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Critique de film
Le film

L'Obsédé

(The Collector)

Partenariat

L'histoire

Raillé par ses collègues, notamment pour son hobby (il collectionne les papillons), Freddie Clegg, petit employé de banque, profite d’un gain substantiel aux paris sportifs pour acheter la maison qui lui permettra de s’éloigner de ces moqueries et assouvir un plan qu’il étudie minutieusement depuis un certain temps. Littéralement obsédé par une jeune femme qu’il a croisée dans le bus, il entreprend de la séquestrer le temps nécessaire à ce qu’elle apprenne à le connaître et tombe amoureuse de lui.

Analyse et critique


Pour le commun des mortels comme pour le cinéphile lambda contemporain, hors contexte, le nom de William Wyler risque malheureusement de n’éveiller que peu de souvenirs. Il suffira cependant de citer généralement un titre en particulier pour voir les regards s’illuminer. Qu’on le veuille ou non, et c’est probablement en soi un triste constat bien réducteur, le nom de Wyler reste avant tout irrémédiablement lié à son monumental Ben-Hur (1959) que des générations ont découvert et redécouvert au gré des rééditions en salles ou des multiples rediffusion télévisuelles. C’est pourtant oublier que, tout au long d’une carrière qui débuta par une série de courts métrages dès 1925, ce touche-à-tout du cinéma s’est illustré avec brio dans pratiquement tous les genres, du drame romantique ou non (il illustra notamment Les Hauts de Hurlevent avec Laurence Olivier en 1939) à la comédie en passant par le western, la biographie et bien sûr la case péplum qui le fit accéder à la postérité. Avec L’Obsédé réalisé en 1965, cinq ans avant qu’il ne mette fin à sa carrière de réalisateur, il livre un huis clos tendu, à mi-chemin entre le drame psychologique et le thriller psychanalytique.

Le film, inspiré d’un texte éponyme de John Fowles (1) datant de 1963, est adapté au cinéma par Stanley Mann (2) et John Kohn. Bien que relativement fidèle à son livre dans sa description des événements, le film déçut Fowles et ce malgré le fait qu’il participa un moment à la réécriture du script (3). Le film diffère du livre essentiellement dans la forme de sa narration, Wyler choisissant de raconter l’histoire du seul point de vue de Freddie là où le livre se présente comme un double journal respectivement écrit par Freddie et Miranda. Mais ce qui déçoit le plus l’auteur, c’est l’abandon par Wyler de tout un pan de l’histoire racontant la romance entre la jeune femme et un artiste / professeur plus âgé qu’elle. Ces scènes, pourtant tournées par Wyler avec Kenneth More (La Bataille d’Angleterre, Le Jour le plus long) dans le rôle de l’artiste et qui devaient être intégrées au métrage sous forme de flashback pendant la séquestration de Miranda, passèrent à la trappe après que le cinéaste ait vu un premier montage (4).

Pour incarner Freddie et Miranda, Wyler choisit deux jeunes acteurs anglais encore peu connus, Terence Stamp qui sort du Billy Budd de Peter Ustinov et dont c’est le premier vrai grand rôle (5) et Samantha Eggar qui s’était déjà illustrée dans de petits rôles au cinéma et dans quelques épisodes de séries télévisées. (6)


Le film fonctionne avec plusieurs niveaux d’ambiguïté. Ambiguïté dans les rapports entre Miranda et Freddie tout d’abord. Si Miranda se révèle clairement hostile à son geôlier dans un premier temps, leurs relations vont constamment osciller entre attirance et répulsion, entre fascination (elle témoigne même d’une certaine empathie pour Freddie à certains moments) et rejet le plus complet. Le jeu subtil de Samantha Eggar est pour beaucoup dans cette ambiguïté. Tantôt, elle écoute avec calme et presque une certaine émotion Freddie lui avouer son amour et son obsession pour elle, pour quelques instants après, enragée et poussée au désespoir, lui hurler dessus : « Je dois tomber amoureuse de vous ? Si c’est ça, je suis ici jusqu’à ma mort ! » S’il est évident que nombre de tentatives de séduction sont des manœuvres d’évasion, Wyler avec la complicité d’Eggar laisse suffisamment planer le doute à certains moments pour qu’on en vienne à se questionner sur l’issue de la relation.

Ambiguïté aussi dans les desseins de Freddie qui, au départ aussi obsessionnel vis-à-vis de Miranda qu’il ne l’est avec ses papillons, va évoluer, se rabattant par défaut sur les merles faute d’avoir eu la grive. Wyler démontre ici avec beaucoup de finesse comment la frustration peut pousser un homme a priori insignifiant à se muer d’amoureux transi mais déterminé tout d’abord en ravisseur et finalement en chasseur implacable, ce que suggère la toute fin. La mutation se fait insensiblement, par petites touches, à mesure que les frustrations grandissent, que les grains de sable se prennent dans les rouages de sa belle mécanique huilée. Bossu, agité de petits tics, la tête inclinée, Stamp (7) excelle dans son rôle de petit employé insignifiant, effacé, voire névrosé qui semble constamment devoir s’excuser de ses actes. S’il peut faire pitié par moments voire se montrer, du moins en apparence, quelque peu naïf, cette naïveté ne dure jamais longtemps. L’innocent cède alors la place à une personnalité qui peut se révéler extrêmement machiavélique et terriblement inquiétante tant son plan semble étudié et tant il semble déterminé à arriver à ses fins. Il faut voir comment il explique à Miranda, avec un calme qui fait froid dans le dos, pourquoi on ne la retrouvera pas : « Parce que voyez-vous… Ils vous cherchent… Mais personne ne s’intéresse à moi. » Le côté obsessionnel et précis du collectionneur a pris le pas. Il a préparé le rapt avec le calme et la même minutie qu’il élève et attrape des papillons, ne laissant rien au hasard...


Ambiguïté enfin dans le chef du spectateur qui, par moment, en vient à s’identifier à Freddie, geôlier poli et prévenant aux désirs finalement terriblement humains : « Je veux que vous appreniez à me connaître. » Comment ne pas comprendre un être en recherche d’affection, et ce même si la manière pouvant paraître maladroite est délictueuse ? (8) Ainsi on en vient, lors de la visite du voisin (scène absente du livre), à angoisser à l’idée qu’il soit démasqué alors même qu’on aurait dû espérer que Miranda soit découverte. Cette empathie développée pour le personnage rend la fin encore plus terrifiante et glaçante.

Si L’Obsédé reste, certes, emprunt d’un certain classicisme dans la mise en scène, il s’éloigne des canons classiques dans son propos, n’hésitant pas à s’aventurer dans des territoires sulfureux. Mais ce n’est pas la première fois que le cinéaste se risquait à choquer la morale bien-pensante d’une époque non encore habituée aux débordements post soixante-huitards (9). L’amoralité, voire l’immoralité de la fin aurait pu valoir au film quelques démêlés avec la censure mais Wyler s’en tira plutôt bien, notamment parce que le commissaire chargé de contrôler le film se serait endormi lors du visionnage. Comme on l’a déjà signalé, le film doit évidemment beaucoup à ses deux interprètes principaux, tant le jeu renfermé de Stamp, tout en gestuelle (10), et celui de Samantha Eggar tour à tour sensuelle et désirable, tour à tour déterminée et presque manipulatrice, font merveille et participent de la réussite d’un film qui, sur le papier, n’était pas acquise. Tenir en effet près de deux heures dans un quasi-huis clos sans ennuyer et sans que cela ne paraisse répétitif tient de la gageure, réussie ici. Si le scénario ménage évidemment quelques rebondissements, on est ici plus près de l’étude de personnages que du suspense ou du thriller, Wyler privilégiant la psychologie à l’action. Hormis, donc, la scène du voisin que l’on croirait sortie d’un Hitchcock, le film fait ainsi la part belle aux dialogues. Seul bémol peut-être, la musique de Maurice Jarre qu’on a connu plus inspiré...


L'Obsédé est un film qui gagne assurément à être redécouvert, préfigurant d’une certaine manière un Henry, portrait d’un sérial killer pour sa façon de décrire un processus pathologique. Les deux fins se ressemblent d’ailleurs d’une certaine façon...

« Vous avez détruit une beauté vivante. » (Miranda)

(1) Ecrivain britannique (1926-2005). "L’Obsédé" est son premier roman. Son second roman, "Le Mage", fut adapté au cinéma sous le titre Jeux pervers par Guy Green avec notamment Michael Caine, Candice Bergen et Anthony Quinn. Il tient un petit rôle dans cette adaptation. "La Maîtresse du lieutenant français" qu’il publia en 1969 fut également adapté au cinéma en 1981 par Karel Reisz avec Meryl Streep et Jeremy Irons.
(2) L’Obsédé restera probablement sa meilleure collaboration pour le cinéma. On lui doit également Charlie d’après Stephen King, Damien : La malédiction 2 ou Conan le destructeur pour Richard Fleischer.
(3) Conversation with John Fowles (University Press of Mississipi)
(4) Fowles évoque un montage initial de près de trois heures dans le livre "Conversations with John Fowles" (University Press of Mississipi) et Stamp parle de ces scènes dans l’entretien en bonus. Dans son livre « The Unkindest Cuts : The Scissors and the Cinema », Doug McClelland cite Wyler (p 125) : « Quelques-unes des meilleures scènes que j’aie jamais tournées y compris celle avec Kenneth More disparurent sur le sol de la salle de montage. Mais des choses devaient disparaître. Le premier montage durait 4 heures !  (“Some of the finest footage I ever shot wound up on the cutting room floor, including Kenneth's part. Something had to go. The fisrt version ran four hours!”)»
(5) A la lecture des premières épreuves du livre, Stamp refusa le rôle, ne se sentant pas à la hauteur. Ce n’est que quand il apprit que Wyler allait réaliser le film qu’il passa les tests. Stamp explique également dans les bonus que le film fut le véritable déclencheur de sa carrière au cinéma : « C’était la première fois que j’ai réellement senti que ma vocation était d’être acteur, que je pouvais en vivre. »
(6) Elle restera l’inoubliable Nola Carveth du Chromosome 3 (The Brood) de David Cronenberg !
(7) Si le film, pourtant sélectionné, ne remporta pas la Palme d’Or en 1965, le trophée revenant à The Knack… et comment l’avoir de Richard Lester, Stamp comme Eggar repartirent avec un prix d’interprétation mérité. Samantha Eggar fut également nommée aux Oscars pour son rôle, sans le remporter.
(8) Comme le fait remarquer Stamp dans l’entretien : « Les jeunes se demandaient pourquoi elle n’était pas tombée amoureuse de lui ! Wyler avait réussi à faire ce qu’il voulait. » Wyler ne voulait apparemment pas simplement adapter le livre, il voulait en faire une « histoire d’amour moderne ».
(9) Rappelons qu’il n’hésita pas, par exemple, à aborder et à suggérer le désir homosexuel dans Ben-Hur ou même deux ans plus tard dans La Rumeur avec Shirley MacLaine et Audrey Hepburn...
(10) Il explique avec beaucoup d’humour dans l’entretien comment il a pensé à certaines gestuelles...

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 3 juin 2014