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Critique de film
Le film

La Rumeur

(The Children's Hour)

L'histoire

Dans une petite ville de province, deux amies Karen Wright et Martha Dobie dirigent une institution pour jeunes filles, aidées par Lily, la tante de Martha, une ancienne actrice excentrique. Fiancée au médecin Joe Cardin, Karen a du mal à s'engager et à laisser à Martha la direction de l'école. Mary, une élève insolente et menteuse, alors qu'elle a été punie lance la rumeur que les deux professeurs ont une relation "contre nature". Elle commence par le raconter à sa grand-mère.

Analyse et critique

Le traitement de l’homosexualité dans le cinéma hollywoodien constitue un passionnant reflet des soubresauts des mœurs sociétales. Les tapageuses années 20 trouvent leur écho dans le faste du cinéma muet, où figures androgynes et situations équivoques sont multiples. Cependant l’application stricte du Code Hays et l’arrivée du parlant vont rendre la figure gay plus masquée sans pour autant la faire disparaître des écrans, que ce soit dans la caricature à travers des personnages précieux et efféminés, ou de manière plus subtile comme George Cukor (cinéaste homosexuel) avec la Katharine Hepburn travestie de Sylvia Scarlett (1935). On retrouve ces contradictions à l’orée des années 40 et 50, où l’homosexualité est représenté comme un désir maléfique et/ou coupable - les adaptations de Tennessee Williams comme Soudain l’été dernier (1960) ou La Chatte sur un toit brûlant (1958) - alors que des cinéastes comme Vincente Minnelli (bisexuel également dans le civil) dans Thé et sympathie (1956) ou Nicholas Ray avec La Fureur de vivre (1954) en montrent, sans expliciter la chose, une image plus subtile et sensible. Les années 60 desserrent l’étau de la censure mais pas celui du jugement moral et voient ainsi des œuvres progressistes comme La Rumeur de William Wyler (1961) ou en Angleterre Victim de Basil Dearden (1961) évoquer explicitement la chose, mais en faisant une nouvelle fois de ce penchant une malédiction, une tare que l’on doit absoudre dans des conclusions dramatiques.


La Rumeur donne l’occasion à William Wyler de se montrer plus respectueux de la pièce de Lilian Hellmann, qu’il avait adaptée une première fois en 1936 avec Ils étaient trois. Dans cette version, Code Hays oblige, toute allusion à l’homosexualité disparaissait, remplacée par un plus commun récit de triangle amoureux auquel venait se greffer la thématique de la rumeur issue de la pièce. Miriam Hopkins, qui tenait dans ce premier essai le rôle joué par Shirley MacLaine dans le remake, interprète cette fois sa tante. Le récit narre les tourments de deux directrices d'école, jouées par Shirley MacLaine et Audrey Hepburn, qui se voient montrées du doigt par la communauté suite aux accusations lancées par une élève voulant se venger d'une punition. Le tout début fonctionne comme les autres films de l'époque abordant le sujet, dans le non-dit et la suggestion : le personnage de MacLaine, éternellement célibataire, est jalouse de James Garner, fiancé de Hepburn, cette dernière étant si obstinément attachée à son amie qu’elle refuse les multiples demande en mariage dont elle est l’objet et ne semblant jamais totalement se laisser aller au contact de son amoureux. Sans que le mot homosexualité ne soit prononcé, Wyler distille une ambiance trouble et le film bascule lorsque le sujet est abordé frontalement et que le scandale éclate enfin.


Le film devient très intéressant du point de vue des réactions de la population lorsque la rumeur se répand, avec tous les enfants retirés de l'école sans explication et les deux héroïnes traitées en parias. Cela pourrait donc être un énième récit sur le pouvoir de la calomnie mais la conclusion, risquée, voit carrément l'aveu de Shirley MacLaine lors d'une scène poignante où elle exprime toute la détresse et l'incompréhension qu'elle a de ressentir de tels sentiments. Cette culpabilité est renforcée par le cadre oppressant de cette petite ville américaine puritaine. Le personnage d'Audrey Hepburn se rèvèle plus ambigu. Attachée à son amie mais ne partageant pas ses penchants, elle instille néanmoins le doute car malgré sa relation « normale » avec un homme, une scène muette lors de la conclusion laisse à supposer qu'elle allait retrouver MacLaine suite à sa confession. Pour la réconforter ou lui avouer une attirance réciproque, la question restera entière...

Malgré l’audace du propos, aucune scène trop ouvertement sensuelle ne traverse bien sûr le film, et l’on peut néanmoins s’interroger sur la morale finale. Le courage tient plus au fait de traiter du sujet que de le défendre, l’homosexualité étant malgré tout vue comme une infamie et Shirley MacLaine punie pour sa « déviance » lors de la conclusion. Shirley MacLaine se plaindra d’ailleurs plus tard d’un Wyler encore trop timoré, qui recula finalement en coupant nombre de séquences trop explicites au montage mais qui depuis ont été réintroduites dans le film lors de l’exploitation en DVD. Le réalisateur parvient cependant à travailler dans sa mise en scène une certaine modernité, qui s’accentuera durant ces années 60 où il se réinvente et accompagne les évolutions formelles et thématiques du moment, notamment dans L’Obsédé. Le travail sur le cadre, la profondeur de champ et le montage contribue à distiller un malaise constant où l’on devine que Wyler a certainement étudié les innovations propres aux nouvelles vagues européennes. Entre mélodrame et quasi-thriller par instants, William Wyler offre donc une œuvre marquante où le visage de la haine est aussi celui de l’innocence avec une méchante glaçante qui n’est pourtant qu’une gamine de dix ans (terrifiante Karen Balkin).

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 31 juillet 2020