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Critique de film
Le film

La Charge des Tuniques Bleues

(The Last Frontier)

Partenariat

L'histoire

1860 en Oregon alors que la guerre de Sécession vient de débuter et que la majorité des soldats américains a été réquisitionnée pour cette occasion. Trois trappeurs, Jed Cooper (Victor Mature), Gus (James Whitmore) et l’Indien Mongo (Pat Hogan), descendent de montagne après une saison de chasse hivernale bien remplie. Ils sont cependant dépouillés de leurs biens (chevaux, fusils et fourrures) par les Sioux de Red Cloud qui ne veulent désormais plus rencontrer d’hommes blancs sur leur territoire, après avoir vu d’un mauvais œil l’installation aux alentours de quelques forteresses militaires. Comme l’incursion des Tuniques Bleues proche de leurs terres semble être la principale raison de la colère des Indiens, les trois hommes n’ont plus d’autres recours que de se rendre au fort le plus proche et demander à se faire rétribuer leurs marchandises volées. A Fort Shallan, c’est le Capitaine Riordan (Guy Madison) qui les accueille et qui par sa gentillesse réussit à les convaincre de s’engager à ses côtés en tant qu’éclaireurs civils. Jed est attiré par ce nouveau mode de vie "civilisé", son rêve étant de pouvoir porter plus tard l’uniforme bleu de la cavalerie et de fonder une famille. Il convoite d’ailleurs Corrina (Anne Bancroft), la femme d’un colonel actuellement en mission, qu’il demande même en mariage. Mais le colonel refait son apparition et décide de prendre le commandement de la place ; c’est un homme humilié depuis qu’on l’a surnommé "le boucher de Shiloh" après qu’il a fait tuer 1 500 de ses hommes lors de cette bataille. Voulant absolument redorer son blason bien terni, il n’a plus qu’une idée en tête : aller sans plus tarder anéantir les Indiens de la région qui viennent de lui faire subir une autre défaite cinglante en prenant d’assaut le fort qu’il avait sous son commandement. Malgré les conseils de prudence venant de part et d’autre, et malgré le fait que l’engagement de tous les soldats dans ce combat reviendrait à laisser les civils sans défense, Martson, ivre de revanche, n’en démord pas. Mais que ce soit Jed ou le capitaine Riordan, ils vont tout faire pour empêcher cette action suicide ; jusqu’à le laisser moisir dans un piège à ours pour le premier, jusqu’à penser le démettre de ses fonctions pour le second...

Analyse et critique

Après La Porte du Diable (Devil’s Doorway), The Furies, ainsi que les cinq films de son association avec James Stewart, Anthony Mann signe ici avec The Last Frontier (oublions d’emblée son titre français, très mal approprié une fois encore) son huitième western. Même si plus inégal et dans l’ensemble moins harmonieux, il s’agit une fois de plus d’une formidable réussite qui finit d’entériner le fait que le corpus westernien d'Anthony Mann s’avère jusqu’à présent (et pour encore longtemps, voire définitivement) le plus riche et le plus passionnant de l’histoire du genre. Après le splendide Fort Apache (Le Massacre de Fort Apache) de John Ford, voici une nouvelle variation sur une intrigue similaire lointainement inspirée de la fin de carrière de Custer et de sa défaite cuisante à Little Big Horn. Mais ne nous arrêtons pas à cette similitude car The Last Frontier ne se cantonne pas à cette simple histoire de soldat va-t-en-guerre mais, comme d’ailleurs le film de Ford, se révèle dans le même temps un western complexe qui narre d'une part l'antagonisme entre la civilisation et la nature par l'intermédiaire de l'opposition qui se fait jour entre l'Armée (ses codes rigides, sa stricte discipline, ses uniformes...) et un homme des bois rustre et demi-sauvage, et de l’autre une histoire d'adultère plutôt touchante, sans oublier la rivalité entre plusieurs officiers sur des sujets comme la guerre et la discipline. Voici un enchevêtrement de thèmes et de situations pour un défi relevé à nouveau brillamment par Philip Yordan qui venait d’écrire pour Mann le non moins superbe Homme de la plaine (The Man from Laramie), son dernier western avec James Stewart. Et comme pour ce dernier, le cinéaste de nous ravir par son utilisation prodigieuse du Cinémascope !

Curieusement, Anthony Mann et Philip Yordan ont toujours méprisé leur western militaire, le traitant de "pétard mouillé". Et pourtant, The Last Frontier, 29ème titre du grand réalisateur, ne mérite pas une telle sévérité même si nous n'arrivons certes pas au niveau d'excellence qu'avait pu atteindre Mann dans ses westerns avec James Stewart. Voici ce qu’en disait Philip Yordan, auteur l’année précédente du scénario d’un des plus beaux films de l’histoire du cinéma, Johnny Guitar de Nicholas Ray : « Franchement, je crois que nous n'avons pas réussi The Last Frontier. Les gens n'ont pas compris, donc nous nous sommes mal expliqués. Et pourtant le concept qui servait de point de départ, cette vision de la civilisation par un sauvage, était formidable. A mon avis, c'était un des plus beaux sujets de western que l'histoire de ce trappeur qui ne voit la civilisation qu'à travers l'uniforme, qui s'imagine que la civilisation, c'est la femme et l'uniforme, alors qu'il n'est visiblement fait ni pour l'un ni pour l'autre. Il devait mourir d'ailleurs à la fin mais la Columbia imposa les derniers plans qui constituent un happy end stupide. C'était un sujet très amer, car l'on y attaquait aussi bien le sauvage que la civilisation qui avait réussi à produire des gens haïssables, comme le colonel ou le sergent. » Et si les auteurs avaient renié leur film suite à l'obligation par les producteurs d’insérer un tel happy end totalement en porte-à-faux par rapport à tout ce qui a précédé ? Cela pourrait tout à fait se concevoir, mais ne partons pas dans de vaines supputations et apprécions le film tel qu’il nous est proposé, dans toute sa richesse et toute sa noirceur, dans son originalité et sa virtuosité.

L’histoire de cet officier borné, revanchard et violent qui, par fanfaronnade et rêve de gloriole, va faire exterminer tout son régiment au sein d’une bataille perdue d’avance, a pour modèle historique un mélange de la défaite de Custer et de celle du capitaine Fetterman. Si la première est déjà bien connue sous le nom de la bataille de Little Big Horn, la seconde l’est un peu moins ; et pourtant un plus grand nombre d’éléments du scénario de Yordan font penser qu’il s’en serait principalement inspiré, même si les faits se sont déroulés après la guerre de Sécession alors que l’action du film d'Anthony Mann a lieu lors de ses prémisses. Le Capitaine Fetterman était un homme qui se vantait de pouvoir anéantir la nation Sioux avec moins d’une centaine de soldats. Le 21 décembre 1866, avec 80 cavaliers il partit à la poursuite de Crazy Horse mais tomba dans un guet-apens qui leur fut fatal. Le personnage de Marston, qui rappelle un peu celui du Lieutenant-colonel Owen Thursday joué par Henry Fonda dans le deuxième volet de la trilogie de John Ford consacrée à la cavalerie, est cette fois interprété par ce merveilleux second rôle qu’est Robert Preston (Whispering Smith), ici encore très convaincant. Les auteurs ont eu l’intelligence de ne pas en faire un homme que l’on aime détester. Certains traits de son caractère nous le font au contraire trouver attachant malgré la haine virulente qu’il voue aux "peaux rouges", malgré son inconscience totale de se lancer dans un combat que tout le monde lui déconseille d'engager au risque même de laisser tous les civils sans défense. L’exemple le plus flagrant est l’admiration qu’il éprouve pour le courage du Capitaine Riordan d’avoir voulu se mutiner contre lui au point d’avoir tenté de le démettre de ses fonctions. Il ne lui en fera d’ailleurs ensuite pas grief, probablement conscient de son propre grain de folie et assez intelligent pour comprendre qu'il aura besoin de tous ses hommes. L’amour qu’il voue à son épouse et sa relative faiblesse à son égard, le fait qu’il ne rétorque pas ni ne s’emporte lorsqu’elle lui fait des reproches justifiés (« J’ai épousé un homme, non un uniforme ») viennent encore renforcer ce côté humain, première preuve d’un scénario absolument pas manichéen.

Face à lui donc, toujours parmi les militaires, le raisonnable capitaine Riordan interprété par un Guy Madison tout aussi probant. Malgré sa beauté, les auteurs n’en font jamais un bellâtre fanfaron, pas même dragueur ; il s’agit d’un officier sensé et charmant qui doit veiller sur ses jeunes recrues : des soldats pour la plupart "désaxés", trop inexpérimentés ou violents, qui n'ont pas été envoyés à la guerre pour cause d’insubordination ou d'autres défauts difficiles à gérer. A ce propos, une petite digression : contrairement aux films de cavalerie réalisé par John Ford, il y a une chose que les scénaristes n’ont pas du tout abordée, c’est la description de ces cavaliers qui restent tous anonymes durant le film, seuls les officiers étant mis en avant. On apprend juste que ce sont des "misfits" au détour d’une conversation entre gradés mais on ne les voit jamais vivre, car décrits comme un groupe, comme de la chair à canon. Il ne faut donc pas s’attendre ici à des séquences de franche camaraderie entre hommes de troupe, l’humour étant d’ailleurs quasiment absent de ce western sans que ce ne soit d’ailleurs un mal. Le Capitaine Riordan donc, un homme affable et tolérant, intelligent et sensé, pense avant tout à la sécurité de ses hommes, ne s’offusquant pas de se mettre à leur niveau, essayant même d’inculquer à Jed, le trappeur un peu frustre, lors d’une soirée passée à siroter de l’alcool, ce qu’est la civilisation, bousculant même la morale judéo-chrétienne lorsqu’il lui explique que le fait de fonder une famille n’est qu’un précepte de cette "culture" et qu’il n’est aucunement nécessaire de s’y plier pour faire partie des gens civilisés. Un propos assez culotté au sein d’un genre qui a toujours prôné les valeurs familiales ! Bref, voici un personnage tout à fait intéressant qui va se trouver lui aussi confronté à de difficiles tiraillements, devant choisir entre son amitié et son devoir, ne supportant pas par exemple que l’on manque de respect envers son supérieur même si ce dernier est prêt à les conduire au suicide. Constamment à ses côtés, le médecin du fort a même l’occasion de débiter une phrase magnifique après que Marston a fustigé cette troupe de soldats couards et lâches : « Si la définition d’un lâche est celle d’un homme rebuté par la tuerie et le sang, j’en suis un ! » Et Yordan de nous lancer sur une autre piste de réflexion, à savoir la frontière qui sépare le courage et la lâcheté.

Troisième personnage important, un civil cette fois, c'est évidemment celui du trappeur Jed Copper, un héros de western comme nous n’avions encore jamais eu l’occasion d’en rencontrer à cette date ; ncore un personnage d’une formidable richesse, pas nécessairement tout blanc ni constamment sympathique, assez cocasse et avec pour toute arme une corde sans cesse à sa ceinture. Jed est un homme simple et peu cultivé, rude gaillard, bravache, braillard, soudard et plutôt vulgaire, qui n’agit que par instinct sans prendre en compte la liberté d'autrui ni les interdits de la civilisation (et pour cause, il ne les connait sans doute pas) et en dépit de toute prudence. Lors de la superbe première séquence, alors qu’avec ses deux amis il se trouve encerclé par les Indiens qui veulent subtiliser leur chasse de l’hiver, il est prêt à les en empêcher malgré le fait qu’ils soient 3 contre 100. Lorsqu’il se sent attiré par Corrina, il ne se pose pas la question de la savoir mariée et serait presque prêt à la violer ou tout du moins à l’embrasser de force avant de lui demander d’être son épouse, sûr de son bon droit et de son charme. Il ne se pose aucun problème de conscience quand il s'agit de tuer un homme pour en sauver une centaine. C’est un être frustre, presque animal (voire justement ses relations avec Anne Bancroft) mais ne pensant cependant jamais à mal : un rôle qui va comme un gant à Victor Mature qui arrive sans forcer ni trop en faire à le rendre poignant et pathétique. Inculte ne veut pas forcément dire inintelligent et, concernant le conflit indien par exemple, son approche montre davantage d’acuité que celle du colonel. Mais sa naïveté fait qu’on ne l’écoute guère et que l'on ne suit pas ses conseils souvent avisés. C’est surtout à travers le regard de ce protagoniste et au travers de ses relations avec les autres qu’est développé le thème culture / nature, nature / civilisation.

Constat assez savoureux : James Whitmore, qui joue l’homme ayant fait l’éducation de Jed et qui semble même l’avoir élevé, avait dans la vraie vie huit ans de moins que Victor Mature, son "fils adoptif" dans le film ! Voilà une très belle prestation de ce très bon comédien dans la peau de ce old timer. Gus, un homme pragmatique, anti-matérialiste et posé qui, contrairement à Jed, ne se lancera jamais bille en tête dans des actions insensées et inconscientes, tenant bien plus à sa vie qu’à toutes autre chose ; c’est lui qui retient ses amis durant la première scène, leur disant de laisser les Indiens les piller sans broncher. Dans le film, nous trouvons une belle description de l'amitié qui le lie à Jed et qui culminera dans une séquence nocturne très poignante, Gus maternant presque son protégé qui, par le fait de se rendre compte être "un ours", comprend avec tristesse que son tempérament peut passer pour trivial et s’en désole d’autant qu’il souhaite désormais faire bonne figure face à la femme dont il est tombé amoureux. Gus aura une belle tirade en tout début de film, démontrant son pessimisme quant à la pérennité de leur mode de vie face à la civilisation galopante : « Civilization is creepin' up on us, lads. The Blue Coats aren't satisfied with gobblin' up all the lands east of the 'Sippi. No, they won't stop till they've pushed us over the Rockies and into the Pacific Ocean. It's a drownin' fate that awaits us all. These are calamitous times, Jed, calamitous times. » Quant au troisième larron, il s’agit d’un Indien interprété par Pat Hogan qui l’était aussi réellement dans la vie et qui vengera tous ceux qui n’ont jamais pu se remettre de tous ces Indiens interprétés par des Blancs. Enfin, le dernier personnage important de l’intrigue, très bien écrit lui aussi, n’est autre que celui interprété par la toute jeune et déjà excellente Anne Bancroft, une femme tiraillée entre un époux qu’elle n’aime plus et un homme fruste qui la révulse avant de l’attirer. Les séquences qui les mettent tous deux en scène sont d’une violence (la tentative de Jed de l’embrasser de force) ou d’une sensualité (quand Corrina commence à céder à ses désirs refoulés) assez rares pour l’époque.

Outre ce passionnant brassage de thématiques et une interprétation de très grande qualité, la mise en scène d'Anthony Mann n’est pas en reste ; on s'en rend déjà compte rien qu'à sa manière de filmer le fort. Son utilisation du Cinémascope est toujours aussi maîtrisée, et certains mouvements de caméra ou de grues toujours aussi virtuoses. Qui ne sera pas subjugué par celui qui précède la grande bataille finale ? Un lent panoramique en légère plongée suit de loin (de l'intérieur de la forêt) James Whitmore s’avancer sur sa monture dans la plaine déserte ; la caméra se met à s’élever pour tomber sur Victor Mature en train de grimper à un arbre et qui découvre à son tour, en même temps que nous et la caméra toujours en mouvement, des centaines d’Indiens en embuscade, tapis dans la forêt et prêts à fondre sur les Tuniques Bleues. Ce n’est qu’un exemple car il faudrait aussi pouvoir citer celui qui suit la colonne de soldats blessés et harassés rentrant au fort, se terminant par un travelling ascendant (qui préfigure celui de Sergio Leone dans Il était une fois dans l’Ouest lors de l’arrivée en gare du train amenant Claudia Cardinale), accompagné par un thème musical déchirant signé Leigh Harline qui nous délivre tout du long une partition très réussie aux belles envolées lyriques - sans oublier la très entrainante chanson du générique interprétée par Ned Washington. Enfin, si les scènes d’action sont rares, elles sont également d'une étonnante efficacité, que ce soit les séquences de bataille contre les Indiens ou le combat à mains nues qui oppose Jed et le sergent qui depuis le début du film lui vouait une haine mortelle. Un pugilat d’une grande rudesse à l'image d'un film assez âpre psychologiquement parlant.

The Last Frontier est un western amer qui, avant ce happy end rajouté par les producteurs, se termine sur l’impossibilité pour les deux amis de rester ensemble, l’Indien devant retourner chez les siens tandis que Jed, "contaminé" par la civilisation, devant définitivement la rejoindre, déjà inéluctablement soumis à cette nouvelle forme de société qu’il a lui-même choisi d’intégrer en rêvant d’uniforme et de famille : « You don't belong there, I do » lui dira l’Indien alors que Jed avait dans l'idée de repartir dans les montagnes avec lui. Comme dans Je suis un aventurier (The Far Country), Mann veut nous faire comprendre qu’un homme ne peut vivre à l'écart de ses semblables et qu’il doit au contraire faire un effort d’insertion malgré toutes les difficultés que cela comporte. Un western qui, à travers le regard naïf d’un homme frustre, nous propose donc une intelligente et subtile réflexion sur les apports bons ou mauvais de l’avancée de la civilisation, les hommes les plus civilisés ou au contraire les plus "barbares" n’étant pas obligatoirement ceux qui pensent l’être. Il nous offre également d’assister à la confrontation de deux modes de vie antagonistes et qui allaient le devenir de plus en plus, à la difficile adaptation de l’un à l’autre. Le tout avec nuance et sans aucun manichéisme. Pour son unique western de cavalerie, voilà une nouvelle réussite de la part d'Anthony Mann à travers un film sombre et rigoureux, avec très peu d’action mais d’intenses affrontements psychologiques.

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Par Erick Maurel - le 2 mars 2013