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Critique de film
Le film

L'Homme qui en savait trop

(The Man Who Knew Too Much)

Partenariat

L'histoire

Dans les Alpes suisses, Bob et Jill Lawrence, un couple d’Anglais, et leur fille Betty font fortuitement la connaissance d’un agent secret français. Ce dernier, avant d’être assassiné, révèle à Bob Lawrence l’imminence d’un attentat à Londres. Pour obtenir le silence des Lawrence, les criminels kidnappent leur fille. Ce couple ordinaire en vacances va alors devoir choisir entre la vie de leur fille et celle d’un homme politique important...

Analyse et critique

Si Alfred Hitchcock avait déjà fait ses armes sur le genre thriller durant sa période muette, et ce de façon tout à fait remarquable (on pense à The Lodger en 1927), c’est bien avec l’arrivée du parlant qu’il va mûrir ce style avec une progressive et jouissive maestria. Toujours réalisateur en Angleterre, Hitchcock va rapidement devenir le meilleur des metteurs en scène de l’île, pour tourner ensuite son regard vers l’Amérique, à la fin des années 1930. Il entamera alors la meilleure partie de sa carrière, bénéficiant enfin des moyens dont il avait besoin et perfectionnera son art jusqu’à bien souvent obtenir d’immenses chefs-d’œuvre hollywoodiens. Pour l’heure, il n’est pas encore question de tout cela. Hitchcock vient de réaliser quelques thrillers marquants, à savoir Blackmail en 1929, Meurtre en 1930, et dans une moindre mais très confortable mesure Numéro 17 en 1932. S’il passe encore d’un genre à l’autre avec un certain savoir-faire, puisqu’on lui doit aussi des films très différents tels que A l’est de Shanghai en 1932 et Le Chant du Danube en 1934, c’est bien avec le thriller noir et tendu, au suspense haletant, que Hitchcock demeure le maître, marchant dans les traces d’un Fritz Lang qui le surpasse encore nettement mais qu’il égalera cependant à l’avenir.

L’Homme qui en savait trop marquera dès lors une date capitale dans l’histoire de la filmographie hitchcockienne, puisqu’en plus d’un très grand succès public, le film permettra au réalisateur de peaufiner de nombreuses joutes techniques, comme autant de morceaux de bravoure oblitérant un style basé sur le mouvement constant, associant panoramiques audacieux et travelings modernistes très difficiles à concevoir. Plus encore qu’auparavant, Hitchcock manie le cadre avec un grand sens de l’espace, joue avec la profondeur de champ afin de dynamiser sa narration au sein d’un même plan et démontre une aisance insolente dans le choix de ses focales, alors même que les moyens dont il dispose (certes luxueux en Angleterre, mais commençant déjà à paraître un peu étroits le concernant) ne sont pas toujours probants. La mécanique hitchcokienne trouve enfin tout son souffle ; et même si le film reste largement inégal, sa nature propre de thriller spectaculaire semble déjà reposer sur l’efficacité presque outrancière mais millimétrée d’un talent mis au service du suspense pur.

Le véritable problème de L’Homme qui en savait trop réside paradoxalement dans cette mécanique un trop peu forcée du suspense. Car l’ensemble ne repose décidément que sur ces séquences-ci. Là où Hitchcock saura par la suite constamment construire un récit cohérent et fluidifier sa démarche par de nombreux rebondissements rythmiques, il ne parvient pas ici à décoller des nombreuses scènes de bravoure qu’il conçoit, et brillamment par ailleurs. De fait, il rend l’ensemble peut-être un brin artificiel, pour ne pas dire légèrement creux et vain. Le meurtre de l’agent secret, au début du récit, relève d’un talent exceptionnel, en définitive très langien. Et la suite ne dépareillera pas, avec cette séance très bien conçue chez le dentiste, ou encore cette bagarre à coups de chaises dans une église s’apprêtant à devenir un champ de ruines. Bien entendu, la tentative d’assassinat menée à l’opéra et le siège de la maison des criminels dans les dernières minutes sont peut-être encore davantage réussies. Mais entre toutes ces séquences, Hitchcock ne fait qu’élaborer des liens grossiers, un peu faciles, permettant des rebondissements bien commodes parfois étouffés par la constante recherche d’humour. Ce fameux humour anglais très présent dans la filmographie du maître, y compris durant sa période américaine, reste un motif la plupart du temps fort appréciable, et qui a bien vieilli. Mais l’alchimie ne prend pas toujours en ces lieux, l'humour désamorçant trop souvent la tension par quelques attitudes ou remarques qui en altèrent la consistance. L’invraisemblance fait partie intégrante du cinéma hitchcockien, on pourrait même dire qu’en elle réside toute une part de l’efficacité de son cinéma. En outre, son héritage s’est souvent vérifié par la suite, y compris chez James Bond qui saura s’en souvenir afin de compiler généralement son récit en toute une série de situations effrénées mais reliées entre elles par une science du rythme et une évocation fantaisiste des éléments de l’intrigue qui feront tout passer auprès du public. L’Homme qui en savait trop ne profite malheureusement pas encore de cette prouesse, faisant trop ressortir les indulgences de son intrigue, morcelant le récit de péripéties pas toujours très bien négociées. Il manque en fin de compte sans doute un bon quart d’heure au film pour prendre l’ampleur qu’il mériterait assurément, d’autant que l’on sent Hitchcock bien plus concerné par ses scènes de bravoure que par la finalité de l’histoire qu’il sert. Il saura toutefois s’en souvenir, quand il réalisera le remake de son propre film en 1956, pour une version bien meilleure, avec James Stewart et Doris Day, et qui s’avérera un chef-d’œuvre absolu d’équilibre et de suspense.

On ne pourrait par ailleurs faire le décompte exact de toutes les différences qui existent entre ces deux versions, à moins de se pencher longuement et sérieusement sur la question, tant elles sont nombreuses et reposent sur les natures propres aux deux films. Disons globalement que le second film durera 45 minutes supplémentaires (comblant ainsi les manques de l’intrigue, mais pas seulement), qu’au noir et blanc du premier se substituera le Technicolor du second, que l’adolescente sera remplacée par un petit garçon, et que le Saint-Moritz très hivernal de la version plus mortifère de 1934 se verra supplanté par le Marrakech pimpant et très coloré de 1956. Bien sûr, les degrés de comparaison ne s’arrêtent pas ici, mais ces quelques détails donnent déjà une petite idée de l’ampleur des différence entre les deux films. Plus prosaïquement, et de façon plus intéressante, nous noterons deux éléments particulièrement importants et fondant le cœur même de la différenciation entre ces deux versions. Tout d’abord, le talent de Hitchcock est notablement passé à la vitesse supérieure concernant le remake. Afin de paraphraser le metteur en scène, nous dirons simplement qu’à l’amateurisme plein de talent du premier opus a succédé le professionnalisme plein de génie du deuxième. En 1934, Hitchcock reste un metteur en scène très doué, mais en recherche permanente de ses idées, appliquant çà et là de superbes touches ingénieuses, sans parvenir à resserrer l’ensemble autour d’un véritable film somme. Ce premier Homme qui en savait trop apparait trop compilatoire et dispersé, alors qu’il avance pourtant très vite (moins de 80 minutes), tandis que le deuxième offrira un enchainement extrêmement caractérisé, doté de surcroît d’une distribution bien plus remarquable et mieux dirigée.

Il faut dire que le flegmatique Leslie Banks, aussi amusant soit-il, ne peut guère rivaliser avec le jeu puissant et pluriel de James Stewart. Quant à Edna Best, on ne s’aventurera pas à la comparer à Doris Day, cette dernière jouant certes davantage sur l’hystérie maternelle de son personnage (voilà bien une vision assez phallocrate de la situation) mais avec à l’inverse bien plus de panache que sa prédécesseur, trop engoncée dans un format de jeu daté et faussement libéré. En effet, si le personnage de la mère étonne dans les premières minutes du film de 1934, blagueuse et séductrice, elle perd tout intérêt par la suite, à peine relevé dans les dernières secondes de l’intrigue. On appréciera en revanche la fraicheur de Nova Pilbeam, que l’on retrouvera par ailleurs dans un prochain film de Hitchcock, Jeune et innocent en 1937. Ensuite, il convient de noter le traitement infligé à la tentative d’assassinat au Royal Albert Hall selon les deux versions. Le film de 1956 en fera la pièce de résistance de son suspense soutenu, par une extraordinaire maîtrise du montage, un crescendo hallucinant, une utilisation encore plus appuyée de la musique et une multiplication des plans iconiques. Disons simplement que cette séquence est, dans le remake, une scène à faire étudier dans toutes les écoles de cinéma, ne serait-ce que pour sa maestria légendaire et son aptitude à délivrer une émotion prodigieuse. Le film original préfère quant à lui en faire une efficace séquence de bravoure, tendue elle aussi, mais se fondant un peu plus dans la globalité du film. Elle est assurément nantie d’idées géniales, avec par exemple le plan subjectif floutant le point de vue de l’héroïne, en pleurs, pour enfin blanchir totalement le cadre et faire apparaitre le pistolet de l’assassin... Un magistral et inattendu fondu enchaîné. Le fameux coup de cymbales est lui aussi déjà présent, avec le cri de l’héroïne et le coup de feu devant tuer l’homme politique visé. Mais l’instant est presque éclipsé par les dernières minutes du film, avec son assaut policier contre la maison occupée par le groupe de criminels fanatiques. Une très efficace scène d’action, quoique guindée et un peu rigide, et qui n’est pas sans faire référence à une séquence analogue de l’exceptionnel Testament du docteur Mabuse de Fritz Lang en 1933.

L’Homme qui en savait trop demeure néanmoins ici un très bon film de suspense, au scénario original et sans réel temps mort. Il faut à tout prix rappeler que l’on ne s’ennuie jamais et que le savoir-faire d'Alfred Hitchcock lui permet de connaître d’excellents moments. Le film possède enfin un atout formidable en la personne de Peter Lorre, l’acteur autrichien rendu célèbre par son rôle du tueur pédophile dans le mythique M le maudit de Fritz Lang en 1931. Il compose ici une ordure de premier ordre, avec sa petite cicatrice au niveau du sourcil et sa moue psychotique. Très naturel, et surtout moderne dans son approche de jeu, Lorre crève l’écran à chacune de ses apparitions et vole la vedette à tout le monde. Pourtant bien moins présent à l’écran que Leslie Banks, il ne lui laisse que très peu de place et parvient à infiltrer l’ensemble du film, un peu à la façon de ce qu’il faisait dans M le maudit. Il donne au film une marque charismatique et une folie qui impressionnent durablement le spectateur. Un très grand acteur qui ne tardera pas à faire carrière à Hollywood, dans quelques rôles remarquables (Mad Love de Karl Freund en 1935, Three Strangers de Jean Negulesco en 1946, The Verdict de Don Siegel en 1946...) et dans une pléiade de seconds rôles qui forgeront sa réputation (Le Faucon maltais de John Huston en 1941, Casablanca de Michael Curtiz en 1942...). C’est un plaisir que de le voir et d’admirer sa performance ici même, à la fois très inquiétant et instable, sinistre et avisé. Il constitue à lui seul l’élément qui manque peut-être un peu au remake, à savoir la présence d’un méchant transgressif et marquant.

Pour toutes ces raisons, positives comme négatives, L’Homme qui en savait trop possède sans conteste le génie prêt à exploser d’un Hitchcock sur le point d’accéder aux sommets. Abrupt et très imparfait, son film met en tout cas au point une mécanique bien plus aboutie encore que sur ses précédents films (même si ceux-ci constituaient déjà des jalons essentiels de sa carrière) et lance le metteur en scène dans une dynamique qu’il ne relâchera dorénavant presque jamais plus, à de rares exceptions près. Hitchcock devient définitivement le maître du suspense, et va alors réaliser l’année suivante son premier chef-d’œuvre indiscutable et plénier, le turbulent Les 39 marches, dans lequel le style Hitchcock va atteindre une toute autre dimension et préparer le terrain à un avenir artistique démentiel.

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Par Julien Léonard - le 10 février 2014