’adapter aux nombreuses variations de lumières. Et Rappeneau est exigeant : il veut une île paradisiaque avec des feuillages au vert éclatant et une mer émeraude. Pierre Lhomme ne désespère pas et trouve toujours une astuce pour répondre aux vœux du cinéaste. Le résultat est tout simplement splendide. Filmé dans un format 1.66 : 1 et sur une pellicule inversible, Le Sauvage propose des images éclatantes de bleu, de blanc, de vert. L’île rêvée par Rappeneau définit alors une nouvelle imagerie du rêve exotique. A la fin des années 70 et au début des années 80, la série de publicités télévisées "Pacific" ou les campagnes d’affichage du Club Med seront des réminiscences incontestables (et beaucoup moins élégantes) du Sauvage.

Jean-Paul Rappeneau s’entoure d’autres professionnels aguerris. On pense notamment à Remy Julienne, célèbre cascadeur et chef d’orchestre de l’impressionnante course poursuite dans les rues de Caracas. Soulignons aussi la participation de Catherine Leterrier, costumière éternelle du cinéma français dont c’est ici le troisième film. Elle choisit une robe rayée, près du corps, que Deneuve porte pendant presque tout le récit. Loin d’être futile, ce choix participe pour beaucoup à la caractérisation du personnage de Nelly. Catherine Deneuve en garde d’ailleurs un bon souvenir. Dans une interview, elle déclarait : « Avoir un costume unique pendant tout le film, ça aidait à devenir ce personnage, au lieu de le jouer. » (3)

Pour composer la musique du Sauvage, Jean-Paul Rappeneau fait appel à Michel Legrand. C’est leur troisième et dernière collaboration à ce jour (Rappeneau s’associera ensuite à Michel Berger, Jean-Claude Petit et Gabriel Yared). A l’instar de leur travail sur Les Mariés de l’An II, Rappeneau libère un maximum d’espaces dans le scénario afin de laisser la musique de Legrand prendre toute sa place. Il suggère à Michel Legrand une approche romantique, dans la veine du thème qu’il a écrit pour Un Eté 42 (Robert Mulligan). Le musicien s’enferme pendant plusieurs jours, visionne les rushes et crée un score à la fois léger, enjoué et varié. Un score composé de mélopées envoûtantes, de rythmes dynamiques (le chachacha du morceau Maracaibo ou la folie de Opéra bouffe) et parfois empreint d’un style sud-américain (l’introduction du morceau Caracas est un vrai délice !). Et si sa partition est assez éloignée de celle composée pour le drame de Mulligan, elle n’en demeure pas moins réussie (avec un magnifique thème au piano) et en osmose parfaite avec l’esprit du film.

Du côté de l'interprétation, Jean-Paul Rappeneau s’entoure d’une troupe de comédiens talentueux et expérimentés. Luigi Vannucchi, croisé chez Roberto Rossellini ou Dino Risi, est le mari passionné de Nelly. Avec sa folie méditerranéenne, il incarne l’archétype du "mâle italien" sans jamais tomber dans la vulgarité. Il forme ici un duo avec Tony Roberts, célèbre second rôle du cinéma américain des années 70 (Serpico, Annie Hall). Avec un visage et des mimiques évoquant Will Ferrell aujourd'hui, Roberts joue sur le registre du burlesque pour le plus grand plaisir du public ! Deux comédiennes viennent se greffer aux seconds rôles : Bobo Lewis est Miss Mark, une espionne au service de la multinationale qui employait Martin. Célèbre comédienne de théâtre et de télévision aux Etats-Unis, elle apporte son exubérance à ce personnage comique dont les apparitions muettes prêtent systématiquement au sourire. A ses côtés, Dana Wynter est l’épouse et la patronne de Martin. Connue pour son rôle dans L'Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel, elle endosse ici celui d’une femme froide et directive. A l’instar de Tony Roberts et Bobo Lewis, Dana Wynter apporte son expérience au Sauvage mais également un petit zest d'Hollywood auquel Jean-Paul Rappeneau a certainement été sensible...

En tête d’affiche du Sauvage on retrouve donc Catherine Deneuve et Yves Montand. Ces deux "monstres sacrés" du cinéma français n'avaient encore jamais tourné ensemble (après Le Sauvage, ils seront de nouveau réunis dans Le Choix des armes d'Alain Corneau). Deneuve incarne un personnage dans la lignée de celui de Marie (La Vie de Château) : toujours en mouvement, elle ne cesse de courir et de parler. Martin finit par l’assommer, avec un ananas (!), pour qu’elle s’arrête enfin de gesticuler. Avec son débit mitraillette, elle fait littéralement pétarader les mots de Dabadie et bat le tempo du récit. Mais dans Le Sauvage, elle n'est plus la jeune fille insouciante de La Vie de Château. Nelly est une femme mûre, à la fois sûre de son pouvoir sur les hommes et en plein doute quant à son avenir. Deneuve excelle dans ce rôle à la fois comique et dramatique. Sous le soleil du Venezuela, sa beauté resplendit d'une grâce totalement naturelle : sans maquillage, vêtue d’une robe simple, cheveux mouillés et pieds nus, elle resplendit d’une beauté solaire. Mais au-delà de ce charme évident, Deneuve incarne une femme moderne, à la fois féminine et féministe. Elle refuse l'arrangement d'un mariage luxueux et préfère partir à l'aventure. Nelly est une solitaire dont on perçoit les fragilités mais également la force. Cette force tient dans un caractère bien trempé et évoque ces personnages féminins d’avant-garde mis à l'écran par Howard Hawks dans les années 40. Lorsqu’elle s'agite, charme et manipule les hommes, elle séduit le spectateur et évoque des comédiennes comme Rosalind Russell ou Katharine Hepburn. Dans Le Sauvage, il lui arrive de baisser sa garde et d’exposer sa fragilité. Une des scènes clés du film se déroule le lendemain d’une nuit où Nelly et Martin ont partagé leur lit : elle croit le tenir mais face à son refus de s’engager, elle le provoque, le noie sous un torrent de paroles. Martin est un rustre, il la rejette ! Elle s’arrête alors brutalement de parler et, en un seul regard, devient une femme émouvante et fragile… En jouant ainsi sur les émotions et en modulant son jeu avec une telle facilité, Catherine Deneuve démontre toute l’étendue de son talent. Souvent cataloguée comme une beauté froide, elle affiche ici un tout autre visage, celui du dynamisme, du rire et de l’émotion. 

Face à Catherine Deneuve, Yves Montand endosse le rôle difficile de Martin. Misanthrope, il a du mal à communiquer avec les autres et s’exprime essentiellement par le geste. Le comédien s’est beaucoup investi dans ce rôle et insuffle une grande sensibilité à ce personnage assez bourru en apparence. Au fil du récit, on apprend à connaître l’histoire de Martin. Avant de s’installer sur son île, il était un parfumeur de renom. Un homme de goût, sensible, auquel Montand apporte toute sa finesse. Dans une scène, il prépare un dîner en l’honneur de Nelly : sourire aux lèvres, chantonnant, il esquisse quelques mouvements de danse et dévoile une sorte de "coolitude" pleine de charme. Pendant quelques secondes, on retrouve le Montand du Music-hall ! Mais son registre est large, et il le démontre dans la scène finale lorsqu’il veut retrouver Nelly : sous l’œil de Rappeneau et accompagné de la musique de Michel Legrand, il joue sans la moindre parole. Avec un regard à la fois inquiet et plein d‘espoir, un demi-sourire adressé à un enfant et une gestuelle tout en réserve, il fait passer une émotion d’une rare intensité.

Enfin, l’analyse du Sauvage ne saurait être complète sans revenir sur le travail de Jean-Paul Rappeneau. Comme nous avons pu le constater, le réalisateur a su faire en sorte que son équipe adhère pleinement à son projet. Un projet dans la veine de ses deux précédents films et incontestablement marqué d’un style flamboyant. Avec Le Sauvage, Rappeneau crée encore une fois une comédie trépidante, maîtrisée de bout en bout et pleine de sensibilité. Les influences hollywoodiennes du cinéaste sont plus que jamais évidentes. Amateur inconditionnel de Howard Hawks, Ernst Lubitsch ou Leo McCarey, il réalise à nouveau une "screwball comedy" à la française. A la maîtrise technique de Philippe De Broca et la sensibilité d’Yves Robert, il ajoute la vitesse. Chez Rappeneau, le mouvement est permanent. Ce mouvement ne vient pas tant de sa caméra mais de ses comédiens qu’il dirige comme de véritables athlètes ! Dans ses carnets de tournage, il évoque cette citation de Max Ophuls « J’ai remarqué qu’un acteur qui court ne peut pas être mauvais. » Il explique également se sentir plus à l’aise dans une scène où les comédiens bougent que dans un plan fixe.  Dans le cinéma de Rappeneau, et toutes ses oeuvres le prouvent, il y a une sorte d’angoisse du temps mort et de l’ennui. Le Sauvage n’échappe évidemment pas à la règle et offre un spectacle de tous les instants. Mais si le cinéaste est reconnu pour sa vitesse et la maîtrise de son écriture, il est également un auteur passionné par les femmes. Dans la majorité de ses films (on exclura Cyrano de Bergerac et Le Hussard sur le toit), le personnage principal est féminin. Rappeneau porte toujours un regard émerveillé, respectueux et moderne sur ses héroïnes. Il n’est guère étonnant d’entendre Catherine Deneuve le comparer à d’autres grands amoureux des comédiennes : « Jean-Paul Rappeneau est un des rares cinéastes qui, comme l’Ophuls de Madame de... ou le Truffaut de La Peau douce, s’identifie avec ses personnages féminins. Ce qui, pour une comédienne, est rare et précieux. » (4) A ces deux artistes, Deneuve aurait pu ajouter le nom de Douglas Sirk. Avec Le Sauvage, Rappeneau démontre que son cinéma est un peu à la comédie ce que celui de Sirk est au drame : un cinéma féminin, sensible et flamboyant. Une pure merveille…

 

  1. (1) "Montand raconte Montand" – Edition du seuil – 2001
  2. (2) http://www.imdb.com/title/tt1588891/
  3. (3) Elle (2002)
  4. (4) L’express (1975)

Dans les salles

Film réédité en salle par Carlotta

Date de sortie : 5 octobre 2011

La Page du distributeur

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La fiche IMDb du film

http://toutsurdeneuve.free.fr/Francais/Pages/General/Accueil.php

Par François-Olivier Lefèvre - le 8 novembre 2011