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Critique de film
Le film

La Dernière chasse

(The Last Hunt)

Partenariat

L'histoire

1883 dans les plaines du Dakota. Une charge de bisons a ruiné Sandy McKenzie (Stewart Granger) qui a perdu tout son bétail lors de ce stampede. Charles Gilson (Robert Taylor), qui le rencontre à ce moment-là, lui demande de s'associer avec lui pour chasser le bison, une activité très lucrative à cette époque même si le gibier se fait de plus en plus rare (plus que 3 000 têtes à l'époque). Sans le sou, Sandy se décide à accepter même s'il sent d'emblée que le tempérament de son nouveau partenaire diffère totalement du sien ; en effet, Charles avoue sans détour prendre du plaisir à tuer alors qu'au contraire Sandy, qui fut un temps le chasseur de bisons le plus réputé de la région, avait arrêté par dégoût de tant de tueries, ces dernières portant de plus préjudice aux Indiens pour qui cet imposant animal est le principal élément de survie. Raciste jusqu'au bout des ongles, Charles n'en a cure et s'en réjouit au contraire, la destruction des uns entrainant celle des autres. Les nouveaux partenaires se rendent en ville pour préparer leur expédition. Ils embauchent deux aides supplémentaires : Woodfoot (Lloyd Nolan), un vieux chasseur alcoolique et unijambiste, ainsi que Jimmy O'Brien (Russ Tamblyn), un jeune métis ayant décidé de quitter sa réserve pour vivre comme les Blancs mais qui a du mal à se faire intégrer. Dès le début de leur périple, leurs mules sont volées par des indiens ; Charles les retrouve et les massacre sans pitié, puis ramène au campement une jeune squaw et un bébé qu'il a épargnés après hésitation. Dès lors, les relations deviennent de plus en plus tendues au sein du groupe d'autant que malgré sa haine envers les indiens, Charles s'accapare la femme pour en faire sa maîtresse. Le lendemain, Charles et Sandy partent abattre des bisons ; c'est un véritable carnage, Charles tuant même un bison blanc, animal sacré pour les Indiens. Ils entrent néanmoins en possession de centaines de peaux dont celle du fameux White Buffalo qui vaut son pesant d'or. A partir de là, les drames vont se multiplier comme si ce talisman avait le don d'attirer une malédiction sur leurs possesseurs illégitimes...

Analyse et critique

Et une nouvelle fois la supposée frileuse et familiale Metro Goldwin Mayer de nous sortir en ce début d'année 1956 l'un des westerns les plus âpres et les plus rudes vus jusqu'à présent sur un écran de cinéma (pour l'époque, cela va sans dire). Eh bien, aujourd'hui encore, la vision de ce western reste sacrément dérangeante, preuve que ce remarquable pamphlet signé Richard Brooks (qui réalisait alors son premier western) n'a rien perdu de sa puissance. J'ai déjà eu l'occasion de le dire à maintes reprises dans ces pages, mais si le studio du lion ne s'est pas forcément fait une spécialité du western, les films du genre produits par cette firme ont pour beaucoup d'entre eux été admirables et surtout souvent très progressistes. Ce qui est totalement paradoxal puisque dans le même temps la MGM était le studio qui recevait le plus de sarcasme de la part des critiques pour l'académisme et la "gentillesse" de sa production d'ensemble ! Et Robert Taylor d'être de la partie, pour la troisième fois en tête d'affiche d'un western MGM mémorable après La Porte du diable (Devil's Doorway) d'Anthony Mann et Convoi de femmes (Westward the Women) de Wiliam Wellman. Après La Prisonnière du désert (The Searchers) quelques semaines plus tôt, on peut dire que Hollywood en cette année 1956, dans sa dénonciation du génocide indien, aura franchi un degré supplémentaire en virulence. La Dernière chasse est un nouvel exemple du courage de Dore Schary, qui au sein du studio avait précédemment produit les non moins remarquables Bastogne (Battleground) de William Wellman, La Charge victorieuse (The Red Badge of Courage) de John Huston ou encore Un Homme est passé (Bad Day at Black Rock) de John Sturges : un palmarès plus qu'honorable !

Pour cet mettre en scène cet impitoyable réquisitoire, ce miroir peu reluisant de l'Amérique, quel autre choix pouvait être plus judicieux que celui de Richard Brooks, réputé pour son progressisme et son goût pour les sujets qui fâchent ? Ancien journaliste, scénariste et romancier, c'est un libéral rempli de bonnes intentions et de concepts généreux. C’est un peu le Costa-Gavras américain de l'époque ; il va passer une bonne partie de sa carrière à traiter avec talent, force et conviction de sujets à caractères sociaux ou politiques et à dénoncer les abus et idées qu’il ne tolère pas. La Dernière chasse sera son neuvième long métrage après qu’il nous a déjà gratifiés de merveilleuses réussites dans des genres différents comme Cas de conscience (Crisis), Bas les masques (Deadline USA), Le Cirque infernal (Battle Circus) et surtout le toujours aussi fulgurant Graine de violence (Blackboard Jungle) qui était son précédent film. A signaler aussi que Brooks, après avoir écrit les audacieux scénarios des Démons de la liberté (Brute Force) pour Jules Dassin, de Storm Warning pour Stuart Heisler ou de Key Largo pour John Huston, fut également le scénariste de presque tous ses propres films (les plus importants en tout cas), ce qui était encore extrêmement rare à Hollywood dans les années 50. Auteur complet, il fut réhabilité en France grâce à Patrick Brion, parce qu'on peut dire que le reste de la critique fut toujours assez frileuse envers le cinéaste. On appréciait guère dans notre pays les réalisateurs qui se mouillaient politiquement et socialement parlant, on les accusait souvent (et pas toujours à bon escient) de manquer de subtilité, de s'avancer avec leurs gros sabots, etc... Richard Brooks aura été un cinéaste certes inégal mais dont la filmographie demeure néanmoins passionnante et qu'il serait temps de redécouvrir, à commencer par cette étonnante et culottée Dernière Chasse...

En 1959, lors d'un entretien aux Cahiers du Cinéma, Richard Brooks se déclara pourtant insatisfait de son film, n'étant pas arrivé selon lui au niveau de ses intentions ambitieuses : « J'ai travaillé avec beaucoup d'enthousiasme au scénario, mais l'histoire n'a pas donné tout ce que j'en attendais : c'était un film difficile à faire, mais il aurait pu être remarquable. C'était d'une honnêteté si brutale qu'en Amérique, personne n'a été le voir : il y a chez nous des millions de chasseurs qui n'ont pu supporter de voir ce film, parce qu'ils se sont rendu compte que des chasseurs ont massacré les bisons, sauvagement massacré seize millions de bisons, et non pas, comme les Indiens pour en manger la viande, mais pour les peaux, pour toucher deux dollars par peau. Ce devrait être une histoire géante, à la mesure d'une époque où il y avait des géants en Amérique : alors que le pays était en pleine évolution, en massacrant les bisons, ils massacraient en un sens leur avenir, parce qu'ils gaspillaient les richesses dont ils étaient comblés. Je regrette d'avoir raté ce film. » Ce western fit d'ailleurs un beau flop dans son pays d'origine, les spectateurs n'étant pas prêts à accepter une telle virulence, se sentant un peu coupables de ce qu'ils découvraient à l'écran et ayant du coup du mal à l'accepter sereinement. Les scènes de massacre des bisons furent d'ailleurs ensuite censurées dans plusieurs pays, certains autres refusant même carrément de projeter le film. Et pourtant, « servi par ses acteurs et par un scénario d'une rare subtilité, Richard Brooks signait l'un des plus beaux westerns de la décennie » dira bien plus tard Christian Viviani dans son très bel ouvrage sur le western aux éditions Henri Veyrier. Je lui donne entièrement raison, ainsi qu'à Patrick Brion qui ne cesse de tarir d'éloges à son sujet.

« You take away our food and now you kill our religion » dira aux hommes blancs qui l'accompagnent le personnage de l'Indienne (jouée par une Debra Paget, plus belle que jamais, ayant pris la succession d'Anne Bancroft qui s'était blessée en cours de tournage) après que les chasseurs ont abattu un bison blanc qui pour les Natives représente une sorte de divinité. Car en effet, si le massacre des bisons fut à l'origine d'un véritable désastre écologique, il fut encore plus dramatique pour la survie de nombreuses tribus indiennes. Cet imposant animal leur était tellement indispensable qu'ils firent du bison blanc l'un de leurs dieux. Pour être plus précis, en 1853, les États-Unis comptaient un "cheptel" d’une soixantaine de millions de bisons. Ces bêtes s’avérèrent la source principale de subsistance des Indiens d’Amérique, ces derniers utilisant leurs dépouilles pour se nourrir, se construire des abris et se vêtir entre autres choses. A l’époque de l’histoire du film, soit seulement 30 années plus tard, il n’en restait plus que 3 000 ! Premier des trois westerns que réalisera le généreux et courageux Richard Brooks, La Dernière chasse est un film qui parle donc d’un génocide et qui a déplu en son temps, les Américains ayant été fort gênés et embarrassés de voir leurs propres maux étalés sur l’écran avec une telle violence. Aujourd’hui, la force de The Last Hunt reste intacte, et il est toujours aussi dérangeant et douloureux de voir ces séquences de massacres des bisons surtout quand on sait, comme nous l’apprend un carton explicatif lors du générique de début, qu’ils ont été réellement tués lors du tournage, le cinéaste ayant eu l’autorisation de filmer le moment où, annuellement, dans une réserve du Dakota, une partie du plus important troupeau de bisons est abattue (il faut dire que dans les années 1950, le nombre de bêtes avait considérablement ré-augmenté pour atteindre les 200 000).

En démocrate et homme de gauche convaincu, Richard Brooks en profite pour parler dans le même temps en filigrane d’une autre boucherie encore moins glorieuse, celle dont ont été victimes des Indiens d’Amérique puisque, comme l’explique Sandy (Stewart Granger) : « Durant les guerres indiennes, chaque bison tué signifiait un Indien mourant de faim. Ne pouvant les battre, l’armée les éliminait en les affamant. » On se souvient aussi du Ethan Edwards incarné par John Wayne dans La Prisonnière du désert abattant les bisons avec une férocité et une jubilation non feintes en criant que cela ferait tout ça en moins pour les Indiens. Dans le film de Brooks, le constat du génocide indien est donc tout aussi impitoyable que celui de la décimation des bisons ; les quelques plans nous montrant les réserves indiennes peuplées d’hommes et de femmes proches de la plus extrême pauvreté annoncent ceux, tragiques, des Cheyennes de John Ford. En très peu de séquences et sans en avoir l'air et au moyen de quelques rares allusions ainsi des personnages en retrait joués par Russ Tamblyn et Debra Paget, Richard Brooks aura réussi à nous livrer un des westerns pro-Indiens les plus puissants qui soient sortis à Hollywood. Tout cela est donc vu à travers l’histoire de deux chasseurs de bisons que tout opposent, l’un chassant pour subsister, l’autre par pure jouissance. Les dialogues sont d’une dureté et d’une noirceur assez incroyables pour l’époque surtout ceux sortant de la bouche du protagoniste incarné par Robert Taylor qui trouve ici l’un de ses rôles les plus antipathiques, celui d’un chasseur fascisant, odieux, répugnant et sans état d’âme, tuant pour le plaisir de tuer et l’avouant sans aucune honte : « Il n’y a rien de mal à ça. Tuer est naturel. La guerre me l’a appris : plus vous tuez, meilleur vous êtes. Tuer, combattre, lutter sont des choses naturelles. La paix n’est qu’un repos intermédiaire. »

Tout comme le cinéaste, l'acteur montra lui aussi pas mal de courage car par le choix qu'il fit de se glisser dans la peau de ce "monstre", il pouvait risquer de nuire au reste de sa carrière. A quelques exceptions près (Undercurrent - Lame de fond de Vincente Minnelli), il était surtout réputé pour interpréter des personnages positifs ; ici, il incarne probablement le personnage le plus abject de sa filmographie et même, plus globalement, peut-être l'un des protagonistes principaux les plus haïssables rencontrés jusqu'ici dans un western. Sans subtilité diront certains ; c'est évident que nous sommes loin du portrait plutôt nuancé d'un Ethan Edwards mais cependant Robert Taylor s'en sort remarquablement bien et, grâce à son talent, à l'instar de son associé qui voit en lui l'image de ses démons refoulés, on arrive de temps à autre à le prendre en pitié. Il a parfois des regards hallucinés qui nous font penser qu'il ne se rend pas compte du mal qu'il fait ou bien parfois au contraire qu'il s'en rend compte sans pouvoir s'en empêcher, comme s'il était pris d'une folie meurtrière difficile (voire impossible) à maîtriser. Bref, un homme que l'on déteste tout en souhaitant qu'il arrive à se reprendre en main lui-même sans qu'on soit obligé de l'abattre. Car oui, aussi non-violent que nous soyons, c'est pourtant ce que nous pensons qu'il mériterait car il s'agit d'un homme foncièrement inhumain : égoïste, raciste, haineux, caractériel, il tue comme il respire (« Tuer est la seule preuve que tu existes »). Mais à chaque Indien tué, il se penche sur son cadavre avec dans le regard une certaine incompréhension, se posant probablement la question de savoir s'il a tué un humain ou un animal. Il en va de même concernant l'Indienne qu'il a décidé de prendre pour maîtresse et dont il s'étonne sincèrement du refus de se donner à lui, tellement certain de son bon droit. Son impuissance à se faire "aimer", il s'en venge en tuant avec une extase qui ressemble à s'y méprendre à un orgasme. La tuerie l'excite : lors du massacre des bisons, il a tellement tiré de coups de feu qu'il a du mal à tenir son fusil tellement celui-ci a chauffé ; il doit alors l'arroser avec sa gourde (un détail réaliste d'ailleurs encore inédit dans le genre). Charles est un raté et un médiocre, un être primaire aux manières frustres, incapable d'aimer, de se faire aimer ou de faire confiance aux autres et qui, de ce fait, grâce au talent de son interprète et de l'auteur du scénario, arrive à nous toucher de temps à autre, ce qui était loin d'être gagné d'avance.

On aurait pu penser assister à un traitement manichéen des deux rivaux mais, comme vous l'aurez surement constaté à la lecture de ces lignes, il n'en est rien. Non seulement des hommes comme Charles furent probablement plus nombreux qu'on ne le croit lors de la conquête de l'Ouest mais aussi le personnage du "bon" se révélera non pas héroïque mais finalement faible et trop timoré, miné par ses scrupules et de forts sentiments de culpabilité, incapable de faire quoi que ce soit pour minimiser les carnages ou protéger ses compagnons de route. Ce dernier est joué par Stewart Granger qui retrouvait Robert Taylor après avoir tous deux partagé l'affiche de La Perle noire de Richard Thorpe, film dans lequel les rôles étaient en quelque sorte inversés, Granger étant alors le "bad guy". Son interprétation est tout aussi parfaite que celle de son partenaire ; il faut l'avoir vu verser des larmes alors qu'il ne peut se décider à arrêter le massacre qu'il est en train de perpétrer malgré son profond respect pour la nature ! « Je suis dégoûté, il semble que la seule chose que j'ai connue, depuis que je suis gosse, soit de tuer d'une façon ou d'une autre. » Ici, c'est donc un homme qui, las de tout et ruiné, accepte de faire équipe avec un homme qui lui est totalement antagoniste mais à qui il n'ose finalement pas dire grand chose, ne se mêlant de rien de ce qu'il entreprend même si cela ne lui semble pas sain. Il ne fera rien pour l'empêcher de "violer" l'Indienne, de tuer le bison blanc, de rosser leur compagnon de route métis, de tuer un pauvre Indien dans un duel réglé d'avance... Il ne se rebellera qu’après s'être pris une cuite monumentale dans un moment de déprime au cours duquel il participera à un triste pugilat dans un saloon ; une scène remarquable par le fait de ne justement pas jouer sur le côté jubilatoire dévolu habituellement à ce type de séquences homériques de combats à poings nus, et au contraire de réussir à nous mettre à nouveau mal à l'aise. Voir Sandy se mettre dans un tel état de délabrement alors qu'il se présentait jusqu'à présent à nous comme l'homme droit et honnête n'est pas très agréable à accepter, mais c'est ce qui nous le rend finalement encore plus humain. Une fois rentré au camp, ayant appris les dernières et violentes frasques de son acolyte (la séquence de la mort de Lloyd Nolan est d'une force extraordinaire, il faut dire que le comédien est étonnant dans ce rôle de old timer à cent lieues de ceux interprétés par Walter Brennan ou Arthur Hunnicut), il prend enfin la décision de le quitter, accompagné de la jeune Indienne et du bébé qu'il souhaite sauver de sa folie meurtrière.

Autre motif d'étonnement (positif) de la part du scénariste Richard Brooks : si Sandy souhaite désormais la disparition de Charles (dans le cas contraire c'est lui qui sera abattu), cela aurait pu donner lieu à un duel final épique mais il n'en sera rien car Sandy n'est même pour rien dans la mort de son associé, sa Némésis laissant la nature s'en charger. On assiste à un final mémorable (même pour Stanley Kubrick ! Voir Shining) qui tire sur la fable fantastique et écologique puisque c'est la nature qui se vengera d'avoir autant été malmenée par cet homme, qu'elle semble pétrifier pour en faire un exemple. Le contraste entre la noirceur qui imprègne le film et la somptueuse et chatoyante photographie en CinémaScope de Russel Harlan, qui nous fait penser que les protagonistes évoluent dans une sorte d’Eden, est assez surprenant et rend le film encore plus passionnant. Rarement encore avions-nous vu au sein d'un western des prairies aussi verdoyantes, des lacs aussi miroitants, des plaines aussi idylliques. Le film est ainsi plastiquement splendide, les innombrables séquences nocturnes en studio ne venant même rien gâcher puisque les équipes techniques de la MGM réussisent un aussi beau travail que lors des scènes similaires du superbe Fort Bravo de John Sturges. Les magnifiques éclairages de Russel Harlan font que le tout passe comme une lettre à la poste, à l'exception de quelques plans tournés en plein soleil alors que la séquence est censée se dérouler dans la nuit noire. Visuellement, le film est donc un mélange de superbes paysages naturels du Sud Dakota avec certains décors de studio dans lesquels évoluent en fin de compte très peu de personnages ; l'occasion aussi pour les auteurs de s'attarder sur des séquences presque documentaires autour du feu de camp, les chasseurs préparant attentivement leurs cartouches, fourbissant leurs armes, discutant de l'évolution du Far-West et de leur mode de vie, évoquant les grandes figures du passé... Outre celui cité déjà plus avant, on trouve beaucoup d'autres détails très réalistes dans les costumes, l'aspect des figurants ou les décors de la ville aux rues boueuses.

La Dernière chasse est un film courageux, tendu, brutal, exacerbé, oppressant et parfois même fascinant dans son abjection (la vision des plaines verdoyantes devenues de vrais charniers ; les tueries insoutenables, que ce soient celles perpétrées à l'encontre des Indiens ou des animaux), qui met le doigt à trois endroits où ça fait mal : le massacre des bisons, le génocide indien et le goût cruel des Américains pour les armes à feu. Un film dérangeant qui fut boudé par les Américains et qui fait aujourd'hui, à juste titre, figure de classique du genre. A cette époque, les intellectuels et les libéraux utilisaient le film de genre pour faire passer leurs idées et c'en était d'autant plus fort. Un virulent pamphlet de plus dans la filmographie de ce dénonciateur des tares d'une humanité souvent rétrograde. Un sévère procès fait à la civilisation des pionniers au travers ses représentants les plus irresponsables selon Jean-Louis Rieupeyrout (spécialiste et historien du western et de l'histoire de l'Ouest américain), "La pire lie de l'Ouest, artisans inconscients de la dégradation des rapports entre l'homme blanc et l'Indien." "Est-il trop tard pour dire une fois encore toute l'importance de ce western très attachant, qui nous confirma la sensibilité extrême de son auteur et l'intérêt d'une vision réaliste des visages du vieil Ouest quand ils sont peints avec autant de flamme et de sincérité ?" disait-il en conclusion de son avis sur ce film dans son indispensable ouvrage paru en 1965, La grande histoire du western. Richard brooks n'est ni John Ford ni Anthony Mann et son western manque parfois d'ampleur dans la mise en scène ; mais ce n'était probablement pas non plus le but recherché par le cinéaste et, malgré aussi quelques petites faiblesses de rythme à quelques reprises, on tient là un très grand western.

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Par Erick Maurel - le 6 avril 2013