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Critique de film

L'histoire

Arizona, 1870. Sur ce territoire, la guerre fait rage entre les blancs et les Apaches depuis plus de dix ans. Ex-éclaireur pour l’armée de l’Union, désormais chercheur d’or, Tom Jeffords (James Stewart) sauve de la mort un jeune indien Chiricahua et s’attire ainsi la reconnaissance de sa tribu qui le laisse partir sans lui faire de mal. De retour en ville, et de plus en plus écœuré par l’interminable inimitié qui sévit entre les deux peuples, il décide d’apprendre la langue, les mœurs, l’histoire et les coutumes des Apaches. Un mois s’écoule et il se rend seul dans les montagnes pour rencontrer le chef de la tribu, Cochise (Jeff Chandler) ; il lui demande dans un premier temps, sans cesser les combats, de ne pas s’en prendre aux transporteurs du courrier. Il obtient gain de cause et est invité quelques temps à séjourner au camp Apache ; il s’éprend alors d’une jeune et jolie indienne, Sonseeahray (Debra Paget). De retour à Tucson, il annonce les promesses de Cochise à une population méfiante ; pourtant, les courriers réussissent leurs passages sans rencontrer d’obstacles. Entre-temps, une caravane de soldats est décimée et l’on commence à penser que Jeffords est un espion au service de Cochise. Sur le point d’être lynché, il est sauvé par le général Howard qui souhaite rencontrer le chef Apache pour lui proposer un plan de paix souhaité par le Président des USA en personne. Peu après, Tom emmène avec lui le vieux général au camp indien et, après des journées de palabres, Cochise accepte de briser une flèche censée symboliser un armistice avant un éventuel début de paix avec les hommes blancs. Quant à Tom, il épouse Sonseeahray selon les rites de sa tribu. Mais dans chacun des deux camps, certains ne veulent pas désarmer. Une véritable paix entre les deux peuples est-elle réellement possible ?

Analyse et critique

« This is the story of a land, of the people who lived on it in the year 1870, and of a man whose name was Cochise. He was an Indian - leader of the Chiricahua Apache tribe. I was involved in the story and what I have to tell happened exactly as you'll see it - the only change will be that when the Apaches speak, they will speak in our language. What took place is part of the history of Arizona and it began for me here where you see me riding... » récite avec douceur et calme une voix off alors que l’on aperçoit, point minuscule isolé au milieu de majestueux paysages, un cavalier s’avancer vers nous. Il s’agit de Tom Jeffords, autrement dit James Stewart qui commençait sa carrière westernienne en cette année 1950 avec deux grands classiques, l’autre étant le superbe Winchester 73 d'Anthony Mann. Cantonné jusqu’à présent, et la plupart du temps, dans la comédie (dramatique ou non), la carrière de l’acteur allait désormais prendre une toute autre tournure. Après avoir illuminé les films de Capra ou de Lubitsch, il allait, tout au long des deux décennies suivantes, interpréter des personnages plus sombres, torturés et complexes dans les plus grands chefs-d’oeuvre d’Anthony Mann, Alfred Hitchcock et John Ford. Une évolution de carrière magistrale annoncée par la scène finale de La Flèche brisée au cours de laquelle, par la force de son simple regard, l’acteur exprime, sans en faire de trop, une immense détresse et une colère contenue qui pourrait facilement se transformer en une violence incontrôlable : on y pressent les futurs et inoubliables personnages qui auront pour nom Glyn McLintock, Howard Kemp, Jeff Webster, Scottie Ferguson ou Ransom Stoddard.

Tom Jeffords, le héros de cette histoire, était en réalité surintendant de la poste entre Fort Bowie et Tucson. En seize mois, il avait du enterrer plus d’une vingtaine de ses employés massacrés par Cochise. C’est pourtant lui qui ira trouver seul ce dernier ; après avoir rétabli un semblant de paix, tous deux deviendront frères de sang (d’où le titre Blood Brother du roman original relatant cette période de l’histoire américaine et narrant des faits s’étendant bien après ce que nous raconte le film). Dans le contexte de la production des westerns à cette époque, Broken Arrow parut comme révolutionnaire car on voulut y voir le premier western totalement pro indien ; ce qui est un peu abusif car, comme nous le dit Jean-Louis Rieupeyrout ayant pu juger sur pièces, certains films déjà à l’époque du cinéma muet défendirent exactement le même point de vue (The Red Man and the Child, Indian Land Grab, Braveheart) ; il en fut de même avec Massacre en 1934. Ces films ayant totalement disparu de la circulation, la grande majorité des spectateurs et des critiques n’ont pu en avoir connaissance. Mais n’oublions pas John Ford qui, les deux années qui précédèrent le tournage de Broken Arrow, amorça réellement ce revirement d’Hollywood envers les Indiens à travers ces deux chefs-d’œuvre que furent Fort Apache et She Wore a Yellow Ribbon (La Charge héroïque). Mais c’est tout à l’honneur de ce généreux chantre de l’antiracisme qu’était Delmer Daves d’avoir réalisé le film qui allait traîner dans son sillon une tripotée d’autres westerns réhabilitant totalement ce peuple jusqu’ici la plupart du temps utilisé comme un réservoir de "méchants et sauvages de service".

« J’aime beaucoup Broken Arrow parce que j’ai pu montrer dans cette oeuvre l’Indien comme un homme d’honneur et de principes, comme un être humain et non comme une brute sanguinaire. C’était la première fois qu’on le faisait parler comme un homme civilisé parlerait à son peuple, de ses problèmes et de son avenir. L’ONU décerna des louanges considérables à ce film parce qu’il présentait un monde où les gens en conflit se respectaient. L’on trouvait des salauds chez les blancs, mais aussi des types recommandables, de même qu’il y avait des Indiens faméliques mais aussi des hommes en qui l’on pouvait avoir confiance. Une vérité première… A partir de ce moment, Hollywood cessa de peindre les Indiens comme des sauvages » raconte le réalisateur à Bertrand Tavernier dans Amis américains (Edition Actes Sud). En effet, aucun manichéisme dans son film puisque dans un camp comme dans l’autre, on y trouve des âmes droites et sincères ainsi que des gens fourbes et belliqueux. Si la négociation entamée entre blancs et Indiens ne connut pas la prospérité souhaitée, elle prouva néanmoins la présence de part et d’autres d’âmes loyales et désirant ardemment l’arrêt des conflits et du sang versé. Broken Arrow est l’histoire de trois hommes rêvant de vivre sous le signe symbolique et pacifique de la Flèche brisée. Outre Cochise et Tom Jeffords, il y eut aussi Howard, ce général chrétien qui prouvait que l’armée n’était pas composée que d’assoiffés de sang comme Custer.

Certains iront critiquer le fait que les Apaches parlent anglais mais dès la première scène, la voix-off prévient les spectateurs de ce fait. Souhaitant toucher le plus de monde possible, Delmer Daves a choisi de suivre les contingences plus ou moins imposées de l’époque, les sous-titres n’étant encore alors pas très bien vus. Bertrand Tavernier, plutôt que de parler de parti pris, évoque une certaine "licence poétique" faisant le parallèle avec Hamlet ne parlant jamais danois. Il en va de même pour le choix d’acteurs blancs pour interpréter les Indiens principaux ; suivront tout au long de la décennie Burt Lancaster dans Bronco Apache d’Aldrich, Charles Bronson dans L’Aigle solitaire de Daves, Robert Taylor dans La Porte du diable de Mann… Effectivement, l’important ne se situe pas à ce niveau : « Je fais des films et des westerns pour les gens dont il est question dans ces films… C’est une joie d’être honnête vis-à-vis de la vérité… Je veux faire comprendre et comprendre c’est d’abord aimer. » Delmer Daves, qui avait depuis l’adolescence effectué des séjours dans les camps des Navajos Hopi, sait de quoi il parle ; sa connaissance intime des mœurs et coutumes de ce peuple lui permet de nous livrer un remarquable document ethnologique et à travers la vision qu’en a le médiateur blanc, il est le premier à nous montrer les Indiens dans leur vie quotidienne. Ces séquences descriptives sont tellement belles qu’on regrette d’ailleurs que le réalisateur ne se soit pas appesanti plus longuement sur elles comme le fera William Wellman l’année suivante dans le sublime Across the Wide Missouri (Au-delà du Missouri) qui pourtant ne dure qu’à peine 75 minutes. Pour que Broken Arrow me fasse autant jubiler, il aurait peut-être fallu qu’il dure une heure de plus, ce qui paraît plutôt inconcevable pour l’époque. Car là où Wellman pouvait se permettre de prendre son temps, son film se révélant être une chronique, Daves ne le pouvait pas ayant à raconter aussi à simultanément tout un pan d’Histoire. Bref, il existe un certain déséquilibre dans le scénario qui m’a empêché de réellement m’attacher aux personnages ; une succession de scènes longuement dialoguées et d’étonnantes ellipses qui rendent l’intrigue un peu saccadée, manquant d’ampleur et d’intensité.

Mais arrêtons là les critiques car la générosité du propos devrait honnêtement balayer ces défauts ; historiquement, Broken Arrow demeure une date très importante pour le cinéma. Delmer Daves, avec son humanisme généreux et sa profonde honnêteté morale, plaide avec une sincérité qu’il est difficile de prendre en défaut la réconciliation des antagonismes, aborde avec respect et dignité le traitement du problème indien et combat comme il l’a toujours fait toute idée de supériorité raciale. Il cherche à exalter la noblesse et la beauté de ses héros simples, généreux et de bonne volonté qui auront toutefois à lutter contre des moulins à vent, la violence étant tapie au détour d’un chemin, d’un buisson, d’un rocher et surgissant avec une crudité et une force redoutables (fabuleuse séquence de l’attaque de la diligence par Geronimo). La meilleure bonne volonté du monde arrivera difficilement à bout de la haine et des rancoeurs. D’autres chefs apaches (pas forcément pour de mauvaises raisons d’ailleurs) tels Vittorio, Nana, Nachez, Chato ou Geronimo continuèrent le combat. Le choc que provoque la confrontation de scènes douces, lyriques et tendres (que sont celles vraiment magnifiques entre James Stewart et Debra Paget) avec ces quelques accès de fureur est une des constantes du style de Daves et l’un de ses traits de génie qui prendra toute son ampleur dans ses trois westerns consécutifs, sommets de son œuvre, composés de The Last Wagon, Jubal et 3h10 pour Yuma.

Broken Lance était le dixième film de Delmer Daves et ce dernier fut dès lors catalogué comme le cinéaste antiraciste d'Hollywood. A tel point qu’ensuite, ses contrats formulaient qu'il devrait désormais toujours raconter des histoires d'amour entre des gens de races différentes ! Les séquences de La Flèche brisée consacrées à l’histoire d’amour étaient à l’origine les passages les plus remarquables du film : une sorte d’idylle simple et lyrique qui voyait son point d’orgue dans la sublime séquence de la nuit de noces portée par un déchirant thème d’amour de Hugo Friedhofer ; on y voyait cette sublime image des nouveaux époux monter de superbes chevaux blancs les conduisant à leur tipi. Instant magique qui démontre le talent plastique incomparable de Daves. De même, le respect mutuel et l’amitié naissante entre Cochise (excellent Jeff Chandler qui endossera encore deux fois la défroque du chef apache dans des westerns de George Sherman et Douglas Sirk) et Jeffords était décrite avec une profonde tendresse. Daves fut en général plus à son aise dans la "chronique" que dans l’historique (témoin son bancal et pourtant très honorable et très intéressant Drum Beat).

[Conclusion avec gros spoiler] : « Ecoute mon frère. Il faut accepter que les militaires respectent la paix. Geronimo ne valait pas mieux que ces blancs. Je porte le fardeau de leur traîtrise, porte celui de cette mort (As I bear the murder of my people, so you will bear the murder of your wife). Cochise est fidèle à son peuple. Personne ici ne rompra la paix, pas même toi. » Quel plus beau message de réconciliation, quelle plus belle conclusion pouvaient nous offrir le cinéaste et le scénariste ? La paix avant toute autre considération surtout quand il pourrait s’agir d’une simple et inutile vengeance. Voilà les dernières paroles d’un film foncièrement honnête, qui annonce une des plus belles et plus sensibles filmographies westerniennes de l’histoire du cinéma, celle de Delmer Daves.

Dans les salles

Film réédité par Swashbuckler Films

Date de sortie : 27 juillet 2011

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Dossier de presse du film