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Critique de film
Le film

La Dernière corvée

(The Last Detail)

L'histoire

Billy Buddusky (Jack Nicholson) - dit "Badass" - et Mulhall (Otis Young) - alias "Mule" -, deux marins de l'US Navy stationnés à Norfolk en Virginie, reçoivent la mission d'aller chercher puis d'escorter l'un de leurs jeunes collègues, Larry Meadows (Randy Quaid), vers un centre de détention militaire à Portsmouth dans le New Hampshire. Ce dernier doit y effectuer une peine de huit d'internement en raison d'un menu larcin : une tentative de vol d'argent dans une caisse destinée à une association caritative de la marine américaine. Timide, maladroit, candide et un peu pitoyable, le pauvre Meadows finit néanmoins par attirer la sympathie de ses deux escorteurs. Buddusky et Mulhall décident alors de rallonger le parcours afin d'offrir au jeune malheureux quelques jours de bon temps, comme par exemple lui faire découvrir l'ambiance des bars ou encore l'accueil des femmes dévouées aux plaisirs des hommes. Buddusky surtout, une forte personnalité, tente de donner au condamné quelques leçons de vie simples et utiles avant qu'il ne soit remis aux autorités militaires.

Analyse et critique

Il existe des films dont les titres parlent souvent à tout un chacun, ou du moins évoquent quelque chose liée à l'histoire du cinéma ou à des références culturelles plus ou moins assimilées, sans que leur maître d'œuvre connaissent une renommée équivalente. Des films tels que Harold et Maude, Shampoo, Retour ou surtout Bienvenue Mister Chance sont devenus avec les années - et quelle que soit leur qualité respective - des jalons au sein de ce cinéma américain des années 70 tant célébré par la cinéphile actuelle. Mais s'il s'agit de s'attacher à leur réalisateur, bien peu de gens sauront que ces productions doivent une très grande partie de leur réussite au regretté Hal Ashby (1929 - 1986). L'une des raisons de cette relative méconnaissance est certainement due au fait que ce cinéaste avait du mal à initier ses propres projets et dut s'en remettre à accepter les propositions des autres. Ashby fut un personnage hors norme, né dans l'Utah au sein d'une famille mormone, enfant de divorcés, orphelin de père au début de l'adolescence, ayant fui la maison familiale avant sa majorité pour vivre des années de galère dans le Los Angeles des années 1950. Il parvient néanmoins à mettre un pied à Hollywood en devenant apprenti puis assistant monteur, mais c'est la rencontre avec le réalisateur Norman Jewison qui changera sa vie en profondeur. Monteur de cinq films pour ce dernier - dont les fameux Dans la chaleur de la nuit (avec un Oscar à la clé) et L'Affaire Thomas Crown -, Hal Ashby a aussi la chance de voir la société américaine connaître des bouleversements moraux et sociaux considérables qui correspondent à son tempérament rebelle et allergique à toutes formes de privation de liberté.


Hippie, ressemblant à un clochard débraillé, amateur d'alcool puis fumeur invétéré de marijuana, adorable mais volontiers caractériel (chaleureux à ses débuts sur un plateau de tournage, explosif dans une salle de montage), Hal Ashby vécut totalement à l'écart du système hollywoodien dont il exécrait la nature hiérarchique et autoritaire. Son privilège fut de pouvoir devenir cinéaste au moment même où cette industrie du spectacle allait connaître une période dorée pour les créateurs de tous genres (et surtout des personnalités rebelles à la normalisation et à la censure) ; alors que quelques jeunes producteurs et scénaristes allaient acquérir une indépendance et un pouvoir tels qu'une nouvelle catégorie de longs métrages pouvait voir le jour, tous en prise avec l'évolution des mœurs et portant un regard frondeur et très critique sur la société. Après avoir pu tourner son premier long métrage grâce à Norman Jewison, Le Propriétaire (The Landlord, 1970), Ashby est emballé par le scénario de Harold et Maude et signe l'année suivante, avec cette romance d'une incroyable originalité pour l'époque (entre un adolescent suicidaire et une femme âgée pleine de vie), un film aujourd'hui célèbre et très apprécié mais qui connut hélas un véritable échec critique et public lors de sa sortie. C'est alors que survient le projet La Dernière corvée (The Last Detail), que le producteur et ami Gerry Ayres propose au cinéaste. Le script adapté d'un livre est écrit par Robert Towne, un scénariste formé chez Roger Corman, de même qu'un script-doctor très recherché, et surtout un personnalité emblématique de la période du Nouvel Hollywood qui a signé les scénarios, remarquables, de Chinatown, Shampoo ou encore Yakusa. Malgré les manœuvres de Columbia Pictures pour faire réécrire le script (marqué par un langage ordurier très réaliste) et modifier le casting - alors que le film a été expressément conçu pour jack Nicholson -, Towne et le producteur tiennent bon et conservent la mainmise sur le projet, bientôt rejoint par Hal Ashby. Après une première hésitation, ce dernier voit dans ce nouveau film le véhicule idéal pour exploiter ses thèmes de prédilection. Plus encore que Harold et Maude, La Dernière corvée s'inscrit naturellement dans le nouveau courant de pensée qui règne à Hollywood ; il sera d'ailleurs considéré bien plus tard comme l'un des films phares de cette vague cinématographique.


Comme dans quasiment toutes ses réalisations, Hal Ashby met en scène des personnages blessés en mal avec l'autorité, qui combattent des forces liberticides qui proviennent généralement de leur milieu social ou professionnel. Cette lutte existentielle ne s'accomplit que rarement dans la violence ou la fureur ; elle est le plus souvent plutôt larvée, les personnages n'osant pas complètement affronter l'ennemi de face et les tensions explosent de préférence - sauf exceptions - dans leur sphère intime, loin du terrain de la confrontation avec l'autorité aliénante. Cette méthode de contournement se retrouve dans la mise en scène d'Ashby, dont le style apparemment moins reconnaissable que ses pairs lui porta malheureusement préjudice auprès des critiques (alors que ses collègues réalisateurs ont toujours témoigné d'un immense respect pour lui). Mais c'est aussi ce "faux relâchement" qui fait le prix de ses films, et particulièrement de La Dernière corvée dans lequel tout un tas d'émotions contradictoires jaillissent pour illustrer le sensation d'éclatement d'une société qui ne sait plus sur quelle cadence marcher. Ashby est un cinéaste à l'esprit proche du milieu underground, sa culture est celle de la contre-culture et La Dernière corvée prend logiquement la forme d'un road movie urbain caractéristique de la nouvelle approche formelle des cinéastes du Nouvel Hollywood. Ces derniers, très influencés par les nouvelles vagues européennes, ont su opérer un mélange entre la tradition de la route made in USA et celle des déambulations existentielles propres au Vieux Continent. On parlera ici presque de "sidewalk movie" puisqu'une bonne partie du film prend place dans des villes et des bâtiments urbains, et que les trois personnages, une fois descendus du bus ou du train, battent le pavé en quête de plaisirs fugaces et de beuveries libératrices.


Dans ses films, Hal Ashby s'est principalement intéressé aux milieux populaires ; et le scénario rédigé par Robert Towne, avec son réalisme cru vis-à-vis des paroles et les gestes propres aux marins, ne pouvait que stimuler son regard et développer son empathie pour les personnages. Des personnages qui, bien qu'appartenant à un corps social bien défini et dont les besoins primaires (se loger, se vêtir, se nourrir) sont pris en charge, viennent sur un plan moral rejoindre le rang des laissés-pour-compte de l'Amérique des seventies. Les États-Unis mènent une guerre sanglante au Vietnam et sa jeunesse est décimée. Ainsi une chape de plomb pèse sur l'ensemble du film, alors que les trois matelots s'échappent momentanément de leur routine pour vivre quelques jours de "débauche" en désobéissant à leur autorité. En errant de ville en ville, de rue en rue, Buddusky, Mulhall et Meadows sont arrachés pour un temps à leur sombre et funeste destin : si le plus jeune d'entre eux ira perdre sa jeunesse en prison, les deux autres, ses escorteurs, risquent d'être emportés par la guerre dont la menace est présente en arrière-plan. A travers le langage ordurier utilisé dans le film et les personnages d'officiers tous plus cruels et abrutis les uns que les autres, La Dernière corvée se présente comme un film évidemment antimilitariste mais dont l'engagement pacifique passe par des détours. L'armée en prend pour son grade mais le film ne fait pas dans le grand discours solennel ni dans la dénonciation frontale. Ashby laisse ses comédiens s'agiter et pérorer quand lui préfère filmer à distance avec parfois des flous dans le cadre et de nombreux fondus enchaînés, installant diverses ambiances par petites touches, maniant l'ellipse avec une infinie délicatesse. Son expérience d'excellent monteur fait des miracles : œuvre tragi-comique, La Dernière corvée adopte un rythme qui passe habilement et sans heurts de séquences d'action pure à des séquences d'errance et de simple contemplation. Les personnages sont ainsi cueillis dans leur tristesse ou dans leurs moments de joie, mais surtout dans leur impuissance car en définitive ils n'iront pas au-delà de leurs paroles, la rébellion ne s'accomplira pas dans les gestes. Surgit alors progressivement un sentiment prégnant de mélancolie qui s'empare autant des personnages que des spectateurs.



Pour véhiculer avec conviction et naturel les ressentis contradictoires propres aux trois personnages, il fallait des comédiens capables de traduire avec force et réalisme des sentiments comme le besoin de respect, la colère, l'injustice, le désenchantement, la virilité, l'amitié. Pour son quatrième film, le jeune Randy Quaid, révélé dans La Dernière séance de Peter Bogdanovich en 1971, interprète avec talent ce grand enfant pas toujours sympathique qu'est Meadows, embarqué dans ce récit d'apprentissage vers l'âge adulte au cours duquel il perdra aussi bien sa virginité que ses illusions après sa pause récréative. Mulhall est incarné par l'acteur noir Otis Young, venu de la télévision, chargé de pondérer les emportements de ses acolytes en imposant une sorte de sagesse face aux situations tendues. C'est Mulhall, non dépourvu d'une certaine noblesse, qui semble avoir le moins mal résolu la contradiction entre le devoir d'obéissance à l'autorité et sa mission jugée basse, cruelle et injuste. Sa pondération était d'ailleurs nécessaire, sinon indispensable, face à l'ouragan Jack Nicholson qui joue Badass Buddusky. Après Easy Rider (1969), Cinq pièces faciles (1970), Ce plaisir qu'on dit charnel (1971) et The King of Marvin Gardens (1972), Nicholson est la star de La Dernière corvée, un film écrit spécialement pour lui, mais heureusement son charisme sans pareil ne nuit jamais à l'équilibre du jeu entre les trois acteurs. Jack Nicholson est alors au sommet de son talent et enchaîne nombre de films essentiels. Ici, il est celui qui fait avancer l'action, qui motive ses troupes, qui lance les idées, qui analyse sans cesse les situations et qui sait rebondir après ses erreurs et ses maladresses grossières. Sa présence magnétique, son enthousiasme, son énergie et son mauvais caractère cachent pourtant une impuissance manifeste de s'élever au-dessus de sa très modeste condition sociale, ainsi qu'une incapacité à changer son destin et celui de ses camarades de pérégrinations. Les collègues de travail de Hal Ashby racontaient que le cinéaste dirigeait très peu ses acteurs et leur laissait le soin d'improviser en recadrant ces derniers si nécessaire. Ashby était surtout très confiant dans ses capacités évidentes de monteur ; le montage s'avérait l'étape de choix où il pouvait exercer un contrôle absolu sur son film. Ainsi, avec des méthodes de travail très différentes d'un John Cassavetes, le réalisateur parvenait à tirer de ses comédiens une forme de naturel et une intensité proprement stupéfiantes.

Ces déambulations tragi-comiques s'achèvent, malgré les appels fréquents à l'évasion, par une forme de renoncement accepté, synonyme d'enfermement pour les personnages au propre comme au figuré. La conclusion de La Dernière corvée laisse planer le doute sur le devenir des deux marins escorteurs, même si celui-ci paraît bien sombre (l'avion présent dans le dernier plan évoque probablement le moyen de transport qui enverra nos marins sur le champ de bataille). Moins cynique que désenchantée, plus moqueuse que réellement féroce, cette chronique douce-amère d'une excursion rafraîchissante mais sans lendemain, au style quelquefois documentaire mais au rythme circulaire savamment étudié, laisse le spectateur avec plus de questions que de réponses. Elle nous donne surtout le sentiment d'avoir partagé un moment de vérité diffus caractéristique de l'Amérique des années 70, dont certaines valeurs fondatrices entrent violemment en contradiction avec la volonté d'émancipation contrariée d'une jeunesse en train de perdre ses repères et qui cherche à en conquérir de nouveaux.

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La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 14 juin 2013